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Entretien avec Alain de Mijolla
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°79 - Page 28 Auteur(s) : Alain Braconnier
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BIOGRAPHIE d'Alain de Mijolla :

Né en 1933, Alain De Mijolla est Docteur en Médecine, psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris.

Il a été membre du comité de rédaction de la Revue française de Psychanalyse (1980-1984).

Il est Directeur de la collection "Confluents Psychanalytiques", Ed. Les Belles Lettres, Paris.

Il a été co- fondateur et co-Président des "Rencontres Psychanalytiques d'Aix-en-Provence" (1982-1991).

Il est fondateur et Président (depuis 1985) de l'Association Internationale d'Histoire de la Psychanalyse. Il a été fondateur et Directeur de la Revue internationale d'histoire de la psychanalyse (1988-1993).

Il est Directeur (depuis 1995) du Dictionnaire de la psychanalyse, notions, biographies, oeuvres, événements, institutions (Ed. Calmann-Lévy).

Alain Braconnier : Vous avez marqué la psychanalyse française par votre intérêt pour l'histoire de la psychanalyse. D'où vient cette passion ?

Alain de Mijolla : Je me suis intéressé à l'histoire de la psychanalyse parce que je me suis intéressé à l'histoire en général et parce que ça me renvoie à ma propre histoire. J'ai été élevé par un grand-père, féru d'histoire, qui pendant de longues promenades me parlait d'histoire ou me récitait des poèmes ; je lui dois une des vraies origines de mon intérêt pour l'histoire. Plus tard, tout a commencé avec ma recherche sur Rimbaud, à la demande de Conrad Stein en 1970, c'est-à-dire que tout est venu de cette découverte que j'ai pensé faire de l'explication de l'envahissement d'une personne par une autre personne, par des images ou par son passé, et donc du rôle inconscient de la généalogie. Ensuite, j'ai cherché d'autres exemples et j'ai pensé à Freud. Dans Freud, Jakob et Rabbi Shlomo, j'ai montré une identification inconsciente de Freud à un grand-père mythique. Je suis allé à Vienne, j'ai fait des recherches sur les milieux juifs de l'époque et j'ai rencontré une vieille dame qui s'appelait Mme Gicklhorn. Elle était une historienne plutôt rejetée par la communauté psychanalytique parce qu'elle apprenait des choses pas toujours très jolies sur tout ce qui s'était passé dans l'histoire de Freud et de sa famille. C'est elle qui avait découvert toute l'affaire de l'oncle Joseph dont j'ai publié pour la première fois en France les extraits de journaux dans Etudes freudiennes. Cela m'a passionné et déterminé à continuer ces recherches, et j'ai poursuivi ce travail sur les fantasmes d'identifications dans mon livre Les visiteurs du moi.

Alain Braconnier : Qu'est-ce qu'une histoire écrite par des héritiers directs ? Vous êtes psychanalyste, ce n'est pas un historien qui fait un travail sur un champ de connaissances, c'est un psychanalyste qui s'intéresse au champ de sa propre connaissance.

Alain de Mijolla : Il faut rappeler la différence entre mon travail qui est artisanal et le travail des professionnels de l'histoire. Je ne suis pas un penseur, ni un théoricien. J'aime raconter des histoires et je suis passionné par la vie des gens et des choses. En tant que psychanalyste, je suis le tenant de l'imaginaire, de tout ce royaume du préconscient, des images sur lesquelles nous, psychanalystes, nous travaillons avec toutefois la plus grande rigueur possible. Pas plus que ce qui se construit de l'histoire de nos patients sur le divan le récit historique ne peut prétendre à une "vérité" qui serait objective, tous les historiens modernes le savent bien désormais. Donc un psychanalyste, même s'il ne dispose pas des connaissances méthodiques scientifiques requises, peut s'intéresser à l'histoire et y intéresser ses lecteurs éventuels. Bien entendu, il a intérêt à fréquenter des historiens, voire à élaborer un travail commun avec eux, ce qui est mon persistant espoir depuis 20 ans..., parce que les historiens ont une méthode et une autre façon de rechercher leur documentation, de la mettre en question et d'étudier les archives. En revanche, un historien n'a pas forcément sur l'histoire de la psychanalyse la perception qu'un psychanalyste peut en avoir. La notion d'après-coup, par exemple, est une notion psychanalytique originale et représente une façon spécifique d'appréhender l'histoire.

