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Côté divan, côté fauteuil. Le psychanalyste à l'oeuvre
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°83 - Page 23 Auteur(s) : Jean-Pierre Chartier
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Livre concerné
Côté divan, côté fauteuil
Le psychanalyste à l'oeuvre

Dans les années 60, Les triomphes de la psychanalyse de Pierre Daco (Marabout- 1976) inaugura l'ère de la vulgarisation de la pratique analytique. Le flambeau fut repris par des écrivains qui, en racontant leur cure, renouvelèrent un genre littéraire gentiment désuet et "déserté" depuis Madame de Sévigné , l'autobiographie narcissique et complaisante. Parmi eux, Marie Cardinal (Les mots pour le dire - Le livre de Poche - 1976) trouva les mots pour le dire, mieux que quiconque et fit ainsi la meilleure promotion gratuite qu'ait connue la psychanalyse. Depuis, d'ex-analysants de Lacan comme Pierre Rey (Une saison chez Lacan - Robert Laffont -1989) ou récemment Gérard Haddad (Le jour où Lacan m'a adopté - Grasset, 2002) exploitent le filon apparemment inépuisable des confessions sur le divan de la rue de Lille.

L'originalité de cet ouvrage ? Il s'agit cette fois d'un analyste qui se confesse et explique tout ce qu'il n'est pas : un conseilleur, un défenseur de l'ordre social, un médecin, un traducteur de l'inconscient. Comment procède-t-il ? Il lui faut repérer les sonorités émises par les objets perdus qui renvoient au fantasme fondamental de l'analysant. Et Jean-Marie Jadin de déployer le fil d'Ariane des sons "ver" ou "sein" qui permettrait de sortir du labyrinthe des productions verbales de ses patient(es) et serait à l'origine des effets eureka de la cure. Les initiés reconnaîtront sans peine la démarche lacanienne et la passion pour le découpage savant des signifiants chers à Serge Leclaire (Psychanalyser - Essai sur l'ordre de l'inconscient - Le Seuil-1975) et aux épigones de Lacan qui est de façon surprenante, à peine cité. S'agit-il d'une précaution d'éditeur ou d'une forme inédite de forclusion du nom de Lacan chez un disciple à ce point confondu avec le maître qu'il n'a plus à le nommer ? Avec ces clés identifiées, le lecteur est convaincu que tout est simple dans la psyché et dans la cure analytique. L'auteur conjugue avec brio l'analyse des signifiants et un symbolisme naïf censé pouvoir rendre compte des énigmes du comportement. Ainsi tel patient - je cite - "buvant trop de bière, or il se trouve que le nom de jeune fille de sa mère était celui d'une marque de bière. Il absorbait en somme quelque chose de maternel en buvant, il buvait la mère". De même, "l'inconscient choisit les oreilles pour se présenter les attributs virils parce qu'elles contiennent six des huit lettres de couilles". Quel dommage pour la démonstration que le mot oreille n'en soit pas l'anagramme parfait !

A qui conseiller ce livre ? Selon moi, sûrement pas aux psychanalystes blanchis sous le harnais qui ont remis cent fois sur le métier les fils de chaîne et de trame de la tapisserie névrotique. Ils savent déjà à partir de l'ouvre de Freud, que les dates, les noms, les prénoms ne sont pas dénués de significations parfois vitales et qu'il convient de les faire parler afin que, comme le dit très justement J. M. Jadin, "la parole du patient prenne de l'épaisseur". Je ne le recommande pas davantage à ceux qui veulent découvrir la pensée freudienne, il est des ouvrages plus didactiques que je connais bien ! Le liront par contre avec grand profit tous ceux qui, souffrant des maux de l'âme, hésitent entre les démarches thérapeutiques des marchands d'orviétan comportementalo-cognitivistes et l'engagement dans une psychanalyse qui permet seul selon l'auteur, de passer "de la souffrance à la connaissance".