La Revue

Entretien avec Michel de M'Uzan
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°84 - Page 28 Auteur(s) : Alain Braconnier
Article gratuit

Alain Braconnier : Vous êtes l'un des fondateurs avec Pierre Marty, C. David, M. Fain, C. Parat, D. Braunschweig de L'IPSO, d'où vient votre intérêt pour la psychosomatique ?

Michel de M'Uzan : Précisons, je suis un psychanalyste qui s'est intéressé à la psychosomatique. C'est d'abord en tant que chercheur au CNRS que j'ai travaillé dans le service de gastro-entérologie du Pr Lambling (de 1954 à 1963) puis avec son successeur Serge Bonfils à l'hôpital Bichat. Dans ce service, les somaticiens avaient à faire front à des questions précises auxquelles ils voulaient trouver des solutions. A cette époque par exemple, les maladies gastro-intestinales posaient des problèmes parfois importants et dont on ne comprenait pas le sens. La compréhension du psychosomaticien permettrait-elle d'avancer sur certaines de ces questions. Pourquoi tel patient résiste-t-il au traitement médical ou, au contraire, y est-il sensible ? A cette époque, les gastrectomies étaient éventuellement indiquées lors des échecs du traitement de la maladie ulcéro-duodénale. Pourquoi dans cette population hospitalière, les résultats étaient-ils parfois et imprévisiblement catastrophiques : dumping syndrome, dépressions, désadaptation sociale, impuissance sexuelle, etc. Le gastro-entérologue demandait légitimement aux psychosomaticiens d'en comprendre le sens, la cause éventuelle et de proposer des solutions. C'était un travail de recherche. Les résultats ont été publiés dans la presse médicale et sont encore utilisés dans le service par mes successeurs. Cela étant, à cette époque, la présence du psy dans le service hospitalier n'était pas ce qu'elle est devenue. Alors, la présence d'un psy dans un service de médecine interne, c'était souvent, mais pas dans mon cas, un étendard de modernité mais il ne fallait surtout pas qu'elle gêne trop. Les choses ont, je crois, évolué, d'abord parce que beaucoup de chefs de services sont devenus sensibles à cette dimension, beaucoup moins sur la défensive, en tout cas. Ainsi dans le service, il y avait une réunion de toute l'équipe le vendredi matin (patrons, chefs de cliniques, assistants, externes, internes et stagiaires) pour une présentation de cas : présentation de l'observation médicale, puis celle du psychanalyste, c'était tout à fait exceptionnel à l'époque en tout cas.

Alain Braconnier : Vous avez élaboré avec Pierre Marty un concept qui est devenu pour les plus jeunes, un concept clé : la pensée opératoire. Qu'avez-vous apporté personnellement dans l'élaboration de ce concept ?

Michel de M'Uzan : C'est quelque chose qui s'est fait vraiment à plusieurs : on partait des investigations de Pierre Marty, les propos des patients, propos qui étaient enregistrés. Avec Christian David, nous nous retrouvions presque tous les dimanche matin pendant plusieurs années chez Pierre Marty pour travailler sur le matériel. C'était un travail d' équipe ayant valeur de recherche. Nous avons cerné un fait clinique qui jusqu'alors n'avait pas été repéré et dont l'originalité foncière était une version déficitaire du fonctionnement mental; nous l'avons appelé "pensée opératoire". Nous avons présenté ce concept Pierre Marty et moi au Congrès de Barcelone en 1962, c'est ainsi que "l'aventure" a commencé. L'investigation psychosomatique que nous avons publiée en collaboration ne représente qu' une partie du matériel que nous avons travaillé ensemble pendant plusieurs années.

Alain Braconnier : Aujourd'hui, y a-t-il la poursuite d'une élaboration de votre part sur ce concept ?

