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Regards sur le rêve (Libres cahiers pour la psychanalyse n°14)
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°111 - Page 21-24 Auteur(s) : Lucette Nobs
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Libres cahiers pour la psychanalyse, n°14
Regards sur le rêve

Le numéro 14 des Libres cahiers pour la psychanalyse, Regards sur le rêve, nous offre des articles qui ouvrent des perspectives aussi riches et diverses que le texte qui leur tient lieu de source commune, à savoir le chapitre VI de L'interprétation du rêve. Les auteurs qui participent à la rédaction de cet ouvrage sont pour l'essentiel des analystes. Une contribution littéraire est notable : celle de Pouneh Mochiri, professeur de littérature.

Gilbert Diatkine dans son article d'ouverture au débat, insiste sur la rupture que constitue l'approche freudienne par rapport aux effets de croyance, de révélation ou de superstition attachée au rêve. Le rêve, produit d'un travail psychique, ne livre la trame de ses pensées que par cet autre travail -qu'effectuent patient et analyste- dans l'après-coup du récit du rêve : un travail d'élaboration à partir d'éléments hétérogènes que sont les restes diurnes d'une part et les représentations inconscientes de l'autre. L'auteur s'intéresse plus particulièrement à l'émergence dans les rêves des mots à double sens qui auraient pour rôle "l'aiguillage" du travail interprétatif. Dès lors, s'impose la référence au Witz, au mot d'esprit, faisant dire à Freud que les "rêveurs sont insupportablement spirituels". L'esprit du rêve établira ainsi cette correspondance entre deux sphères psychiques distinctes, celle de la représentation et celle de la formulation verbale venue de la perception.

Si le rêve, par sa nature même, constitue une "terre d'accueil" de ce que le psychisme refuse, il n'en est pas moins énigmatique (dans sa forme, son contenu, son ombilic), illisible et en cela, il se rapproche de l'écriture hiéroglyphique ou de la forme du rébus. La langue du rêve sera donc à traduire autant qu'à interpréter, à entendre dans sa substance sensible et in fine à partager. C'est à cette réflexion que nous invite Jean-Claude Rolland. Rendre justice à la subtilité de l'apport clinique, à l'écoute du récit du rêve et des connexions qui s'y manifestent en creux ou en plein, fonde également le travail de chercheur qu'effectue notre auteur et l'une des hypothèses centrales de son article : si la situation analytique est irremplaçable pour l'exploration des figures du rêve et de la dynamique dont elles témoignent, elle n'en reste pas moins insuffisante quant à l'accès aux sources originaires d'expressivité du rêve, une part d'obscurité lui reste nécessairement attachée. Et Jean-Claude Rolland, de souligner la place qu'occupe l'analyste dans le transfert, à la fois instigateur de l'activité fantasmatique, onirique du patient et représentant des objets "clandestins" du désir incestueux. De la source à l'adresse, dans le matériau imageant ou verbal, "l'objet cause du désir est aussi l'objet à qui l'on parle".

Poursuivons notre lecture associative avec l'article de Viviane Abel Prot sur l'écriture cinématographique qui donne une place au rêvé -entre l'onirique et l'hallucinatoire, tel que le cinéaste David Lynch en propose une passionnante et déroutante démonstration avec Mullholand Drive. Entre la saisie de la matière trouble et inquiétante du film et la pénétration du rêve dans le travail analytique, l'auteur insiste sur la résistance au sens comme un temps où jouir de la fascination des images, reste possible.

Chez Jean-Yves Tamet, à propos d'une thérapie d'enfant et du rôle que le dessin y a occupé, nous retrouverons cette insistance sur la mise en représentation en attente d'interprétation. L'activité figurative est tout à la fois expression folle et chemin de guérison, accueillie par le regard et le silence de l'analyste avant que la mise en mots ne transforme la gestualité. L'intérêt de cet article se trouve aussi dans l'analogie entre dessins d'enfants et dessins des primitifs tels que Lascaux nous les donne à voir. Ce qui serait central dans cette nécessité du geste et de la représentation, tient à la trace virtuelle symbolique de la présence de l'autre. "Il (le primitif) devait peindre, peindre cette révélation qui dit que si l'homme est mortel et peut disparaître, il n'est pas seul ; d'autres viendront regarder les murs de la grotte". Rêve, rêveries, fantasmes sont autant de formations du psychisme nécessaires à la création d'un espace interne moins tributaire d'une réalité souvent douloureuse voir invivable. C'est à cette réflexion que nous engage Josiane Rolland en particulier en évoquant une patiente créatrice d'un "ami imaginaire", forme de double narcissique, défense contre la menace de la perte d'amour de l'objet. L'analyste occupe, dans le transfert la place de ce double et devient cet objet d'étayage de la rêverie infantile.

