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Psychanalyse du lien
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°111 - Page 18-21 Auteur(s) : Jean-François Rabain
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Psychanalyse du lien

Psychanalyse du lien est un livre ambitieux. Avec ce livre Bernard Brusset nous convie à un parcours particulièrement riche et savant des principaux courants de la psychanalyse qui, depuis Freud, ont développé la notion de relation d'objet.

Dans ce sens, on peut lire Psychanalyse du lien comme un livre d'histoire des différentes conceptions ou perspectives épistémologiques qui ont traversé la psychanalyse depuis Freud jusqu'à nos jours. En même temps B. Brusset nous invite à réévaluer la théorie de la relation d'objet sans rien céder sur ce à quoi on l'oppose le plus souvent à savoir la théorie freudienne des pulsions.

Avec les travaux post-freudiens, en effet, la notion de relation d'objet, de lien à l'objet, a connu un succès et une utilisation croissante au prix cependant de grandes ambiguïtés. La notion de relation d'objet s'est développée le plus souvent en contre point ou en opposition avec la théorie freudienne des pulsions. Les difficultés d'articulation de cette notion, qui donne toute sa place à la réalité de l'objet externe, avec les concepts freudiens essentiellement décrits à partir des représentations intrapsychiques sont évidentes. L'objet, en effet, n'a pas le même statut selon qu'il représente l'objet réel ou qu'il est défini comme l'objet de la pulsion. Pour Freud, l'objet est d'abord "objet de la pulsion".

En privilégiant la référence au développement et aux relations interpersonnelles, en se recentrant sur la relation d'objet, certaines théories psychanalytiques ont semblé vouloir s'affranchir de toute référence à l'inconscient pulsionnel et à la sexualité infantile. André Green a montré combien la théorie des relations d'objet a été la première à proposer implicitement une réévaluation qui déplace le centre de gravité de la théorie freudienne. D'autres théories, comme la psychologie du moi, la théorie du signifiant ou la psychologie du self sont venues également mettre en question l'héritage freudien, mais le courant de la relation d'objet reste le plus important de la psychanalyse post freudienne. L'évolution de la clinique a contraint, en effet, la théorie à se modifier. Les structures non névrotiques ont amené à s'intéresser davantage à la part qui revenait à l'objet dans l'idée que nous nous faisons de l'étiopathogénie de ces syndromes. Cependant, tous ces points de vue ont en commun de s'attaquer au postulat fondamental de Freud qui place la pulsion aux origines de la vie psychique.

"La question fondamentale qui oriente ce livre, écrit B. Brusset, est donc de savoir dans quelle mesure le point de vue des relations d'objet est compatible avec la métapsychologie freudienne, s'il en est un aspect, un complément ou s'il en transforme radicalement les fondements". Plus généralement, la notion de relation d'objet peut-elle constituer le fondement d'une nouvelle théorie ou encore le cadre général d'une psychopathologie susceptible d'intégrer les données de la nouvelle clinique des états-limites et des états narcissiques ou bien n'est-elle que le dénominateur commun de modèles théoriques disparates ?

Le lien fait partie de l'essence même de l'être humain, rappelle l'auteur dans son introduction. L'attachement, l'amour, le désir, tout comme la dépendance, la haine, l'emprise sont au fondement de l'expérience humaine, ils dirigent les comportements comme ils organisent le psychisme. Par ailleurs, la psychopathologie du lien à autrui est un domaine de mieux en mieux connu. Comment la psychanalyse aborde-t-elle ces questions ? La notion de relation d'objet, de lien avec l'objet, est une réponse que la psychanalyse nous propose. Cette notion prolonge la découverte freudienne de l'inconscient et la théorie des pulsions qui place le conflit intrapsychique au coeur de la théorie. Elle promeut, en effet, une conception exogène de la sexualité infantile qui tient compte du psychisme maternel et de la séduction originaire que la mère exerce sur l'enfant. Le primat de l'Autre (J. Laplanche) caractérise la situation anthropologique fondamentale de l'enfant confronté à l'énigme de la sexualité des adultes.

C'est surtout avec Ronald Fairbairn que la théorie freudienne des pulsions, qui donne à la sexualité une place déterminante, va être ré-envisagée sous l'angle de la relation d'objet. Pour Fairbairn, l'homme est fondamentalement orienté vers la recherche de l'objet et pas seulement vers la recherche du plaisir ou de la satisfaction sexuelle. La recherche d'objet (object seeking) vient remplacer, pour Fairbairn, la recherche du plaisir (pleasure seeking). Changement de paradigme ? Fairbairn prend une position inverse de celle de Freud : recherche du plaisir ou recherche d'objet ? Freud met l'accent sur l'expérience de plaisir, de gratification ou de réalisation du fantasme, Fairbairn sur la recherche de l'objet, le désir de l'objet, de sa présence, de sa fiabilité, de son amour. Pour Fairbairn, l'angoisse originelle reste l'angoisse de séparation. Il souligne ainsi l'importance de l'expérience réelle de rupture du lien entre la mère et l'enfant, de même que la place de celle-ci dans la genèse de la relation objectale envisagée sous l'angle du développement. Cette perspective est fondée sur les recoupements entre les données de la psychanalyse des adultes et de l'observation directe. Ces perspectives, ouvertes à la suite de Ferenczi par l'Ecole de Budapest et développées par Fairbairn, donnent les bases d'une ontogénèse des conduites affectives de l'enfant à partir de ce que l'on a appelé depuis l'épigénèse interactionnelle, en tant qu'elles prennent en compte le rôle de la mère dans le vécu infantile précoce.