Michel de M'Uzan : C'est d'abord une constatation. En 1968, j'ai reçu un courrier d'un psychanalyste, psychiatre, psychosomaticien de Harvard qui avait fait un certain nombre de constatations et avait appris qu'en France, ces faits avaient donné lieu à une publication depuis plusieurs années. Il m'a donc écrit pour me demander le matériel que j'ai envoyé et, un mois à peine après, je recevais un deuxième courrier en disant qu'avec ses collaborateurs il avait reconsidéré toutes leurs observations et qu'il confirmait intégralement nos travaux. Donc il y avait deux équipes qui, décalées dans le temps, avaient fait des constatations cliniques identiques. L'originalité est, j'y reviens, qu'on a saisi un phénomène en fait négatif : l' absence de fantasmatisation. Souvent le phénomène n'était pas repéré, dans la mesure où il se présentait comme une pensée "hyper" normale. D'ailleurs, j'appelais ces sujets les "normo-pathes". L'originalité consistait donc à repérer ce qui ne se présentait pas comme un symptôme. Par la suite, effectivement, la réflexion a évolué, Pierre Marty a continué dans cette direction pour en arriver à ce qu'il a appelé la vie opératoire et que tous ses travaux partent de là .

En ce qui me concerne, cela m'a permis de reconsidérer certains aspects du matériel clinique avec certains de mes patients : des patients sans symptomatologie somatique. Ma conceptualisation s'est insérée dans une réflexion qui n'était pas exactement psychosomatique mais méta-psychologique. Je l'ai présentée en 1973, au 2ème congrès international de psychosomatique à Amsterdam : c'était une interprétation méta-psychologique de la pensée opératoire. J'étais parti du fait que selon ce mode de fonctionnement mental, le plus frappant était un sur-investissement de tout ce qui est factuel.

Pour en résumer l'essentiel, j'avais suivi le raisonnement suivant : si le sujet était amené à sur-investir les aspects les plus tangibles, les plus factuels de la réalité, c'est que la perception de ceux-ci était menacée par l'irruption de représentations hallucinatoires ; irruption qui est la conséquence de la mise en oeuvre d' un mécanisme de défense puissant, très archaïque, mécanisme dont j'ai retrouvé l'existence dans Freud, la Verwerfung, et qu'on retrouve chez Lacan sous le terme de "forclusion", la forclusion lacanienne est assez proche de la Verwerfung freudienne et de ce que j'ai appelé "le rejet" : opération psychique particulière qui est donc la réjection d'une représentation. Le problème, je le précise, c'est que cette "expulsion" risque de faire ré-apparaître ce qui a été rejeté, sur le mode hallucinatoire et que, pour l'éviter, le sujet s'agrippe, sur-investit tout ce qui est le plus tangible dans la réalité. Il s'agirait donc d'une défense contre les conséquences (hallucinatoires) d'une défense (le rejet).

Alain Braconnier : Dans vos travaux, j'ai eu l'impression que vous faisiez un lien entre ce qui serait un fonctionnement psychosomatique (qui ne concerne pas forcément les patients ayant des problèmes somatiques d'ailleurs), et l'organisation perverse, en particulier autour de ce que vous avez évoqué du masochisme pervers. Est-ce que vous feriez un lien entre cette défense par le rejet et ses conséquences de ce qui serait chez d'autres organisé sous la forme du clivage.

Michel de M'Uzan : pas tout à fait. Si vous évoquez une organisation perverse au sens plein du terme : c'est-à-dire quand les perversions sont effectivement à l'ouvre, d'abord, il faut savoir lesquelles, parce que la plupart des perversions, celles de l'ordre du fétichisme, échappent totalement à cette perspective, elles s'inscrivent entièrement dans la problématique de la castration, et ce n'est pas de cela dont il s'agit. Le problème peut se poser à propos du Masochisme pervers.

Alain Braconnier : Que vous opposez au Masochisme moral ?

Michel de M'Uzan : oui. Dans les formes les plus extrêmes (un rien de masochisme peut affecter des personnalités que je ne verserais pas pour autant dans la pathologie). Dans ces formes là, le point de rapport qu'il y aurait avec nos patients opératoires, c'est une carence au niveau de la fantasmatisation. Mais ce point n'apparaît pas de prime abord.

Alain Braconnier : Vous ajoutez même, je crois, que ce point de rapport se ferait au niveau de la mentalisation ?

Michel de M'Uzan : oui, on utilise souvent le terme de mentalisation avec mes amis de l'Institut de Psychosomatique. Contrairement à ce qu'on disait autrefois à propos du masochiste pervers, en parlant de son imagination, le matériel tout à fait essentiel pour la réflexion et que j'ai eu la chance de recueillir, montre qu'en fait il existe un défaut à cet égard, et qu'en l'occurrence, le sujet dont je parle ici, et dont l'observation a été publiée était obligé d'aller chercher des idées dans des écrits (Sade, etc.) pour essayer de trouver quelles autres tortures pouvaient lui être administrées.