Un historien de la psychanalyse qui n'est pas psychanalyste risque aussi de passer à côté de ce qu'est le transfert et le contre-transfert. Il faut, comme l'écrivait Freud à Jung, "avoir été roussi au feu du transfert" pour vraiment savoir ce que c'est et pour comprendre les liens qui se tissent entre les personnages qui ont partagé cette expérience, les différends théoriques comme la résurgence parfois d'idées longtemps rejetées ou refoulées, et même certaines options de politique institutionnelle qui se voient adoptées essentiellement parce que telle personne a été sur le divan de un telle autre. Tout cela est difficile à comprendre pour des non-psychanalystes. Je rappelle toutefois souvent que " je ne suis pas historien " et que je regrette le peu d'intérêt des historiens professionnels pour l'histoire d'une théorie et d'une pratique qui ont marqué l'évolution du XXème siècle. Lorsque j'ai créé l'Association Internationale d'Histoire de la Psychanalyse, en 1985, je croyais qu'il pourrait y avoir des échanges, mais cela ne s'est pas fait.

Alain Braconnier : Existe-t-il un enseignement de l'histoire de la psychanalyse ?

Alain de Mijolla : J'ai tenté auprès de Pierre Fédida et de Philippe Gutton de promouvoir un enseignement d'histoire de la psychanalyse à Paris VII, mais cela n'a jamais été possible. Il n'existe pas d'enseignement universitaire de l'histoire de la psychanalyse en France alors qu'aux Etats-Unis des historiens dont certains sont psychanalystes en sont officiellement chargés, ce qui représente un véritable vivier pour des thèses. En France il y a très peu de thèses. J'aurais pourtant une série de sujets parfaitement originaux à suggérer aux candidats...

Alain Braconnier : Vous avez publié en 2002 le "Dictionnaire International de la Psychanalyse" avec Sophie de Mijolla, Bernard Golse et Roger Perron, qui connaît un grand succès. Comment est né ce projet ?

Alain de Mijolla : Comme j'avais dirigé aux Presses Universitaires de France une revue et une collection d'histoire de la psychanalyse, Michel Prigent a eu l'idée de faire un dictionnaire dans la lignée de ceux qu'il publie, et il avait demandé à trois personnes de le coordonner dont moi pour la partie historique. J'avais déjà publié aux PUF un Fondamental de psychanalyse que j'avais co-dirigé avec ma femme. A la suite de complications diverses, le projet initial ne s'est pas réalisé et c'est avec un autre éditeur, Calmann-Lévy, que j'ai élaboré le projet très différent d'un dictionnaire international fait non pas par un ou deux auteurs comme c'était déjà le cas, mais avec la participation de 360 auteurs et l'aide initiale des amis que vous avez cités. Pour tous les items concernant des notions, un plan a été établi selon une grille essentiellement historique. Ce point de vue est à mes yeux le seul qui évite de dire n'importe quoi, comme cela se fait trop souvent.

Alain Braconnier : La psychanalyse française a une position qui défend l'esprit littéraire de la psychanalyse par rapport à la psychanalyse anglosaxonne. Pensez-vous aujourd'hui, que ce soit un splendide isolement, ou est-ce un axe qu'il faut absolument considérer comme essentiel pour la psychanalyse ?

Alain de Mijolla : La psychanalyse française est en train d'acquérir une audience internationale qu'elle n'avait pas eue de la même façon auparavant parce que le phénomène Lacan, qui a fait exploser la psychanalyse en France sur un plan médiatique comme sur celui de la phosphorescence des idées, a donné de la psychanalyse française une certaine image d'hyper-intellectualisme souvent considérée comme une marque d'arrogance par les anglo-saxons. Le temps a passé et le grand hiatus qu'il pouvait y avoir en France entre les lacaniens et les autres sociétés psychanalytiques est en train de diminuer. A l'étranger, aujourd'hui, dans les congrès internationaux liés à l'Association Psychanalytique Internationale, les orateurs les plus écoutés peuvent être André Green et Jean Laplanche. Il y a une sorte d'exception culturelle française de la psychanalyse, et une vision de notre discipline qui me paraît importante à maintenir, à la condition de ne pas se scléroser et de faire évoluer les notions, cette vie hors de tout dogmatisme qui apparaît bien dans le Dictionnaire International de Psychanalyse.

