La Revue

Hommage à Pierre Fédida : Entretien
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°77 - Page 44 Auteur(s) : Dominique Cupa
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A l'issue du colloque les 5 et 6 juillet 2002 du SIUERPP (dont nous ferons prochainement un compte-rendu dans Carnet Psy) intitulé Psychanalyse et Université. Enjeux actuels, Dominique Cupa a demandé à Pierre Fédida et à Roland Gori de définir les enjeux de la psychanalyse à l'Université dans un entretien. Pour cet hommage, nous publions ici les réponses de Pierre Fédida qui témoignent de son attachement et de l'importance qu'il accordait à la question de la psychanalyse à l'université. L'entretien dans son entier avec les réponses de Roland Gori est consultable sur notre site www. carnetpsy.com

Dominique Cupa : Pouvez-vous me dire ce qu'est le SIUERPP ?

Pierre Fédida : Pour moi, le SIUERPP (Séminaire-Inter Universitaire Européen de Recherche en Psychopathologie et Psychanalyse) est d'abord une réunion régulière d'enseignants-chercheurs dont l'ambition est de réfléchir ensemble à une prospective des objets et des modèles en psychanalyse et en psychopathologie. Il faut donc partager une communauté de valeurs, initiée depuis une trentaine d'années par l'enseignement de la psychanalyse à l'Université. La nécessité de ce "séminaire" s'est imposée parce que la tentation individualiste de chacun tournait le dos à la nécessité actuelle d'un travail en équipes et d'échanges constants en réseaux. Nous n'en sommes qu'au début et la tâche immédiate est celle de l'organisation pratique. Au cours de ces dernières années, nous nous sommes aperçus que si nous ne faisions rien, la psychanalyse et la psychopathologie étaient bel et bien menacées de disparaître de l'université.

Dominique Cupa : Pourquoi avez-vous évoqué une menace de disparition de la psychanalyse à l'Université ?

Pierre Fédida : J'ai évoqué cette menace parce que les conditions d'application des critères scientifico-académiques contraignent souvent l'exercice d'un enseignement de la psychanalyse à l'Université. Mais ne perdons pas de vue que, dans l'ensemble, les étudiants viennent nombreux et avec grand intérêt vers cet enseignement ainsi que vers la recherche en psychopathologie et psychanalyse. N'oublions pas non plus qu'un grand respect existe de la part de nos collègues scientifiques : dans l'ensemble, ils soutiennent la psychanalyse à l'université bien qu'ils ne comprennent pas toujours -et je le conçois !- les enjeux de nos débats et de nos polémiques. Je crois donc qu'il faut sortir d'un catastrophisme qui annonce régulièrement des risques de disparition. Il ne faut pas aller dans le sens des sensibilités anti-scientifiques. Par contre, il nous faut renforcer le travail en équipes et apprendre à évaluer la prospective des changements. Quels seront nos objets à venir ? Comment aussi renforcer la lecture critique de nos héritages. Bref, j'encourage mes jeunes collègues à tirer un meilleur profit de leur expérience psychanalytique et clinique et de leur appartenance à l'Université.

Dominique Cupa : Qu'entendez-vous par "enseignement de la psychanalyse à l'Université"? Au sein du SIUERPP, nous avons des conceptions différentes, ce qui montre notre ouverture. Vous savez que pour moi et d'autres, il s'agit de proposer à nos étudiants un enseignement de psychopathologie psychanalytique. Nous réservons le terme "enseignement de la psychanalyse" pour les Instituts ou Associations de psychanalyse craignant en particulier que l'étudiant formé à l'Universiténe se prenne pour un psychanalyste sans pour autant avoir suivi une analyse personnelle et fait des cures sous supervision. Je tiens à rappeler qu'en 1922, Freud définit ainsi la psychanalyse : "La psychanalyse est le nom : d'un procédé pour l'investigation de processus mentaux à peu près inaccessibles autrement, d'une méthode fondée sur cette investigation pour le traitement des désordres névrotiques, d'une série de conceptions psychologiques acquises par ce moyen et s'accroissant ensemble pour former progressivement une nouvelle discipline scientifique." A l'Université nous n'enseignons que la métapsychologie comme dit M. Bertrand.

Pierre Fédida : Je reste fidèle à l'entreprise que nous avons engagée en 1970 avec Jean Laplanche. On sait le rayonnement qu'a eu cette expérience en France et à l'étranger. C'était pour nous d'abord et avant tout la lecture des textes psychanalytiques (Freud d'abord mais pas exclusivement) auprès des étudiants. Cet enseignement fait par des psychanalystes (universitaires ou non) exigeait des mises en perspective historiques, une pensée épistémologique et critique, une prise de témoignage sur les pratiques cliniques et techniques. Je soutiendrais encore aujourd'hui cette approche extrêmement formatrice- à l'opposé de tout dogmatisme et de l'esprit d'endoctrinement. En dehors des textes, les enseignements magistraux ont intérêt à traiter de grandes questions qui concernent aussi bien la psychologie que les sciences du vivant et la médecine.

Mais je veux rappeler que si j'ai toujours défendu l'enseignement de la psychopathologie (générale, clinique et fondamentale) c'est parce que c'est dans ce champ que l'on voit le mieux la spécificité de l'approche psychanalytique et des possibilités de confrontation féconde avec d'autres approches (phénoménologique, pharmacologique, biologique). La psychopathologie doit rester le point de départ d'un enseignement formateur pour les cliniciens (psychologues et psychiatres).

Je veux ajouter que la chance immense de la psychanalyse à l'Université, c'est celle de rendre possibles des collaborations entre analystes appartenant à diverses écoles. C'est aussi de se développer au contact des diverses spécialités tant littéraires et philosophiques, anthropologiques, historiques que scientifiques et médicales. Dans l'histoire du mouvement psychanalytique, on doit tenir compte de cette chance exceptionnelle.

juillet 2002