Mais on ne trouve pas chez l'opératoire, le "triomphalisme" du masochiste pervers. C'est quelque chose d'autre. Vous parliez du clivage, peut-être peut-on le penser. Je considère personnellement que le clivage est un mécanisme qui, d'abord, est au service de la construction de l'individu avant d'aboutir dans certains états pathologiques et dans ses formes extrêmes au morcellement. Mais il existe des maladies somatiques, des somatoses que j'ai appelées "psychoses actuelles" et qui pour une part procèdent d'un échec du travail du clivage. En ce sens, on peut dire que l'on rencontre également chez le masochiste pervers grave l'intervention du clivage. La meilleure illustration, c'est que le sujet dont je parle avait littéralement clivé son existence en deux : avec d'un côté tout ce qui appartenait à l'ordre pervers, et de l'autre côté une existence tout à fait normale et je dirais peut-être un peu opératoire, en tout cas qui était totalement exempte de masochisme moral.

Alain Braconnier : Comme tous les grands psychanalystes de votre génération, vous avez re-parcouru tous les concepts freudiens mais, il m'a semblé que vous vous étiez plus particulièrement intéressé aux structures limites, mais pas au sens aujourd'hui classique des "Etats Limites". Je pense évidemment aux structures psychosomatiques, mais aussi aux fonctionnement des écrivains, au vécu du mourant. Vous avez par exemple parlé de "dépersonnalisation" dans L'art et la mort . Est-ce que il y aurait un fil, en re-construisant vos intérêts sur ces champs différents qui permettrait de comprendre ces liens qui vous ont intéressés ?

Michel de M'Uzan : Ce qui pourrait les réunir, sans vouloir les confondre pour autant, ce serait un intérêt particulier pour tout ce qui a trait aux problématiques identitaires.

Alain Braconnier : vous avez parlé d' "ébranlement" de l'identité du sujet

Michel de M'Uzan : Oui dans les situations que vous venez d'évoquer ou d'autres encore : la littérature, les passages de vie à trépas ou les expériences de dépersonnalisation, sans pour autant entrer, (bien que ça en fasse partie ) dans une réflexion sur les Border-Line à proprement parler ( par ce que cela mériterait de longs développements pour ce qui est de la légitimité de l'utilisation du vocable dans mon esprit). A ce propos néanmoins dans une conférence à la Société en 1973 sur Contre-transfert et système paradoxal, j'ai émis ce qui, à l'époque, n'était pas reçu facilement, que les Border-Line étaient peut-être de meilleures indications d'analyse que les névrotiques.

Alain Braconnier : Pourriez-vous développer cela ?

Michel de M'Uzan : Je ne suis pas tout seul à penser cela, lors de cette conférence de la Société, André Green dans son intervention avait également soutenu cette vue-là. Il m'est apparu que ce que nous appelons les Border-Line (qui sont peut-être quelquefois des hystériques) du fait qu'ils sont confrontés à quelque chose de terriblement angoissant, s'engagent dans le travail analytique avec une sorte d'anxiété désespérée, une gravité inaccoutumée. D'autre part, c'est évidemment moins confortable d'avoir à cheminer à travers les architectures de défenses mais on est quelquefois bien plus rapidement en confrontation avec les représentations qui existent chez les autres, mais que nous avons là directement. Par ailleurs, il m'est apparu que le choix de cure type éventuellement aménagée par des variations techniques posait peut-être moins de problèmes qu'on ne l'imaginerait et que, souvent, c'était "jouable". Dans mon séminaire, j'utilise la formule suivante : il est plus grave de refuser l'analyse à quelqu'un qui pourrait en bénéficier, que de poser une indication trop optimiste d'analyse, car une indication trop optimiste peut se rectifier plus facilement.

Alain Braconnier : la richesse de vos recherches n'est-elle pas liée au fait que vous avez toujours inspiré votre réflexion théorique sur une pratique clinique, et que bien sûr, votre clinique s'est appuyée sur vos réflexions théoriques. Il y a toujours eu cette dynamique que vous avez conservée ; on ne sent jamais un enfermement dans un dogme. Vous avez écrit à ce sujet Impasses de la théorie, théories indispensables. Pourriez-vous nous donner quelques-uns de vos arguments sur l'articulation entre la clinique et la théorie.

