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Un voyage en Antarctique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°111 - Page 24 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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Un voyage en Antarctique

Attention pépite ! Anciens prématurés, prématurés chroniques ou encore cliniciens de la périnatalité, de la première enfance. si vous êtes amateur de fiction littéraire à l'hôpital, ne manquez pas ce livre. Il est petit par le format mais grand par son émouvante authenticité et sa subtile poésie.

Francis Drossard, pédopsychiatre, psychanalyste est un fin limier des services de néonatalogie peuplés de cette ethnie si troublante des prématurés. Au départ, leur humanité reste précaire car ils sont des foetus aquatiques exilés précocément à l'air libre. C'est très probable, ceux qui rencontrent l'homme en blanc Francis Drossard doivent être très contents de tomber sur cet anthropologue attentif et respectueux qui tente de parler leur langue ésotérique et de s'intéresser à leurs coutumes. Son empathie militante à l'égard de leur supranéoténie le conduit dans ce roman à rentrer dans la peau de l'un d'entre eux qui peut ainsi témoigner enfin de sa couveuse avec vue sur cour. De l'identification, dites-vous ? Non, de l'incorporation !

Dans un discours paradoxal tout à la fois adultomorphique et mettant bien en mots sa condition d'infans hypermédicalisé, cet ambassadeur des prématurés raconte sa vie quotidienne dans un carnet de voyage surréaliste. C'est un observateur plein d'humour de la réalité ambiante et des ombres et lumières des visiteurs (les parents de Tony, l'interne boutonneux, le grand directeur, Docteur savant, le psy.). Certes, il hésite manifestement entre deux positions philosophiques : le cynisme et la phénoménologie mais toujours avec une constante acuité ! Évoquons maintenant l'essentiel qu'il investit, justement, d'emblée : en dépit de la distance et des obstacles innombrables, il réussit à conquérir avec une passion contagieuse la charmante Célia, sa voisine de couveuse.

Entre Éros et Thanathos, cette rencontre torride en néonatalogie leur donne l'occasion d'aborder pour le plus grand bonheur du lecteur une multitude de sujets capitaux. avant que Célia ne meure laissant son amant et le lecteur face au gouffre de l'absence à l'aube de la vie. Les larmes succèdent au rire. Le héros manque lui aussi de peu d'être victime de "Madame sortie définitive" (la mort) mais il s'en sort in extremis grâce à la contenance narrative de l'infirmier libanais qui lui lit du Shakespeare (Roméo et Juliette). J'ai passé un si délicieux et émouvant moment en compagnie de ce livre que je le recommande avec un vif enthousiasme à tous les curieux de la tragi-comédie humaine à tous les âges de la vie.