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L'intraduisible. Deuil, mémoire et mélancolie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°111 - Page 15-17 Auteur(s) : Dominique Baudesson
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Livre concerné
L'intraduisible
Deuil, mémoire, transmission

Une vingtaine d'années après avoir fait traduire le journal, "manuscrit-relique" rédigé par son père, Vahram Altounian, rescapé du génocide arménien de 1915, Janine Altounian poursuit une élaboration entreprise dès les années 75 sur la transmission de traumatismes collectifs provoqués par l'exercice d'une infinie violence où il était possible de rencontrer la mort à tout instant.

Ce livre est un commentaire du manuscrit Tout ce que j'ai enduré de 1915 à 1919, accompagné de théorisations antérieures de l'auteur qui attestent de la "trace de ce noyau fondateur demeuré jusque-là inélaborable". Comment, quand s'est-elle souvenue de l'existence de ce manuscrit ? Elle ne le sait plus. C'est, écrit-elle, l'expression d'une "mémoire blanche", d'un "blanc douloureux", témoin de l'inscription en elle de l'épouvante indicible vécue par les parents, inéluctablement ressentie par leurs descendants. Ce n'est qu'en 1982, qu'elle le fit publier pour la première fois, dans Les Temps Modernes, suite à l'irruption d'une violence externe, la prise d'otages au consulat de Turquie en 1981. Cet acte terroriste perpétué dans l'espace politique parisien donnait vie et sens à la "violence paralysée jusque-là".

Les textes de Janine Altounian réunis dans L'Intraduisible dessinent les étapes de la psychisation de ces vécus traumatiques ; cette élaboration "déplie" une temporalité qui "épouse les différents stades de la transcription d'une pensée consciente en la rattachant à ses déterminations inconscientes". L'aboutissement de ce travail, qui ne sera certes jamais terminé, écrit-elle, est un véritable "renversement temporel" dans la mesure où l'après-coup, au terme d'une analyse "irriguante" (et non "asséchante"), est replacé en position inaugurale, ce qui permet une relecture des événements et un retournement spatial de l'organisation psychique :

- l'inclusion traumatogène de ce qu'ont vécu les parents - ce qu'ils ont transmis sans en parler - a pu être transformée en un "contenant fécond faisant éclore un discours d'échange",

- ce qui a été perçu et ressenti par les descendants comme "une formation délirante", une "violence sans attache", un cauchemar "obscène", est transformé en un morceau de vérité historique,

- un "empêchement" à penser et à aimer dû à la perception traumatique d'un monde hypothéqué par le poids des terreurs traversées est transformé en une "capacité d'aimer" et en un "patrimoine" promoteur d'un "travail culturel".

Le témoignage paternel initialement déréalisant, le journal, devient un objet, "susceptible d'être porté en soi, aimé" et une source d'échanges. Ce travail de psychisation consiste notamment en la "traduction de messages, d'affects progressivement libérés dans le champ transférentiel", si bien qu'ils accèdent "à une verbalisation enfin capable de s'adresser à autrui par le partage d'un travail de pensée." Nous pouvons penser que l'écriture du journal fut inconsciemment le moyen qui permit à son auteur de transmettre à sa fille l'expérience traumatique indicible qu'il a traversée. Il n'en a par ailleurs jamais été question entre eux. Le témoignage de ce parcours, récit factuel du père, description des événements, est finalement appréhendé par Janine Altounian comme un conte des temps modernes, conte cruel, qu'elle a intitulé Un flacon d'huile de roses.

Les êtres qui ont survécu aux scènes terrifiantes d'une destruction en masse se soudent face à la persécution ; l'autre ne peut être perçu que comme persécuteur. L'affrontement de l'altérité, donc les processus de différenciation sexuels et générationnels, sont entravés. Au sein de ces familles prédominent des rapports d'emprise, sur le mode fusionnel ou sur le mode du rejet. Les enfants sont investis en tant que témoins, preuves de la survie "miraculeuse, et angoissante." Comment rêver pour son enfant lorsque les parents s'activent à fabriquer des liens protecteurs, tout occupés qu'ils sont par "l'horreur du passé qui ne peut se dire". L'enfant pressent un lieu barré à la représentation, mais perçoit cet amour, cette tendresse, "empêchés".

Une double déportation est ici en jeu : l'expulsion du territoire et la forclusion de l'ordre symbolique d'un monde culturel. En l'absence de localisation de la mise à mort rencontrée dans des conditions terrifiantes se produisent une contamination et un empiétement de la subjectivité du sujet, une triple rupture des liens : rupture de la continuité temporelle du cours de la vie, dans l'espace géographique et social avec leurs racines et avec le monde des autres. La disparition, l'arrachement, "empêchent" la mise en place d'un travail de deuil. "La disparition n'est pas la mort. Elle est la mort de la mort." (Philippe Bouchereau).