Michel de M'Uzan : Il y a, en background, ma référence doctrinale de psychanalyste freudien classique ; l'édifice est là derrière, cela va de soi. Mais je pars presque toujours d'une expérience clinique. Je pense que la réflexion est plus sûre quand elle s'enracine dans la clinique, c'est très variable et très divers. Tout se passant comme si quelque chose (je le disais tout à l'heure pour la pensée opératoire) devait d'abord vous étonner, ce qui vous amène à réfléchir et éventuellement essayer de voir dans quelle logique on pouvait analyser quelque chose à partir de cela.

Alain Braconnier : Daniel Widlöcher dit que la psychanalyse est une science portant sur des pratiques et que d'un point de vue épistémologique, à ce niveau, la psychanalyse est comparable aux sciences économiques ou aux sciences de l'éducation, elle ne peut s'appuyer que sur l'exercice, l'écoute, la compréhension et la reconstruction de faits observés. Est-ce que vous seriez proche d'accorder à la psychanalyse ce type de statut de science ?

Michel de M'Uzan : C'est fondamental mais on ne peut s'en tenir à une élaboration limitée de l'expérience clinique. Parfois, ce avec quoi on est confronté est tellement sollicitant, interroge tellement, que l'on n'échappe pas à la nécessité de théorisation. On doit d'abord rendre compte sur le plan théorique de ce avec quoi on a été confronté, puis à partir d'un certain moment, la réflexion théorique semble échapper à la clinique, devenir très impérieuse, et aboutir même à des réflexions doctrinales. Cela prend beaucoup de temps, cette situation s'est imposée ces dernières années pour aboutir à une sorte de vision doctrinale qui est un édifice théorique. Cela étant, le point de départ a été tous ces phénomènes cliniques qui ont été pris en considération. On peut découvrir une planète ou un astre avec des instruments, mais on peut aussi en induire l'existence et les positions par le calcul. Ce que la lunette vérifiera par la suite. Quelquefois je me suis trouvé dans cette situation où, étant parti de la clinique, la réflexion théorique s'est développée jusqu'à prendre presque une certaine autonomie, avant un ultime retour sur la clinique pour l'évaluer.

Alain Braconnier : Cela ne fait-il pas partie du fait d'être psychanalyste ? Une autre voie m'a beaucoup intéressé : votre réflexion sur ce que vous appelez "le travail psychique de l'analyste" que vous différenciez de ce qui est classiquement appelé le "contre-transfert". Dans plusieurs travaux vous avez écrit que l'analyste devait éprouver et comprendre, qu'il y avait donc un travail psychique de l'analyste qui n'était pas uniquement (vous l'aviez associé à un moment au concept d'empathie) ce qui est appelé classiquement le contre-transfert, et qui n'est pas non plus, ce qu'aujourd'hui Daniel Widlöcher appelle la "co-pensée". En fait, ce ne serait ni le contre-transfert, ni une théorie de la communication psychanalytique (la co-pensée). Pouvez vous là aussi préciser votre point de vue ?

Michel de M'Uzan : La "co-pensée" a sa place. Le "contre-transfert", on sait très bien ce que c'est dans son sens strict : une réaction inconsciente au transfert du patient. Il ne s'agit pas non plus d'identification, on touche à quelque chose de plus proche de l'empathie, et ça a trait à l'état d'âme de l'analyste. Bien sûr on peut dire qu'une bonne partie de l'écoute analytique est une écoute pas tout à fait mais presque banale. Mais à propos des moments féconds en question, ils n'adviennent que lorsque quelque chose est intervenu de façon congruente entre les esprits des protagonistes. En allant un peu vite, je dirais qu'il existe chez l'analyste une aptitude à tolérer la régression même jusqu'à la dépersonnalisation légère sans déstructuration. Ce faisant, on a parlé tout à l'heure des questions identitaires, l'état d'âme de l'analyste serait cette disposition particulière à changer d'état permettant d'accéder à des modes de pensée qui ne sont pas "secondarisées". Quelquefois, c'est assez étrange, la part de pensée imagée devient prépondérante (irruption d'images, de choses en transformation) pour gagner une valeur de compréhension de l'autre. Mais ce ne sont que des "moments" et dans la mesure où ce sont les moments les plus importants, on les retient. Les cures toutefois ne se développent pas intégralement dans ce climat, faute de quoi on deviendrait fou de part et d'autre. L'état d'âme de l'analyste serait une mobilité d'état.