L'article de Jacques Le Dem est construit sur la question centrale autour de l'élaboration secondaire ; celle qui témoigne de la censure dans le rêve, celle qui donne forme à la création littéraire (A. Schnitzter), au film (S. Kubrick). Celle aussi qui fait dire au rêveur "ce n'est qu'un rêve". Elle est une présentation acceptable de la chose, tentative de cohérence du récit et participe pourtant de la profondeur du travail du rêve. Quant à Dominique Scarfone, il nous entraîne dans une discussion sur l'analogie faite par Freud entre les banderoles ou inscriptions sur les tableaux anciens comme "paroles que le peintre désespérait de présenter en image" et l'apparition de mots vus ou entendus dans les rêves. L'étayage sur les travaux de Daniel Arrasse concernant les représentations des Annonciations et son hypothèse de la présence de "l'infini dans le fini" par l'inscription de mots dans le tableau, permet au psychanalyste d'avancer l'idée que la spécificité des formes verbales dans le rêve "ne résulte ni d'une insuffisance dans la capacité de présentation ni d'un simple usage fortuit du mot comme chose, mais trahit la présentification d'une irruption (traumatique) dans la texture même du rêve".

Dans son texte, Gilberte Gensel présente, parmi les sensorialités inhérentes aux images du rêve, celle qui est assurée par la fonction visuelle et par sa qualité traductible et interprétable. Mais le visuel (ou son expérience) se fait aussi transmetteur ou passeur d'un champ sensoriel à un autre. Il effectue la mise en image du rêve en attente de son récit, il est présent dans les mots et les pensées du rêve en attente de leur vision.

C'est le rêve visionnaire dans l'écriture coranique, en ce qu'il effectue une liaison du charnel au spirituel que Jean-Michel Hirt va explorer. Ouvrant ainsi une réflexion sur la contradiction entre la croyance dans le rêve comme révélation du divin et l'interprétation qui introduit, dès lors, une liberté par rapport au fait religieux. "Le refus du sacrifice au fondement de la religion monothéiste repose dans le seul Coran sur la capacité ou non d'interpréter". L'insoumission à la forme manifeste du rêve -le renoncement à la fascination- est ce préalable à la capacité subversive d'interpréter.

C'est aussi bien ce que défend Laurence Kahn dans son élaboration du processus complexe inhérent à la fabrique du rêve contre les effets de révélation que voulaient y voir les romantiques. Freud prendra ses distances avec les théories teintées de mysticisme en vogue à la fin du XIXème siècle. L'analyste discute de manière substantielle à la fois ces théories et ce qu'avait de novateur la position freudienne d'élucidation des représentations à l'oeuvre dans le rêve. À côté de la condensation et du déplacement, l'auteur met en évidence dans l'activité même de la représentation du rêve, une opération décisive, que serait la dramatisation à laquelle le rêveur doit son éprouvé de vérité, ou de saisissement.

C'est à "l'écoute des gloses"que nous invite Claude Barazer, gloses ou commentaires constitutifs du mouvement réflexif qu'accomplit le rêveur dans l'après-coup du rêve. S'appuyant sur les nombreux exemples issus du chapitre VI, l'auteur peut affirmer que là où le patient "croit disserter sur son rêve, en réalité, parle depuis son rêve". L'expression des doutes, du flou ou de l'absurdité qu'induisent certaines images des rêves, dans le corps du rêve ou de son récit, si elle permet de penser "ces gloses" comme des formes de résistance, les font néanmoins apparaître sur un autre plan comme parties prenantes des pensées du rêve et du mouvement pulsionnel.

C'est dans l'article de Pouneh Mochiri que seront abordées les correspondances entre pensées littéraires, en particulier à la Renaissance, et productions oniriques. Combinatoire de jeux sur la lettre et les multiples figurations qu'ils permettent, elles sont autant d'opérations de l'esprit comparables à ces implications conjointes du visuel et du langage que réalise le rêve. L'energeia est le mot pour dire la puissance figurative du discours, sa force imageante, celle qui donne visibilité à l'invisible. "La vie diurne est déjà un demi-sommeil", telle est la formulation de Bernard Chervet pour dire l'effectuation du travail du rêve au-delà du cadre du sommeil. Les pensées du rêve sont à l'oeuvre dans la veille comme les restes diurnes se lient au matériau du rêve de la nuit. De même, l'élaboration théorique et son objet sont infiltrés de matériau "coopté" à partir des enjeux inconscients. L'engagement de Freud dans son auto-analyse et dans son investissement du rêve comme objet d'étude, serait pour l'auteur, un des effets "des attractions traumatiques via les désirs infantiles refoulés". L'auteur se livre à une analyse rigoureuse de la complexité du travail du rêve tel qu'il effectue une "mise en abyme" du désir et de son objet, tendu entre représentation et effacement, entre disparition et élation.

L'unité de ce volume, à côté de la diversité et la singularité de ces contributions, serait à trouver dans la mise en évidence de la complexité du travail psychique inhérent à la production du rêve autant qu'à celui effectué dans l'analyse par l'élaboration et la construction interprétative.