Inscrire les restes : l'écriture assure un linceul à ces disparus. Écrire "tisse (. . .) une texture symbolique susceptible de faire bord à des évènements irreprésentables de leur propre passé ou offre un texte-linceul pour l'inhumation d'ascendants disparus". En effet, paradoxalement, le travail d'écriture se fait dans la langue et avec la culture du "pays d'accueil" qui joue le rôle d'instance tierce, mais qui a nécessairement été "compromis, délibérément ou par impuissance", dans la violence exercée, ne serait-ce que par son silence complice. Le holding de l'écriture fournit un contenant psychique aux faits vécus et "retransitionnalise" la parole en défaut, dénuée d'assignataire. "La mémoire du trauma vécu par ses ascendants et donc par soi" peut alors être transmise. Il s'agit de la "psychiser, historiciser, transmuer en événement advenant dans l'après-coup, à soi-même et donc aux autres." Écrire constitue un acte de résistance au sens politique du terme. Transmettre ce qui reste : se dépouiller, se dessaisir d'un enfant, le confier à un tiers, devient un acte éthique, lorsque, sans cela, on le sait voué à la famine et à la mort.

C'est ce qu'a fait la mère de Vahram. Ce qui semble une déchéance apparaît constitutif de la "grandeur" de l'humanité (Robert Anthelme). L'expérience d'un "empêchement d'exis-tence" l'amène à questionner les paternités légitimes, celles des pères destitués, et celles qui représentent des valeurs symboliques, mais comment le peuvent-elles si elles ne peuvent interdire, empêcher l'extermination de populations. Se référant au texte de Ruth Klüger, elle étudie comment un enfant peut se structurer au sein d'une famille de survivants. Le modèle oedipien qui certes reste opératoire psychiquement est mis à mal, compte-tenu de la dé-différenciation opérée par l'exterminateur (cadavres anonymes). Ce qui différencie les êtres est devenu leur capacité à survivre, à permettre à leurs enfants de survivre. Ces pères qui n'ont eu ni enfance, ni instance répondant pour eux, sont en difficulté pour assurer une parentalité psychique. "L'intimité des adultes n'est pas celle du rapport au sexe et à ses objets, mais celle du rapport à la mort."

Traduire au tiers ce qui reste : "Pour recueillir et transmettre ce qui reste d'une culture détruite, il faut le traduire". Une "double traduction" est inhérente à la traduction d'un traumatisme ; il faut mettre en mots, faire advenir une expérience jusqu'alors non dite à la parole, et ce, dans une langue étrangère. En effet, un des objectifs d'un génocide est de faire disparaître toute trace d'un peuple, notamment leur langue. Aussi, la transmission ne peut-elle se faire que dans la langue d'une autre culture, celle du pays d'accueil. De ce fait, persiste-t-il de l'intraduisible, un reste inhérent à la mise en représentations et en mots de ces traumatismes impensables et un reste inhérent au passage d'une culture à une autre.

Trauma ou traduction, il s'agit de sauver le plus possible ce qui se perd ; reconnaître l'existence d'un intraduisible est essentiel. C'est bien le "non-parlé" qui fut fondateur de l'existence de l'héritier et qui constitue un espace de subjectivité d'où a émergé et sa pensée, et son écriture. Traduction et travail d'écriture constituent des entreprises de transitionnalisation entre réalité factuelle et réalité psychique et permettent que l'événement soit inscrit, localisé dans le monde des vivants. Janine Altounian nous fait part, dans ce remarquable livre, de son expérience personnelle, historique, affective et analytique. Mais là ne s'arrête pas sa pensée qui est en somme l'expression d'une lutte contre le "sentiment d'inexistence", de "désobjectalisation" auquel sont renvoyés les survivants et leurs descendants, en l'absence de la reconnaissance du génocide par le pays qui l'a commis, en l'occurrence la Turquie.

Ce livre est d'une particulière actualité, compte tenu des exterminations qui se perpétuent et dont nous sommes les spectateurs impuissants ; dans la continuité de ses interrogations, Janine Altounian pense aux problèmes d'identité, notamment à l'effacement apparent des différenciations auxquels les phénomènes de mondialisation nous confronteront inéluctablement. Elle interroge le rôle et l'efficacité des instances tierces internationales.

Parlons du style de l'auteur : les phrases sont longues, construites avec de nombreux détours, et pourtant limpides, c'est une forme de tressage, de tissage, qui témoigne de son désir de faire part de l'ensemble de ses arguments et de ses références à de multiples auteurs, psychanalytiques et littéraires, pour affirmer sa pensée et pour lutter contre un éventuel déni, une éventuelle perversité dont pourraient témoigner de potentiels détracteurs. Que le moins possible ne soit perdu ! Janine Altounian exprime sa reconnaissance à l'École de la République qui a joué le rôle de parents d'adoptions, d'instance tierce, qui lui a permis d'acquérir l'espace de la parole et d'effectuer "un travail de recomposition de réappropriation de soi". Ce livre est un hommage de l'auteur au travail analytique dont elle souligne le caractère "artisanal". Elle avait initialement envisagé pour titre de son livre "L'empêchement à s'engager dans la tendresse". L'aboutissement de ce travail est une remarquable élaboration ! Ce livre, dédié à sa mère, et aux mères, est aussi un hommage aux survivants : une grande tendresse au nom de leurs enfants est exprimée à leur endroit.