Alain Braconnier : Vous avez développé une réflexion et montré un intérêt pour les écrivains et pour l'écriture, j'y faisais allusion précédemment ; vous avez consacré plusieurs articles à la création littéraire. Qu'est-ce qui vous a animé dans ce sens ?

Michel de M'Uzan : Généralement, je n'en parle pas très volontiers car c'est un autre versant de mon existence. Avant de m'engager dans l'analyse, j'écrivais des fictions qui ont été publiées chez Gallimard : un premier livre, Les chiens des rois, puis ensuite Le rire et la poussière. Et plus récemment (en 1996), j'ai publié chez Grasset Celui-là. A cette époque, mes écrits appartenaient à ce qui a été regroupé sous le terme de la "littérature blanche".

Originellement intéressé par la psychanalyse, je pensais que littérature et psychanalyse s'enracinaient dans le même terreau, dans ce qu'il y a de plus profond et de plus spécifique de l'esprit humain. Il m'apparaissait alors qu'une carrière analytique pouvait parfaitement aller de paire avec une carrière littéraire. L'exercice de l'analyse, dans la mesure où vous êtes en relation avec des êtres souffrants, vous requiert d'une façon impérative et on ne se pose pas la question de la légitimité de l'entreprise. L'écriture en revanche ne trouve sa légitimité que dans la mesure où l'ayant fait la veille, l'avant-veille et encore avant, en dessinant une trajectoire ; cela fait partie de ce que je me dis aujourd'hui. Quand j'écrivais, avant de commencer ma carrière analytique, c'était cela qui venait avant tout le reste. Les choses ont changé mais il était naturel qu'en tant que psychanalyste, je m'intéresse au problème de l'écriture auquel j'avais été confronté ou je le suis encore. J'ai eu un échange avec J. B. Pontalis qui a été publié dans La Nouvelle Revue de Psychanalyse, où nous nous sommes amicalement opposés dans la mesure où il prétendait que l'on pouvait mener parallèlement les deux carrières alors que je pensais qu'il y avait incomptabilité. Néanmoins, j'ai continué d'écrire mais cela ne fait aucunement une carrière d'écrivain à proprement parler.

Alain Braconnier : Il y a beaucoup de psychologues qui veulent devenir psychanalystes, et visiblement chez les jeunes médecins, internes en psychiatrie, il y a toujours, mais moins que par le passé, le désir d'entreprendre une psychanalyse. Est-ce que vous pensez que c'est une dégradation ou est-ce que vous pensez qu'il y d'autres raisons. Comment défendriez-vous la psychanalyse pour un jeune psychiatre, pour le convaincre ?

Michel de M'Uzan : Le jeune psychiatre a, à sa disposition, la chimie qui est devenue d'une efficacité certaine et qui répond probablement aux angoisses des patients, aux symptômes qui les handicapent, et aux exigences d'efficacité rapide d'une société un peu "opératoire" si je me permets. De ce fait une bonne partie des jeunes médecins qui s'orientent vers la spécialité de psychiatre trouve là une cohérence naturelle avec leurs études de médecine.

Du côté des jeunes psychologues, l'analyse se trouve beaucoup plus opposée aux thérapies cognitivo-comportementales. L'analyse reste une entreprise lourde. Simplement je pense qu'ils font, les uns et les autres, une impasse sur le fondamental, car tout de même la compréhension du fonctionnement de l'esprit passe par là. Regardons ce qu'était la physiologie : ce qu'on a appris quand on a fait nos études de médecine est entièrement obsolète. En revanche, La science des rêves, Freud, 1900, nous sommes en 2003 et cela tient toujours. Cela doit vouloir dire quelque chose quand même et il y a encore beaucoup à dire.

Alain Braconnier : Que pensez-vous du débat psychothérapie psychanalytique/psychanalyse ?