Certaines notions s'étiolent, d'autres vont ressurgir bien des années après : les concepts de Rank sont apparus bien plus tard, l'introjection d'aujourd'hui a peu de choses à voir avec ce que disait Ferenczi en 1909, etc. Il y a une vie des notions. Un jour, sans doute, la psychanalyse s'éteindra et il apparaîtra autre chose, quelqu'un, une personne ou un groupe ou je ne sais quoi, qui réalisera, comme Freud l'a fait, la synthèse des courants scientifiques et philosophiques de son temps et qui donnera une image et une compréhension de la psyché différentes de celles que l'on a aujourd'hui. Mais pour le moment, nous bénéficions de la synthèse opérée par Freud et rien n'est venu encore la supplanter, même si les recherches en d'autres domaines, neurobiologique, par exemple, se montrent particulièrement riches de promesses. Quant aux avancées pharmacologiques, elles sont certes importantes mais, même si on trouve quelque pilule miracle qui guérira les troubles mentaux, cette pilule, il y aura encore une main pour l'administrer et, à ce moment là, l'abord psychanalytique de la relation humaine en jeu continuera de se monter irremplaçable.

Alain Braconnier : Vous êtes psychiatre-psychanalyste, vous faites partie d'un groupe dont les membres ont souvent eu cette formation. De nos jours, il y de plus en plus de psychologues-psychanalystes. Avez-vous une position par rapport à cette évolution de la formation de psychanalyste ?

Alain de Mijolla : J'ai une position plutôt souple en ce domaine parce que, pendant les 27 mois de mon service militaire, je n'ai pas voulu faire de la psychiatrie et j'ai choisi d'être affecté dans la psychologie appliquée de la Marine. J'y ai appris la pratique des tests, à partir de quoi j'ai fait la connaissance de Didier Anzieu dont j'ai suivi le séminaire sur le Rorschach en 1959-1960. Quant à ma formation de psychiatre, après mes stages d'internat de 1956 à 1962, j'ai été pendant 6 ans assistant du Professeur Soulairac à Ste-Anne. J'avais passé le concours du médicat des Hôpitaux psychiatriques en 1964 mais j'ai démissionné de toute mes fonctions hospitalières en 1969 parce qu'il me paraissait impossible d'être à la fois psychanalyste et psychiatre ; l'attitude d'écoute dans un cas et l'attitude de décision, de prise en main du destin des gens dans l'autre, étaient pour moi inconciliables. C'est néanmoins une formation irremplaçable et il faut absolument que les futurs psychanalystes aient une connaissance de la maladie mentale dans ce qu'elle peut avoir d'extrême. Il faut d'ailleurs de façon générale encourager la multiplication de stages en services de psychiatrie pour les étudiants en psychologie.

Alain Braconnier : La réflexion qui a semblé toujours vous animer dans votre vie et dans votre travail, c'est la question de l'identification. À cette occasion, j'ai relu Les visiteurs du Moi, vous êtes, à ma connaissance, celui qui a le plus approfondi ce thème de l'identification : j'ai eu le sentiment en vous relisant, que vous évoquez beaucoup plus l'identification masculine que l'identification féminine, que vous abordez plus l'identification narcissique que l'identification hystérique. N'avez-vous pas plus abordé le thème de l'identification en termes de rapport au père et au grand-père, qu'en termes d'identifications multiples et surtout bisexuée ?

Alain de Mijolla : Conrad Stein fait une distinction entre un "livre de psychanalyse" qui pour lui est une chose dogmatique et un peu creuse et un "livre de psychanalyste", c'est-à-dire un livre dans lequel son auteur est présent et écrit avec ce qu'il a en lui. Les visiteurs du Moi représente une certaine recherche sur ma propre préhistoire et donc, travaillant sur ce thème de l'identification, étant un homme, je suis allé davantage l'explorer dans des figures masculines, mais il y a tout de même des personnages féminins dans mon travail : la mère de Freud, celle de Beethoven, par exemple.

Alain Braconnier : Ces 10-15 dernières années est apparu une notion, celle du "transgénérationnel", où Serge Lebovici a pris une place importante. Est-ce un remake du concept de l'identification, ou est-ce quelque chose qui est autre ? Cette notion de transgénérationnel doit quelque peu vous interroger ?

