La Revue

Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°83 - Page 17 Auteur(s) : Bernard Voizot
Article gratuit
Livre concerné
Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine

Pour rendre compte de ce livre qui rassemble l'essentiel de l'enseignement d'André Green, je me suis efforcé de résumer certains aspects de ce regard rétrospectif sur ce qu'il nous a transmis. Il actualise les acquis de la psychanalyse et nous présente une vue d'ensemble qui articule les références psychanalytiques actuelles. Sa pensée qui est maintenant largement diffusée au-delà du monde francophone, se veut dynamique, ambitieuse pour affronter les manques à symboliser. En rassemblant les idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, André Green construit cet ensemble théorico-clinique, qui s'efforce de rendre compte des processus à l'oeuvre dans le travail de psychanalyse.

1) Après avoir brossé un résumé de l'histoire de la psychanalyse dans lequel il présente les souvenirs qu'il a intériorisés et qui animent sa pensée, il précise sa définition du travail de psychanalyse qui est effectué au cabinet de l'analyste. Ce travail a d'abord été référé à l'expérience de Freud avec des patients névrosés, aptes à développer une névrose de transfert en fonction d'une psychisation suffisante. C'est le mérite d'André Green d'avoir montré qu'un véritable travail de psychanalyse pouvait être mené avec des patients qui tiraient un grand bénéfice d'une relation psychanalytique avec un cadre aménagé.

Ce livre nous présente les aspects essentiels de ce travail de psychanalyse. Au moment des premiers entretiens, l'Indexation du discours est la manière dont le patient marque le prix qu'il attache à ce qu'il dit et la valeur révélatrice de lui-même attachée à cet énoncé. L'autre aspect réside dans l'évaluation par le psychanalyste de ce que le patient attend de la psychanalyse. André Green désigne ensuite comme analyseur d'analysabilité les critères qui permettent d'apprécier si ce patient sera apte à tirer parti (au plan de son fonctionnement mental) du fait d'être seul en présence d'un psychanalyste.

Pour mieux faire comprendre sa conception du cadre, il distingue la matrice active, faite de l'association libre du patient et de l'écoute flottante du psychanalyste et d'autre part l'écrin constitué par le nombre, la durée des séances et les modalités de paiement. L'écrin contient le bijou : la matrice active. Dans son travail sur la position phobique centrale, André Green nous a amené à porter une plus grande attention à ce qu'il nomme l'irradiation associative (résonance des mots en amont et en aval de leur énoncé). Elle traduit la capacité du discours à mobiliser les couches du préconscient.

A partir de sa distinction entre le transfert sur la parole (conversion des évènements psychiques en discours) et transfert sur l'objet, en décrivant les relations qui s'établissent entre ces deux chaînes, André Green rend compte de ce qui se signifie dans le transfert et de ce qui déborde les capacités du langage. Il montre ensuite comment le contre-transfert du psychanalyste est mis en éveil et peut déceler des traces laissées par les expériences de détresse de l'enfance. Les traces de ces expériences plus ou moins cicatrisées peuvent être ouvertes dans la situation analytique. Les excès de la perception entravent alors la mise en jeu de l'activité représentative, ce qui est particulièrement vrai dans les états limites.

2) Pour articuler nos connaissances et leur donner une cohérence, André Green effectue une mise à jour des axes organisateurs de la pathologie qui le conduit à réaffirmer son accord avec la dernière théorie des pulsions de Sigmund Freud et le fondement de la deuxième topique. Sa conception d'une chaîne érotique rend compte de tout le travail psychique qui va de la pulsion au langage érotico-amoureux fruit des sublimations. La notion de couple pulsion-objet permet d'aborder la question si délicate de la séduction et ne pas se trouver pris dans des positions désignant, pour l'exclure, un des termes de ce couple. Ici encore, l'originalité de la démarche d'André Green s'exprime. Il approfondit la description des concepts et les formulations de leurs différences pour mieux montrer le jeu des forces psychiques en liaisons conflictuelles.

Dans le chapitre où il introduit ce qu'il appelle les débordements de l'inconscient, André Green nous incite à enrichir nos connaissances de l'hallucinatoire en suivant les travaux de César et Sara Botella. Ceux des psychosomaticiens concernent la somatisation. Ceux de Claude Balier s'attachent à mieux comprendre tout le champ de l'agir.

3) En débutant la deuxième partie de son ouvrage, André Green précise à nouveau l'importance de la mutation de la pensée freudienne au moment du tournant de 1920. Pour lui, la deuxième topique rend mieux compte de la clinique actuelle. Elle permet de saisir le quantitatif dans l'économie des représentations. Le ça inclut les pulsions érotiques et destructrices dans l'appareil psychique. La motion pulsionnelle y prend place en tant qu'acte primitif intériorisé et souvent limité à une décharge dans le corps. La notion de Moi inconscient qui est au centre de la réflexion de l'auteur, implique l'inconscience de la structure contenante et des défenses qui limitent le pouvoir des interventions du psychanalyste. D'autre part, le moi inconscient - et André Green insiste sur ce point - assure une fonction d'auto-observation réflexive qui le conduit à établir des jugements pour décider ce qu'il doit faire des excitations. Il observe, juge et décide en restant sous la triple influence du ça, du surmoi et de la réalité et surtout de tout ce qui est en rapport avec l'objet. Il lui faut ainsi reconnaître l'existence de la pulsion, reconnaître ce qui sert à le nourrir.