Après Fairbairn, l'utilisation insistante de la notion de relation d'objet va être considérée comme la preuve d'une évolution historique irréversible qui s'éloigne des modèles freudiens initiaux pour fonder la psychanalyse sur une conception essentiellement sociale et relationnelle de la nature humaine qui donne à la dimension interpersonnelle le rôle majeur. Avec la prise en considération du Moi et des rapports du sujet avec la réalité extérieure, la notion de relation d'objet a tendu à s'affranchir de la référence exclusive aux stades pulsionnels, pour donner une plus large place aux relations de l'enfant et de sa mère, l'enfant et son environnement et décrire en ce sens la genèse de la relation objectale.

On sait que le rôle central de la sexualité a toujours été maintenu par Freud tout au long de son oeuvre, depuis L'Esquisse jusqu'à l'Abrégé de psychanalyse. La sexualité a toujours été mise en opposition avec un autre contingent pulsionnel : pulsion d'autoconservation, narcissisme puis pulsion de mort. Cette conflictualité toujours centrale semble ainsi disparaître avec la notion de relation d'objet. Les perspectives développées par R. Fairbairn en sont un exemple indiscutable. S'agit-il d'options théoriques fondamentales, d'un "choix de valeurs", interroge B. Brusset, ou bien s'agit-il de nouvelles théorisations fondées sur la rencontre avec des psychopathologies différentes ? Avec R. Fairbairn, l'accent mis sur la relation d'objet aux dépens de la pulsion ne permet pas le maintien du modèle psychopathologique freudien. Celui-ci n'a gardé sa pertinence que dans les névroses. Les états limites et les psychoses requièrent d'autres cadres de référence.

Pour l'auteur, l'histoire des théories psychanalytiques nous montre que ces deux types de centration ont été féconds et ont permis de rendre intelligibles des modes de fonctionnement et de structuration de la personnalité qui ne l'étaient pas auparavant. Est-ce à dire que le choix de la théorisation doit relever du type de patient ? Ou encore qu'il faille adopter des théories différemment centrées, voire différentes, selon la spécificité de chaque patient ? Voire même, pour un même patient, selon la phase de la cure et selon le matériel recueilli ? Ceci souligne que la théorie des pulsions ou la notion de relation d'objet ne sont pertinentes dans le champ de la psychanalyse qu'à la condition d'être mises en question, non à des fins spéculatives, mais en référence avec l'utilisation qui en est faite. Leur champ de plus grande pertinence est naturellement celui du transfert dans la cure analytique. La prise en considération du jeu transféro-contre-transférentiel, dans la psychanalyse aujourd'hui contribue à donner à la notion de relation d'objet toute sa pertinence et une nouvelle actualité.

La référence au développement est devenue habituelle dans de nombreux courants de la psychanalyse. Cette notion est large et ambiguë car elle admet aussi bien les points de vue éthologiques, cognitivistes que les diverses articulations possibles entre l'inné et l'acquis, c'est-à-dire entre les conditions internes ou externes du développement. La recherche d'une articulation entre les données de l'observation directe, de la clinique du premier âge et des données de la psychanalyse conduit à donner au Moi et/ou à l'objet un rôle ordonnateur dont la théorie est diversement orientée selon les auteurs. Avec la notion d'interaction fantasmatique, S. Lebovici cherche à intégrer l'interaction réelle et le fantasme. En cherchant à articuler en termes de relation d'objet la dimension externe des interrelations de l'enfant avec la mère, et la dimension intrapsychique du rapport avec l'objet interne, il propose l'idée d'un système d'emprise sur l'objet rappelant que cette emprise freudienne a deux faces : le système pulsionnel, tourné vers l'objet interne, s'assure de sa possession ; tourné vers la réalité extérieure de la mère, le même système correspond à l'agrippement, au cramponnement. Cette distinction permet d'éviter que l'utilisation de l'enfant comme modèle n'aboutisse à la disparition de l'inconscient, de la sexualité et, en définitive, à la spécificité du point de vue psychanalytique. La distinction de ces deux plans qui correspondent à des méthodes différentes laisse cependant entière la question de leurs recoupements.