Alain de Mijolla : Non seulement elle m'interroge, mais je la récuse au profit de l'intergénérationnel parce qu'une fois de plus ce sont des phénomènes hautement relationnels. Il n'y a pas de "trans", pas de passage mystérieux et miraculeux à travers les générations, mais il y a des transmissions, ce qui est tout à fait différent. A la rigueur le "trans" pourrait être admis s'il voulait dire "transmission", ce qui n'est pas le cas le plus souvent dans cet emploi que vous signalez. La notion de "transgénérationnel" vient de la thérapie systémique et ce n'est pas du tout une notion psychanalytique. Elle s'accompagne souvent d'un parfum un peu magique, à la limite de la télépathie et de toute une série de phénomènes passionnants, mais qui ne relèvent pas pour moi du domaine de la cure et des présupposés théoriques psychanalytiques. Freud qui s'y intéressait vivement et a multiplié avec Ferenczi les expériences sur la transmission de pensée a finalement toujours trouvé des explications rationnelles aux exemples qui lui avaient été donnés par ses patients sur le divan. De la même façon, j'ai toujours retrouvé dans les phénomènes intergénérationnels le rôle primordial d'agents transmetteurs qui étaient justement à l'origine des fantasmes inconscients qui leur étaient sous-jacents. J'ai déjà longuement décrit l'importance des sous-entendus, des minimes signes qui font qu'un enfant, dans un milieu familial, baigne dans un univers de dit et de non-dit à partir duquel son imagination va travailler, à partir duquel il va bâtir des sagas, des romans pour lesquels il va reconstruire la vie des personnages de son passé familial.

Le livre de Geneviève Delaisi de Parseval, Le roman d'Isadora D., est tout à fait extraordinaire pour cela, parce qu'il raconte l'histoire d'une femme qui va tenter de se sauver d'un certain état de souffrance névrotique, en entreprenant une recherche historique sur son passé, sur un grand-père qu'elle n'a jamais connu, mais qui était un homme célèbre dont elle va progressivement découvrir la vie, jusqu'à sa mort un peu misérable du fait de son attitude durant l'Occupation allemande. C'est cette recherche, la démarche de cette enquête historique sur un passé caché qui est importante, plus encore d'ailleurs que ses résultats eux-mêmes. D'où ma désapprobation lorsque j'apprends que certains thérapeutes suggèrent à leurs patients, parfois très rapidement, des pseudo-explications sur les secrets ou les mystères de leur passé familial. Souvent, ce placage vient occulter brutalement ce qui est à mes yeux le rôle du tiers transmetteur dans l'enfance de tout sujet.

Mais il y a là des oppositions tout à fait importantes à discuter plus longuement entre les tenants d'une relation « duelle » et ceux qui, comme moi, tiennent à considérer les phénomènes psychiques comme se déroulant dans une structure ternaire, une situation toujours triangulaire. Dans les chaînes généalogiques fantasmatiques, cela ne se passe pas de façon "trans" de a à b, mais "inter" entre a-b-c. Un triangle est en jeu, qui inclut le tiers transmetteur dans l'enfance et, parfois, plus tard, le psychanalyste qui puise dans ses propres fantasmes d'identification les indices qu'il fournira à son patient pour l'accompagner dans sa quête. Mais pas pour la faire à sa place !

Alain Braconnier : La dérive que vous verriez dans cette notion de "transgénérationnel" serait d'abord le côté magique qui disqualifierait la dimension d'appropriation qu'il y a dans l'identification, de saisissement de ce qu'il y a autour de soi. L'autre dérive possible, ce serait en effet de ne pas mettre en scène cette triangulation, donc vous préférez le terme "intergénérationnel".

Alain de Mijolla : Dans l'identification, c'est aussi par l'entremise d'un troisième terme, ce fameux point commun que Lacan a traduit comme le "trait unaire", que l'on s'identifie. Vous avez un personnage, un deuxième personnage, mais entre les deux, il y a quelque chose, c'est ce trait commun qui permet effectivement l'identification.

Alain Braconnier : Vous vous êtes intéressé à deux étapes de la vie à partir de cette question d'identification : l'une la grand-parentalité et l'autre l'adolescence. Qu'est-ce qu'a suscité votre intérêt pour l'adolescence de Freud, de Rimbaud ?

Alain de Mijolla : A 15 ans, ma vie a été très influencée par un auteur dont la pensée m'est toujours restée proche, Montaigne et son "Que sais-je ?". Cette période d'adolescence a été pour moi d'une grande difficulté et d'une grande importance. Beaucoup de choses graves se sont passées à ce moment-là. L'adolescence est une période d'une particulière dureté, mais en même temps d'une extraordinaire richesse car c'est l'éclosion de ce que sera la personnalité. C'est un de ces grands moments critiques au sens vraiment explosif du terme qui scande une existence humaine.