Michel de M'Uzan : Ainsi que je vous ai dit, il est plus grave de refuser l'analyse à quelqu'un qui pourrait en bénéficier que d'avoir porté une indication trop optimiste, c'est-à-dire qui aurait dû être en faveur d'une psychothérapie. En fait, la psychothérapie est beaucoup plus difficile à conduire qu'une analyse ne serait-ce que par ce qu'il y a un paramètre supplémentaire, le face à face. Pour être un bon psychothérapeute, il faut d'abord être très confirmé sur le plan analytique. Je suis considéré comme ayant des indications un peu larges en faveur de la psychanalyse. C'est la critique peut-être qu'on pourrait m'adresser.

Bien entendu il y a des indications de psychothérapie mais elles doivent être des indications positives, et non pas par défaut, parce que quelquefois on entend "on ne peut le mettre en analyse, on va le mettre en psychothérapie". L'indication doit être positive et balisée. La psychothérapie idéale pour moi, c'est la psychothérapie courte centrée sur un conflit, en choisissant une seule position dans le transfert. L'indication de psychothérapie concernerait le sujet qui présente un conflit précis, vécu dans l'actualité et exigeant une prise en charge adéquate, avec un objectif limité dans le temps, mais ça restreint tellement le champ de la psychothérapie que ce n'est pas réalisable. La plupart du temps, les psychothérapies sont plutôt des prises en charge psychothérapiques analytiques qui menacent de devenir interminables ou de s'interrompre à n'importe quel moment. Qu'en est-il alors de la "liquidation" du transfert et de la liberté de l'autre ?

Alain Braconnier : Souhaiteriez-vous ajouter une ou plusieurs réflexions ?

Michel de M'Uzan : Je pense que l'état actuel de la recherche mériterait un effort de réflexion théorique et doctrinale poussé sur la matière analytique et d'examen renouvelé des concepts. D'autre part, à partir des contacts que j'ai à l'étranger, en Allemagne, en Suisse, il me paraît que c'est en France en particulier que l'esprit de la psychanalyse est le mieux préservé. J'assiste, et ce n'est pas une interprétation personnelle, mais celle d'analystes étrangers qui viennent me voir, à une dégradation de l'esprit analytique. Ce qui pourrait advenir ici lorsque la notion d'inconscient et la sexualité deviendraient peau de chagrin. Il y un vrai danger de "psychologisation".

Alain Braconnier : A quoi l'attribuez-vous ?

Michel de M'Uzan : aux résistances à l'égard des fondements de l'analyse même, les résistances sont toujours les mêmes depuis l'origine.

Bibliographie (extrait)

Livres

De M'Uzan Michel, De l'art à la mort, Paris, Gallimard, Connaissance de l'inconscient et Tel, 1977, 1994.

De M'Uzan Michel, La bouche de l'inconscient, Paris, Gallimard, Connaissance de l'inconscient et Tel, 1994.

De M'Uzan Michel, Marty P., David C. L'investigation psychosomatique. Sept observations cliniques, Paris, PUF, 1963, 1974.

Articles

De M'Uzan Michel, "La séance analytique, une zone érogène ?" in La Revue Française de Psychanalyse, Paris, PUF, 2003, n°2, p. 431-439.

De M'Uzan Michel, Gagnebin Murielle, "L'homosexualité : un instrument ?" in La Revue Française de Psychanalyse, Paris, PUF, 2003, vol. 67, n°1, p. 166-179.

De M'Uzan Michel, "Malaise dans la nosographie" in Psychanalyse et psychose, Paris, 2002, n°2, p. 15-19.

De M'Uzan Michel, "Séparation et identité" in La Revue Française de Psychanalyse, Paris, PUF, 2001, vol. 65, n°2, p. 355-360.

De M'Uzan Michel, "Urgence et destin" in Le fait de l'analyse, Paris, Autrement, 2001, n°11, p. 11-17.

De M'Uzan Michel, "Impasses de la théorie, théories indispensables" (58ème Congrès des Psychanalystes de langue française) in La Revue Française de Psychanalyse, Paris, PUF, 1998, vol. 62, n°5, p. 1459-1463.

De M'Uzan Michel, Un cas de masochisme pervers, La sexualité perverse, ouv. coll., Paris, Payot, 1972, p. 13-47.

Fictions

De M'Uzan Michel, Les chiens des rois, Paris, Gallimard, 1954.

De M'Uzan Michel, Le rire et la poussière, Paris, Gallimard, 1962.

De M'Uzan Michel, Celui-là, Paris, Grasset, 1994.