La Revue

Langage et autisme, de la voix à la parole
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°84 - Page 26 Auteur(s) : Blanche Massari
Article gratuit

Langage et autisme, de la voix à la parole. 4ème Journée d'étude sur l'autisme infantile du Centre Alfred Binet,

24 mai 2003, Paris.

Les membres d'Alfred Binet ont mené et modéré les interventions (Bernard Touati, Marie-Christine Laznick, Fabien Joly). Laurent Danon-Boileau, linguiste et psychanalyste évoquera séquence clinique à la clef l' "énonciation autistique". Les intervenants venus d'ailleurs comme le Pr. Colwin Trevarthen, psychobiologiste écossais, et Anne Alvarez, psychanalyste qui a co-dirigé la Tavistok clinic, ont apporté beaucoup de par leur rigueur clinique mais aussi par la poésie et leur énergie transmises. Un mois plus tard les journées de l'ARAPI auront un ton bien différent : la poésie, l'élan viendront plus des chercheurs, les combats idéologiques y étaient encore tangibles. Lors de cette journée, où cliniciens psychanalystes et chercheurs échangeaient, le respect des patients et de la famille, les difficultés du cheminement entre professionnels, l'enfant et ses parents pour trouver du sens, rester vivant, avancer, étaient évidents, omniprésents.

Bernard Touati inaugura la journée en rappelant les étapes de l'émergence du langage, et son retard et ou déviance dans les pathologies autistiques. Le langage y apparaît parfois dans des situations d'urgence et de façon intermittente. On ne peut donc l'appréhender sur un mode simplement déficitaire : citons les étrangetés formelles, comme l'absence de conjugaison, la précision et la littéralité, où l'écart entre signifiant et signifié disparaît, et l'écholalie différée.

Laurent Danon-Boileau avec Marie-Annick Morel préciseront ces faits, y compris la tonalité pas toujours conforme, l'absence de fragments de discours, d'hésitations, l'utilisation de symboles qui pour les autres ne correspondent à rien. Une séquence pleine d'émotion sur l'écran : un patient autiste adulte, intelligent et autonome suivi en analyse par J. Simon dans son enfance, dans un entretien où l'on reconnaît aussitôt la voix de René Diatkine. On ne peut dire alors qu'il n'y ait pas représentation de la représentation de l'autre. Emotion aussi lorsque René Diatkine s'appuie dans l'entretien sur la mémoire de transfert : l'affect existe dans l'expression même mais n'est pas communicatif. Le patient garde une syntaxe de l'écrit, tout ce qui ne se passe pas dans l'intonation et le regard, passe par la manipulation d'un objet avec déperdition et dilution de la pensée et de l'échange.

Colwin Trevarthen nous montrera un film pris au domicile d'une famille avec des jumelles homozygotes dont une seulement deviendra autiste : déjà on peut voir que l'attitude parentale diffère avec le futur bébé autiste qui ne répond pas comme l'autre à leur stimulation : le découragement pointe vite. Il faut alors aider les parents à suivre les initiatives du bébé et non à sur-stimuler. Laisser donc l'enfant provoquer quelque chose, ce qui est ardu. Colwin Trevarthen rappelle les étapes de la communication avec comme base originaire les échanges face à face entre la mère et son bébé. Surprise de voir alors sur l'écran un bébé capable d'imiter les mimiques maternelles alors qu'il vient tout juste de naître. Le titre de l'intervention Vers l'amitié et le langage à travers la musicalité ; animer et célébrer l'élan de l'enfant autiste par les échanges s'éclaire quand on apprend que Colwin Trevarthen travaille avec un musicien acousticien. Marie-Christine Laznick poursuivra avec une situation clinique où elle a travaillé sur la voix "pulsion invoquante" selon Jacques Lacan et nous rappelle sa théorie du ratage du 3ème temps du circuit pulsionnel dans les échanges du bébé avec sa mère, celle où il voit sur son visage, la lumière dans ses yeux le regardant et qu'il suscite.

La mère face à son bébé autiste ne peut plus parler comme toute mère à un nouveau-né, elle a essayé, et s'est épuisée. Anne Alvarez réalise une intervention lyrique, il faut de l'élan et de la passion pour s'occuper d'autistes ! Nous entendons les chants d'oiseaux, le poème de Pesoa. Il faut le silence pour écouter ! Elle rappelle que chez tout autiste existent des parties saines mais que cette partie socialisée peut avoir trois semaines, quelques mois de niveau de socialisation. Si l'enfant ne parle pas, Anne Alvarez joue avec les sons comme une pré-musique de la langue et souligne qu'il faut en parlant à un autiste des commentaires simplifiés afin d'essayer d'être accessible, s'adresser à d'autres, se livrer parfois à des "cajoleries" (sic) avec émotivité avec des enfants déjà un peu ouverts...

Bernard Touati enchaînera sur l'importance de l'essai d'une dimension narrative, sur la capacité du thérapeute à être ce "médium malléable" susceptible de se faire malmener mais en restant vivant. La parole en tout cas ne peut apparaître du seul fait de celle du thérapeute. Fabien Joly enfin nous fera partager son expérience de psychomotricien devenu analyste. Sa formation l'a rendu sensible au fondement corporel de la vie psychique et des premières formes de représentance : il n'y a pas seulement la voix mais l'expérience du corps.

Ainsi cette journée a permis d'approfondir les questions relatives au langage dans l'autisme tant sous l'angle des processus originaires que des ouvertures thérapeutiques possibles souvent très précoces mais parfois aussi tardives dans les moments cruciaux de ces histoires singulières. Un élément de plus à dire tout au long de cette journée de travail : à chaque instant étaient perçus l'effort au quotidien, la conviction de l'intérêt de la recherche clinique en plus de l'autre, essentielle aussi, fondamentale, l'énergie et la rigueur, le respect pour l'enfant et sa famille.