L'observation directe comme la théorie psychanalytique de la néoténie et de la situation de détresse du nouveau-né ont mis chaque fois l'accent sur l'importance du rôle de la mère dans la dépendance absolue du début de la vie. La mère, certes, a un rôle déterminant mais celui-ci est différent selon que l'on évoque le bébé du biologiste, de l'éthologiste, du psychologue et du psychanalyste, c'est-à-dire que l'on privilégie telle ou telle méthode, telle ou telle épistémologie ou telle ou telle théorie.

Ainsi, on peut distinguer différents statuts de la mère selon l'aspect du bébé privilégié. Au bébé comme organisme correspondent les soins maternels et la mère comme figure d'attachement. Au bébé comme être agissant correspond la mère comme partenaire des interactions observables et mesurables. Au psychisme naissant du bébé correspond le psychisme organisé complexe de la mère partenaire dans la spirale des transactions et des interrelations. Au corps libidinal du bébé, lieu des sources pulsionnelles, enfin, correspond l'objet fantasmatique, etc...

Les différents glissements de sens de la notion de relation d'objet se trouvent ainsi déterminées par la référence généralement implicite à ce à quoi s'oppose l'objet, d'où des perspectives hétérogènes. Le point de vue du développement permet toutes les combinaisons possibles dans le vieux débat entre l'endogène et l'exogène, entre l'inné et l'acquis. Mais, alors, questionne l'auteur, quelle est la pesée relative des facteurs internes et des facteurs externes, des dispositifs préprogrammés et du rôle organisateur des expériences, de la potentialité et de la rencontre, de la part des fantasmes originaires et des interactions vécues, et également, du rôle de la place de l'enfant dans le désir des parents ?

En cherchant à dépasser les conceptions différentes qui opposent le dedans et le dehors, l'objet du fantasme et l'objet réel, B. Brusset consacre deux chapitres de son livre, particulièrement riches aux apports théoriques de Winnicott et surtout de Bion. Avec Winnicott, tout le développement est compris dans le rapport entre les deux pôles que sont, d'une part, l'omnipotence hallucinatoire, l'objet subjectivement conçu, et d'autre part, la reconnaissance de la réalité extérieure, l'objet objectivement perçu. Avec l'objet et l'espace transitionnel, Winnicott décrit un espace intermédiaire, une zone d'illusion qui sera relayée ensuite par l'espace culturel, 3e aire qui permet l'articulation du monde interne avec la réalité extérieure. L'analyse des états limites et des psychoses conduit, en effet, à s'interroger, à partir du transfert, sur le jeu réciproque de l'interne et de l'externe, sur cette dialectique qui va de l'un à l'autre, c'est-à-dire sur les attitudes réelles et concrètes de la mère par rapport au système de projection de l'enfant. D'où l'idée d'une différenciation progressive du Moi et du non-Moi, du sujet et de l'environnement par la création d'une zone intermédiaire entre le sujet et l'objet par laquelle des limites s'établissent progressivement dans un système mobile.

Avec Bion, la réflexivité fondamentale de l'activité de penser est théorisée par sa genèse relationnelle, interpsychique. L'identification projective est redéfinie comme processus, comme travail d'un contenant sur des contenus, c'est à dire comme une fonction d'assimilation à partir des émotions et des sensations corporelles. Il en résulte un modèle du psychisme fondé sur la dérivation métaphorique de la digestion et sur la théorie des échanges dans la relation primitive de la mère et de l'enfant. L'intégration de l'oralité, analité et de la génitalité est ainsi redéployée dans sa dimension interpsychique. Le point de départ n'est donc plus l'étayage de la sexualité infantile sur la satisfaction des besoins vitaux, ni l'attachement au sens de Bowlby. Avec Bion, il s'agit de transformer une impression physique des sens en expérience psychique émotionnelle, affective. Cette transformation suppose un mode de projection dont le traitement par l'autre rend possible la ré-introjection. La capacité de rêverie de la mère est un état d'esprit capable d'accueillir les identifications projectives du nourrisson. "La théorie de la pensée doit donc prendre en compte la pensée de l'autre, du partenaire de l'activité de penser", écrit B. Brusset. L'auteur souligne ici l'importance de la participation active de l'objet (et de l'objet-analyste) : pas seulement la prédominance des bonnes expériences qui renforcent l'introjection des bons objets internes, mais, également, l'amour, la compréhension, l'empathie, la fonction réceptrice et contenante.

Psychanalyse du lien nous propose donc un très vaste parcours. En lisant ce livre, nous devenons plus familiers avec les théories et les concepts freudiens ou post-freudiens qui rendent compte de la complexité de la clinique. En grand enseignant, Bernard Brusset sait exposer avec clarté et avec des capacités de synthèse remarquables les théories les plus complexes et les plus ardues de sorte que le lecteur s'en trouve enrichi d'autant. L'ouvrage survole avec aisance les territoires les plus complexes des théories psychanalytiques contemporaines et il propose d'importantes synthèses de la pensée des grands auteurs. Ne nous y trompons pas cependant. Le parcours théorique qui nous est proposé dans cet ouvrage de synthèse et de réflexion est toujours référé à ce qui en reste la racine la plus vivante : la clinique psychanalytique.