La Revue

Des enfants en psychanalyse
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°82 - Page 31 Auteur(s) : Martine Caron-Lefèvre
Article gratuit
Livre concerné
Des enfants en psychanalyse

Nora Kurts

Nora Kurts nous convie à un voyage en psychanalyse des enfants. Ses talents de psychanalyste, mais aussi ses dons de conteuse, et sa générosité pour nous transmettre, au plus près, son expérience clinique, donnent à ce livre une grande force. Son écriture, simple et dense à la fois, est ici au service de la complexité des traitements d'enfant. La clinique est constamment nourrie de la théorie et celle-ci est enrichie en retour par le travail clinique.

Des enfants en psychanalyse : chaque rencontre est unique, chaque "voyage psychanalytique" avec des enfants est un voyage dont la destination reste inconnue. Et les voilà embarqués : ils ne savent pas où. Ils ? L'enfant, ses parents et le psychanalyste. Nora Kurts le souligne : la psychanalyse d'enfants est l'ouvre de ces trois partenaires. Si elle relate ici son travail au sein de la séance et dans la cure, son attention à l'endroit des parents de l'enfant est toujours présente. Le fil rouge de l'ouvrage, c'est le contre-transfert, ou, plus exactement, la rencontre entre le contre-transfert et le transfert. Elle nous invite à "écouter" ces mouvements qui lient de façon complexe le contre-transfert et le transfert, comme on écouterait une musique. "Une musique qui peut devenir polyphonique, faire intervenir plusieurs participants (internes), mais où chacun trouve sa place, donne sa cohérence à l'ouvre". C'est cette invitation à écouter la "petite musique faite de l'entrelacement de la voix lointaine du patient et de (ses) propres associations issues de (son) investissement personnel et de (ses) outils théoriques", qui constitue la trame de ce livre.

Après un parcours professionnel en Suisse aux côtés de René Henny, Nora Kurts a poursuivi sa formation d'analyste d'enfant au centre Alfred Binet, auprès, notamment de René Diatkine, dont on retrouve ici l'influence de la pensée créative. Nora Kurts pose le contre-transfert comme préalable de la relation transférentielle, rejoignant en cela Michel Neyraut : la manière d'être analyste avec un enfant permet l'établissement de la relation transférentielle et le déroulement de la cure, ainsi que la survenue de changements psychiques chez l'enfant. Il s'agit bien d'une rencontre à chaque fois nouvelle, singulière, et donc d'une "histoire analytique qui se crée" entre l'analyste et chaque nouveau patient, une création "chimère" faite de "mouvements inépuisables", une "construction infinie".

Nora Kurts nous présente sept cas de traitement d'enfant. Elle s'appuie ainsi sur la clinique pour illustrer et développer certaines questions théoriques essentielles. Évaluer le changement psychique, par exemple : quand s'agit-il déjà de changement, quand encore de répétition ? La navigation est devenue un art difficile avec Alexandre, muré dans son silence, que l'analyste rapproche de l'hallucination négative décrite par André Green : une représentation de l'absence de représentation. Il s'agit alors pour l'analyste de "sentir, suivant son contre-transfert comme un radar, ces moments qui doivent rester sans mots". Cet enfant qui, pour survivre, avait dû réduire ses forces de vie psychiques à l'état de désert, prend peu à peu conscience que les difficultés sont en lui. Mais Nora Kurts continue de s'interroger : peut-on parler chez l'enfant, à la fin d'un traitement, d'élaboration des conflits internes ? Il faut parfois beaucoup de temps à un enfant avant qu'il ne puisse s'intéresser à ses propres mouvements psychiques. Lorsqu'il y parvient, c'est alors le plaisir du fonctionnement mental retrouvé.

La place de l'interprétation est également largement abordée : donnée trop tôt, une interprétation est intrusive. Nora Kurts montre qu'il est essentiel de laisser "se développer le champ du jeu, de la parole, de la pensée", qu'il faut du temps pour que s'engage le processus analytique et, qu'alors seulement, "l'interprétation, dans le transfert, soit possible". "Le principal danger serait de croire", nous dit-elle, "que l'enfant veut nous dire ou nous montrer, nous dévoiler, quelque chose de lui-même". L'enfant "cherche avant tout à faire face" avec les moyens dont il dispose, aux effets sur lui (angoisse, excitation) de "ce tête à tête, inévitablement séducteur" avec l'analyste. Nora Kurts insiste sur le fait que "reconnaître" un processus ne signifie pas forcément qu'on puisse l'interpréter. Une interprétation que l'enfant ne serait pas en mesure d'entendre, serait désorganisante : "une interprétation vient à la rencontre de ce qui est prêt à prendre forme". C'est à cette condition qu'elle pourra avoir des effets mutatifs. Cependant, peut-on parler de finalité du traitement chez l'enfant ? Nora Kurts nous montre comment le travail de l'analyste ne peut être qu'une co-création, avec l'enfant, d'une "histoire sans fin", seule capable de "rendre possible la mobilité des inépuisables mouvements psychiques", et non pas la recherche d'un résultat stable. Elle met en relation cette question avec le "travail de culture" selon Freud, c'est-à-dire avec la nécessité d'un travail psychique continu du Moi. Ainsi, le traitement d'un enfant l'aiderait à "organiser un Moi capable d'accomplir ce travail de culture". "Avant je fonçais tête baissée, maintenant, je réfléchis", dit Luc. L'élaboration dans le transfert de ses angoisses psychotiques et les identifications au fonctionnement psychique de son analyste lui ont permis de se sentir psychiquement vivant, et dans une relation vivante avec elle. "Un jour, si j'y arrive", ajoute-t-il, "j'écrirai un livre, le livre de ma vie.et tu seras dedans". Nora Kurts relate aussi un cas de traitement en psychodrame, avec la fameuse "bande de la Place d'Italie" ! La question du traumatisme est présente tout au long du livre. L'auteur souligne la particularité de la psychanalyse d'enfant liée à la question économique. Jusqu'à un certain âge, l'enfant, pour faire face à des perceptions irreprésentables, donc potentiellement traumatiques, utilise ses capacités de figuration : imagination, jeux, dessins sont autant de tentatives de "liaisons anti-traumatiques".

"La vie est faite de rencontres", dit Nora Kurts. La rencontre avec son livre est à souhaiter à tout psychanalyste, analyste d'adultes comme analyste d'enfants, ne serait-ce que parce que toute cure analytique fait se rencontrer plusieurs enfants (l'enfant dans le patient, l'enfant dans l'analyste, notamment). Cet ouvrage est également un très grand intérêt pour enrichir la réflexion menée actuellement dans le domaine de la formation et de la place des psychanalystes d'enfants, en France et à un niveau international.