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Associations (presque) libres d'un psychanalyste
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°110 - Page 20-21 Auteur(s) : Jacques Angelergues
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Associations (presque) libres d'un psychanalyste

André Green, Maurice Corcos

Le plaisir de lire est au rendez-vous pour ces entretiens qui ont été savamment remis en forme : le ton est vivant et le propos mêle habilement des anecdotes et des réflexions très relevées, mais d'une grande clarté. D'entrée, Maurice Corcos ne cache pas une légère inquiétude face à la réputation de pugnacité de son interlocuteur, mais si le propos est ferme, c'est un André Green apaisé qui nous est présenté. Il évoque sa rencontre avec Henri Ey, un homme qui "aimait bien manger, bien boire, se divertir", à qui on n'a jamais fait "une place en accord avec la position de fait qu'il occupait". Les Études psychiatriques, oeuvre maîtresse d'Ey, étaient étudiées avec ardeur par les internes qui se formaient à la psychopathologie ; cet exemple permet d'introduire l'importance de la causalité psychique, sans laquelle la psychiatrie, même si elle est "protocolisée", n'existe plus que sous une forme "résiduelle", celle où la curiosité a disparu. On sait que la psychopathologie de Ey n'est pas très ouverte à la psychanalyse, mais le refus du réductionnisme cognitivo-comportemental et un considérable travail psychopathologique rapprochent les deux hommes et leur paraissent déterminants pour assurer une progression des connaissances et des moyens thérapeutiques. C'est aussi l'occasion pour Green de manifester ses liens profonds avec la psychiatrie et tout son champ, bien au delà des applications directes de la cure-type.

Sans ostentation, ni fausse pudeur, André Green répond aux questions sur ses origines. L' "enfant du bitume", né en Égypte dans un milieu francophone, a noué une relation d'abord culturelle avec la France où il débarque en 1946. Il répond sans détour sur la judaïté : ".je me sens juif indéniablement, mais de façon totalement abstraite." et, bien qu'il ait accompagné son père jusqu'à sa mort, quand il a quatorze ans, à la synagogue le jour de Kippour, il ajoute ".l'adulte que je suis est athée". André Green assume une fibre de plus en plus antireligieuse, refuse par avance la présence d'un rabbin lors de ses obsèques et réclame sa future incinération : "Pour moi, le courage c'est de vivre avec une éthique, sans Dieu". Il ne se prononce pas sur la question de la transcendance, en constate la présence et la respecte : "Ce que je souhaiterais, c'est l'existence d'une transcendance de fait dans le respect de l'autre, quel qu'il soit".

Grand analyste des oeuvres littéraires, il précise qu'il y a des limites à l'éclairage psychanalytique d'un texte artistique : l'interprétation psychanalytique ne prétend pas rendre compte de tous les aspects d'une oeuvre, mais ".elle met en lumière certains aspects qui entrent dans la création d'une oeuvre et sur lesquels elle seule peut dire ce qu'elle a à dire". L'effet de sens en psychanalyse est le fruit de l'interprétation, qui entretient avec la vérité une relation conjecturale, mais ces effets "ne trompent pas", ils sont "énergétiques" : ".quand vous êtes tombés sur la bonne interprétation, dans les heures et les jours qui suivent la séance, le patient éprouve un sentiment de liberté comme il ne l'a pas éprouvé avant". "Liberté de quoi ? Liberté de penser d'abord, et sentiment de pouvoir échapper. momentanément au malheur causé par les autres". Green brocarde le pragmatisme d'Owen Renik et du mouvement intersubjectiviste qui ne cherche que "ce qui marche" : sans amour de la vérité, la psychanalyse n'existerait plus, se transformant en un vague bricolage. Maurice Corcos souligne l'impact impressionnant d'aspects incestueux et de mauvais traitements dans une étude portant sur des patients borderline et ouvre la question connue de la raréfaction des structures névrotiques. André Green, écartant des remarques sociologiques convenues, préfère interroger ces constatations par la nécessité de l'évolution de l'approche des analystes et l'intérêt qu'ils portent aux ".altérations des limites entre le dedans et le dehors, et entre les instances, avec leur retentissement au niveau de la pensée". La sexualité est toujours présente et puissante, mais "de plus en plus désintriquée", une sexualité ".derrière laquelle on sent une haine absolument incroyable de la sexualité et de l'objet sexuel.". Une autre illustration de l'esprit de ce livre concerne les conditions de la cure elle-même : Green parle sans fard de son propre parcours, puis il se défend d'avoir créé une "filiation greenienne" parmi les nombreux analystes passés sur son divan ou ayant été supervisés par lui, mais le propos prend ensuite une portée plus générale, traitant des problèmes théorico-pratiques de l'analyse. Green parle des tranches, du sexe de l'analyste (son incidence diffère en fonction des structures) et de l'importance du cadre théorique. Il dénonce l'attachement persistant de certains à la première topique ; il faut faire à l'affect toute sa place et ne pas s'égarer du côté de prétendues "représentations inconscientes" qui ne seraient en général que préconscientes. Green précise ensuite que c'est en décrivant la "mère morte" qu'il a pris la mesure du reproche fait à la psychanalyse d'être solipsiste, mais ce qui compte n'est pas la prise en "compte de la réalité" en général, mais la "réponse de l'objet". Sollicité sur la place accordée à "l'attachement" et la continuité de ses "schèmes", il répond que "la psyché est imprévisible", à cause des déterminations inconscientes. Il ajoute : "Il faut accepter d'être dans une situation d'indétermination par rapport au psychisme".

André Green n'élude pas les problèmes posés par les patients difficiles, et il le fait, là encore, à partir d'exemples personnels : il récuse l'idéalisation de la position "de l'analyste qui supporte tout, qui ne dit rien, qui est silencieux", et affirme que ces patients "ont plus besoin d'un analyste qui reste vivant que d'autre chose". Cette évolution des pratiques des analystes n'est pas aussi récente qu'on le dit : c'est à Freud qu'on doit le tournant de 1923, "il fallait un sacré courage pour passer à la deuxième topique" et envisager l'hypothèse de la pulsion de mort, mais c'est l'ouverture aux rapports névrose/psychose qui en découle, alors que la psychanalyse restait jusque là limitée aux frontières des psychonévroses de transfert. "Mais de quoi est fait le sujet ? Quelles sont ces limites ? Quel est son rapport à la parole ?" C'est autour de ces questions que se referme cette ample réflexion qui conduit, bien entendu à évoquer les derniers séminaires de Lacan. "Entre Lacan et Freud, il y a plus de liens qu'on ne pense" ; Green préfère le ça freudien, plus impersonnel, au "réel" lacanien, mais il s'agit bien de désigner "ce sur quoi le langage n'a pas de prise et qu'il ne peut transformer en quelque chose de symbolisable". D'où le besoin d'illusion. L'oeuvre de Lacan ? Pour Green, "né à la psychanalyse dans un pays qui a été dominé par l'oeuvre de Lacan", elle est "datée" car elle "met le désir à la place où elle le met" et passe à côté de ce à quoi Winnicott et Bion nous ont confrontés ; il ajoute "Elle me fait réfléchir. mais la psychanalyse d'aujourd'hui, ce n'est pas cela".