Il en existe une deuxième, c'est la crise de la quarantaine, qui en est, à mon avis, une répétition. J'ai tenté de montrer dans mon travail sur Freud qu'il n'avait pas fait sa crise d'adolescence à 17 ans, mais à 38-40 ans, avec rupture avec les conventions de la pensée de la société de son temps, avec une opposition/soumission aux images paternelles, Charcot puis Josef Breuer par exemple, avec son amitié passionnelle pour Wilhelm Fliess et les audaces créatrices que nous connaissons comme résultat. Ces deux périodes de la vie remettent totalement en question la personnalité, donc les identifications. Ce sont des périodes où l'on est souvent perdu, où l'on ne sait pas qui l'on est, ni où l'on va, ni ce que l'on veut vraiment, et à ces moments-là on peut appeler à la rescousse les ombres du passé, faire revenir du royaume des souvenirs oubliés, telle ou telle figure parentale ou grand-paternelle.

Chez les femmes, il y a une autre crise tout à fait importante, c'est la maternité. Ces périodes de crises font ressurgir les identifications, masculines ou féminines selon chaque cas et chaque circonstance. J'y adjoins aussi quelque chose sur lequel j'aimerais attirer l'attention, ce sont les pathologies dites d'emprunt. On en trouve quelques échos dans la correspondance de Freud avec Jung. Pour les situer rapidement, trop rapidement, il s'agit de patients qui présentent des syndromes d'allure psychiatrique, paranoïaque par exemple, mais qui se révèlent n'être pas d'authentiques paranoïaques. On apprend qu'il y a eu une histoire de paranoïa dans la famille, au niveau d'un des parents ou grand-parents, et, pour des raisons toujours à déterminer, ces sujets ont été envahis par un "visiteur" paranoïaque. On peut comprendre certains cas de guérison chez des malades étiquetés un peu rapidement comme "schizophrènes" lorsque l'on parvient à faire la différence entre ce qui appartient au sujet lui-même et ce qui est une pathologie empruntée.

Alain Braconnier : Actuellement il y un débat sur la recherche en psychanalyse, au niveau national et international. D. Widlöcher fait une distinction entre la recherche en psychanalyse et la recherche sur la psychanalyse. Comment vous situez-vous par rapport à ce débat actuel ?

Alain de Mijolla : Il y a un goût de la recherche, de partir à la découverte des choses, une façon de ne pas se satisfaire de ce qui a déjà été écrit par les autres. C'est une curiosité, c'est vraiment la curiosité infantile qui amène certaines personnes à ça. Je me répète : le terrain de recherche privilégié du psychanalyste, c'est l'imaginaire, ce sont les fantasmes. Certes il faut y mettre un peu d'ordre, un ordre qui pour moi reste peut-être plus littéraire finalement que scientifique au sens positiviste. Mais les théories des astrophysiciens sur l'origine du monde ou des paléontologues sur celle de l'homme ne sont-elles pas souvent, tout en s'appuyant comme le font les psychanalystes sur une étude rigoureuse des données de l'expérience, bien "littéraires" et d'allure romanesque, modifiables à la lumière de nouvelles découvertes ? Nous existons dans un monde voué à l'incertitude. C'était un des mots préférés de Freud : "il faut savoir supporter un peu d'incertitude". Montaigne ne le contredira pas !

Alain Braconnier : Que pensez- vous du débat psychanalyse - psychothérapie ?

Alain de Mijolla : La psychanalyse a une spécificité mais la cure psychanalytique, au sens le plus classique du terme, est dans le monde moderne de plus en plus difficile à intégrer. Par conséquent il faut s'adapter au monde, il faut s'adapter à la demande, il ne faut pas uniquement tout le temps vouloir imposer des conditions irréalisables. Les gens souffrent et ont besoin d'aide, alors parmi ces gens, certaines personnes voudront entreprendre toute une recherche sur eux, sur leur généalogie, sur leur passé et en cela une cure psychanalytique restera toujours à mon avis la voie royale, mais cela représente une très faible part de la population. Pour les autres, qui ont besoin d'aide, la notion de psychothérapie prend toute son importance. Attention toutefois ! Dans notre société actuelle, la psychothérapie peut être du n'importe quoi, faite par n'importe qui, n'importe comment, et cela s'appelle toujours psychothérapie.