La deuxième topique permet aussi de rendre compte des cas où l'opacité au propre fonctionnement du Moi traduit la régression dans un en deçà des représentations. La somatisation et l'agir traduisent le manque de ce qu'André Green appelle les formations intermédiaires, celles où les désirs inconscients trouvent une forme : rêve, fantasme, acte manqué, lapsus, etc. A partir de la cellule fondamentale constituée par le couple pulsion-objet, il montre comment s'édifie la lignée subjectale à partir des notions de Sujet, de Je et de Self et en assignant à chacune de ces définitions son champ d'action. Cela le conduit à considérer la pulsion comme matrice du sujet. Il existe un mouvement d'appropriation subjective avec les gradients que l'on peut y déceler. Pour décrire la lignée objectale André Green différencie les parts de l'objet dans son commerce avec le Moi et ses fonctions. Il précise à nouveau les définitions de la fonction objectalisante et de son antagonisme, la fonction désobjectalisante, celle qui permet le détachement à l'égard des objets primaires. Sa conception de la négativité permet à l'analyste impliqué massivement dans des situations lourdement chargées d'y répondre sans se laisser conduire à satisfaire la demande du patient et en gardant sa capacité interprétative.

4) La description approfondie des références théoriques qui fondent son analyse du matériel témoigne du souci d'André Green de comprendre la grande variété des formations psychiques qui composent le matériel à interpréter. Il rappelle que les structures non névrotiques nous poussent à une meilleure conception psychanalytique de la pensée. Sa démarche enrichit toutes les recherches et les travaux des collègues qui s'attachent à comprendre les dysharmonies de développement de l'enfance et leur prise en charge institutionnelle. Mais il faut aussi reconnaître les troubles de la pensée chez les adultes dont le fonctionnement ne s'effectue pas sur le mode du refoulement ou même des clivages mais par une mise à l'écart de toute pensée qui pourrait créer une mise en lien. Ces patients réussissent à oublier ce qu'ils viennent de penser.

Le point central des dernières oeuvres d'André Green concerne ce qu'il appelle la structure polychronique des relations conflictuelles (c'est-à-dire la notion de temps éclaté). Il existe un temps positif dont nous avons conscience et qui est passager. Mais la fonction du rêve nous fait croire en une réalité psychique intemporelle. La régression dans la névrose le permet. Il y a dans l'inconscient une capacité à lier des voux à réaliser et des voux déjà réalisés selon un sens très spécifique qui leur permet d'être investis, préservés emmagasinés, disponibles au moment où nous souhaitons en avoir recours. L'intemporalité de l'inconscient concerne les éléments positifs désirables. Au contraire la compulsion de répétition est un déni du temps qui a pour but d'arrêter la marche du temps comme par un meurtre du temps.

Plus loin André Green nous indique comment sa lecture de l'ouvre de C.S. Pierce l'a conduit à mettre en évidence la notion de tiercéité. La conception du tiers analytique situé entre l'analyste et l'analysant est reliée à la triangulation primitive des échanges mère-enfant avec la présence du père dans l'esprit de la mère.

S'il est un domaine où André Green a développé l'originalité de sa pensée, c'est bien dans celui du langage. Il soutient que le discours psychanalytique est le résultat de la transformation de l'appareil psychique en appareil de langage. Après avoir rappelé que Jakobson a désigné la fonction émotionnelle du langage comme la première d'entre elles, il insiste sur le fait que c'est le lien associatif dans la langue qui subit des transformations significatives dans l'association libre et il a mis en évidence les phénomènes d'irradiation (réverbération rétroactive - annonciation anticipatrice) présentes dans l'écoute analytique.

La conception du travail du négatif qu'André Green a développé éclaire la clinique et permet de fonder les positions techniques des psychanalystes. Puisque l'appareil psychique est conçu comme un lieu de transformation l'idée de travail apparaît justifiée. André Green insiste surtout sur le fait que le jugement d'attribution précède le jugement d'existence. Il s'agit donc d'abord de juger ce qui est bon à incorporer et ce qui est mauvais à rejeter, à excorporer. L'hallucination négative (non-perception d'un objet ou d'un phénomène psychique perceptible) permet de rendre compte des moments où un patient semble atteint d'un vide de la pensée. L'hallucination négative de la pensée retrouvée dans les cures des états limites constitue une résistance tenace à un processus de reconnaissance des paroles du patient comme des interventions du psychanalyste. C'est le sens qui n'est ni perceptible ni reconnu.

5) Une véritable reconnaissance de l'inconscient ne peut survenir qu'après avoir, dans un premier temps, méconnu celui-ci. C'est le cadre qui permet la reconnaissance de ce qui est méconnu dans la mesure où il rend possible la prise de conscience dans l'après-coup. L'interprétation permet au patient de "voir" ce qui a été entendu, elle ouvre la voie à l'auto-réflexivité.

Dans la mesure où notre monde actuel n'incite pas à la reconnaissance de soi, l'activité analytique représente une sorte d'action de résistance dans laquelle André Green met en exergue ce à quoi il tient : les rapports entre structure et histoire avec l'idée d'une polychronie non homogène. La pensée plurielle doit être préférée à toute démarche excessivement unifiée. Les notions de valeur et de gradients lui paraissent pertinents pour rendre compte des phénomènes psychiques abordés par la psychanalyse et les sciences humaines qui acceptent de dialoguer avec elle. Il a rédigé un addendum à son abrégé pour nous fournir les références de sa pensée en dialogue avec ceux des philosophes et des scientifiques qui acceptent de faire un bout de chemin avec les psychanalystes.

Les conclusions provisoires de cet ouvrage témoignent de l'optimisme d'André Green qui, considérant que s'effectue dans la période actuelle, une certaine prise de recul sur les idéologies du passé et que la psychanalyse est toujours là, encourage les psychanalystes à parler ensemble et reconnaître que la vérité est le chemin.