Il est temps de poser le problème en termes de formation et d'appartenance (qui ne veut pas dire allégeance.). A mon sens, il est préférable de faire une psychothérapie avec quelqu'un qui a une formation psychanalytique et qui est reconnu par un groupement de psychanalystes qui discutent entre eux de ce qu'ils font dans leur pratique et de ce qu'ils pensent de leurs théories. J'ai dans les problèmes de "statut" une position d'un simplisme primaire, d'autant plus absolu que je n'ai aucune responsabilité dans les tractations auxquelles ils donnent lieu. Pour moi, si le titre de "psychothérapeute" doit être conféré par les pouvoirs publics au sortir d'un enseignement codifié, celui de "psychanalyste" n'existe pas ou ne doit pas exister en tant que tel. Ce qui compte c'est l'appartenance à un groupe et chaque psychanalyste devrait permettre aux patients qui viennent le consulter de connaître l'origine de sa formation et le courant de pensée auquel il se rattache. Mais, une fois de plus, ce sont les propos de comptoir de quelqu'un qui n'a aucune responsabilité dans ce problème ! Je me suis toutefois toujours désigné ainsi, comme "membre de la Société Psychanalytique de Paris", même si je n'ai pas toujours été très docile à ce qui s'y pratiquait ou pensait. C'est dans les limites jamais fixées pour l'éternité que l'on se reconnaît, que l'on peut se sentir vraiment libre.

Alain Braconnier : Pour conclure, une question d'avenir. Quels sont vos projets ?

Alain de Mijolla : Nous avons évoqué plusieurs domaines de la recherche en psychanalyse et vous pensez bien que je vais continuer à satisfaire ma curiosité. Après la parution du Dictionnaire qui avait occupé mon temps libre, surtout dans les trois dernières années, je me suis trouvé un peu désemparé, comme lors d'un post-partum. J'ai pensé reprendre des dossiers sur la pratique de Freud que j'accumule depuis des années (j'en parle dans Freud - Fragments d'une histoire) mais le hasard d'une conférence m'a fait retrouver un manuscrit inachevé sur l'histoire du mouvement psychanalytique en France et il m'est apparu évident que 20 ans après mon premier essai sur ce sujet je devais reprendre et compléter ce travail. Des éditeurs se sont intéressés à mon projet et me revoici parti pour une aventure nouvelle. Je projette de rencontrer les principaux acteurs de cette histoire et de recueillir leurs témoignages. J'espère que les ouvertures que j'ai pratiquées avec l'Association Internationale d'Histoire de la Psychanalyse depuis 1985 me permettront d'être soutenu dans cette quête par tous les groupements ayant un lien avec la psychanalyse en France, sans aucune exclusive. Je leur demanderai de m'aider en me fournissant les informations qui me manquent encore. Je profite d'ailleurs de votre accueil amical sur Carnet Psy pour lancer un appel à vos lecteurs. Que ceux qui possèdent des documents, des archives, des informations, des rectificatifs à apporter à ce qui a été dit d'événements auxquels ils ont participé n' hésitent pas à m' écrire (coordonnées ci-dessous). Toutes les aides bénévoles seront les bienvenues pour ce gros travail de recherche et de mise en forme auquel je vais donner dans les années qui viennent une bonne partie du temps que je ne consacre pas à ma vie familiale et à ma pratique clinique. Mais celle-ci reste le moteur de mon activité. Comme tous les psychanalystes, c'est avec et par mes patients que ma Forschertrieb (pulsion d'investigation) est sollicitée et chaque jour revivifiée.

Bibliographie (Ouvrages) : La totalité des références bibliographiques sse trouvent ur notre site www.carnetpsy.com

Mijolla Alain de et Shentoub A. (1973). Pour une psychanalyse de l'alcoolisme. Paris, Payot.

Mijolla Alain de (1986). Les visiteurs du moi, fantasmes d'identification. Coll. "Confluents psychanalytiques", Paris, Ed. Les Belles Lettres.

Mijolla Alain de (1982). Les mots de Freud. Paris, Hachette; nouvelle édition augmentée, Coll. "Confluents psychanalytiques", Paris, Ed. Les Belles Lettres, 1989.

Mijolla Alain de, Mijolla-Mellor Sophie de (dir.) (1996). Psychanalyse. Coll. "Fondamental", Paris, PUF.

Mijolla Alain de (dir.) (2001). Evolution de la clinique psychanalytique. Bordeaux, L'Esprit du temps.

Mijolla Alain de (dir.) (2002). Dictionnaire International de la Psychanalyse, concepts, notions, biographies, oeuvres, événements, institutions. 2 vol., Paris, Calmann-Lévy.

Mijolla Alain de (2003). Freud. fragments d'une histoire. Coll. "Le Fil Rouge", Paris, PUF.