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La situation analysante
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°110 - Page 21-23 Auteur(s) : Emmanuelle Chervet
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La situation analysante

Dans une remarquable continuité, l'ouvrage reprend et prolonge les thèmes développés dans Le divan bien tempéré paru en 1995. De l'un à l'autre, Jean-Luc Donnet nous transmet une méthode qui ne peut en aucun cas être un savoir constitué. Ainsi, sur le plan des énoncés, elle peut se résumer en quelques principes ouverts, condensés par la règle fondamentale : postulat d'une processualité à l'oeuvre dans la situation analytique reposant sur l'association libre, du fait du transfert sur la parole qui s'instaure, nécessité de transitionnalisation du transfert, condition de l'interprétation. Dans la pratique, cette méthode suppose d'être en permanence recréée, "trouvée-créée" tant par les analystes que par les analysants, et son appropriation passe par la parole singulière du divan, du fauteuil, et de toute la diversité des échanges inter-analytiques dont Jean-Luc Donnet formule une véritable prescription, et là encore, la méthode : le récit clinique adressé à une écoute seconde.

Son mode d'écriture, marqué par son objet même, traduit cette nécessité de l'analyse qui fait que la forme est imprégnée par le contenu qu'elle envisage, à savoir la manifestation de l'inconscient et de la conflictualité psychique. J'apprécie pour ma part sa tension entre deux pôles :

-d'une part, son contact avec la présence pulsionnelle, la "chose", qui fait symptôme et exige traduction à divers niveaux, d'où sa complexité, sa saisie de la consistance de la réalité et sa force d'investissement.

-d'autre part, son contact avec l'altérité : c'est la passion de Jean-Luc Donnet pour la discussion, sa capacité d'investir la pensée de l'autre, d'où une écriture toujours contextualisée, s'infléchissant à l'occasion en véritable identification à celui avec lequel elle soutient l'échange, et promenant ainsi parfois un temps le lecteur avant de donner sa position qui est cependant précise et repérable. Le parcours du livre est ainsi celui d'une série de dialogues dont le ton s'infléchit selon les interlocuteurs auxquels il s'adresse.

Dans la première partie, J.-L. Donnet, dans son rapport au congrès de l'IPA de 2001 (Nice) avait tenté de faire entendre les implications quant à la méthode de la prise en compte du transfert, chez Freud et ensuite dans l'évolution de la pensée psychanalytique en France. Surpris par le mauvais accueil qu'a rencontré son propos, il s'interroge sur le sens des critiques dont il a été l'objet. Chez Freud, il avait d'abord décrit avec la découverte de l'association libre le passage d'un procédé d'investigation d'un phénomène identifié au départ (le symptôme), à une méthode globalement transformatrice du sujet par le transfert sur la parole. L'ouverture infinie de l'association libre est concrétisée par la règle fondamentale et suppose secondairement une limitation par la conventionnalisation du dispositif, et la dissymétrie entre l'analyste et l'analysant.

L'histoire récente de la psychanalyse en France développe les conséquences de cette évolution avec l'abandon progressif de l'idée de la neutralité de l'analyste au profit de celle de la précession du contre-transfert (Michel Neyraut), le remplacement de la réflexion sur la dialectique cadre-processus par celle que J.-L. Donnet formule en termes de "site analytique-situation analysante" : l'analyse comme rencontre du patient avec le site et ses potentialités. En insistant sur l'appropriation de ce site par l'analysant par le transfert sur la parole, avec la dimension sublimatoire que ce transfert suppose, il prend position pour une relative indépendance de l'élaboration de l'analysant vis-à-vis de l'interprétation et de la contingence de l'analyste. Le rapport de J.-L. Donnet fut accusé d'excessive complexité, ce qui peut s'entendre, mais aussi de dogmatisme, ce qui surprend lorsqu'on pense à la démarche incessante de conflictualisation interne de la théorie de celui-ci, et son insistance sur le suspens du savoir que suppose la transférisation de la parole en question. Il endosse cependant cette critique pleinement, s'identifiant là aux achoppements qu'il a pu connaître au sein du mouvement psychanalytique, saisissant l'occasion d'une réflexion sur le risque d'autoréférence et de toute puissance que comporte la psychanalyse.

Dans la deuxième partie, le dialogue est plus familier, plus précis, avec des collègues de la Société Psychanalytique de Paris au cours de congrès et colloques internes, et toujours appuyé sur les échanges cliniques, à propos de la question de l'agir. Celle-ci se fonde sur l'article de 1914 Répéter, remémorer, élaborer. En effet, dans la mesure où la poussée pulsionnelle est constitutive de la représentance, la répétition agie de transfert est structurelle à l'analyse. L'agir de parole, quant à lui, conjoint l'actualisation de l'inconscient que représente l'agir, et la contrainte de la méthode. Si l'on doit à Lacan l'idée que le Sujet est agi par le signifiant, cette mise en acte de l'inconscient par la parole ne va pas de soi : elle suppose un transfert sur la parole. J.-L. Donnet rejoint ici A. Green.

La question des actes qui ne s'inscrivent pas dans ce champ de la parole est discutée à l'occasion du congrès de Bruxelles avec J. Godfrind et M. Haber : la valeur éventuelle de symbolisation primaire de ces mises en acte repose sur une interprétabilité problématique, déléguée à l'analyste, lui-même étant mis en cause en deçà de la parole. Cette interprétabilité dépendra du soubassement du masochisme érogène chez le patient et de la possibilité d'une hystérisation de l'échange avec l'analyste. C. et S. Botella, lors du congrès de 1998, analysent en détail des situations d'hyperrégrédience chez l'analyste, où une figuration qui s'impose à celui-ci permet que se représente une scène de l'histoire du patient. J.-L. Donnet évoque l'hypothèse qu'un agieren, inaccessible du fait de la menace effractive qu'il représente sur la scène transférentielle, pourrait sous-tendre ces situations.

Le troisième type d'agirs de parole qu'aborde J.-L. Donnet est représenté par les agirs de parole "purs", où le patient en style direct apostrophe l'analyste, les "énonciations incongrues", à propos desquelles il m'a semblé qu'il retrouvait l'ambivalence de Freud à l'égard de la répétition agie. En effet, il exprime une réticence à leur égard en les traitant d' "ingénus", marqués d'une confusion entre l'objet et l'analyste, dans un déni partiel de la situation analytique, et néanmoins dans le ton de ses exemples il laisse transparaître sa sympathie pour la fécondité de ces moments lorsqu'ensuite le patient peut en entendre les échos. N'est-ce pas signe d'un véritable fonctionnement de l'association libre que cette délégation de la fonction de la réalité à l'analyste qui permet au patient de se "prendre au jeu", de sortir de la parole dénégatoire du style indirect ? Cette parole directe mériterait alors peut-être mieux le terme d'acte de parole que d'agir. Ainsi Freud a-t-il souvent dénigré la répétition agie de transfert alors même qu'il en faisait la "deuxième voie royale" d'accès à l'inconscient. Enfin, avec une vignette mettant en scène la symptomatisation de la parole d'un analyste qui parle dans un groupe d'une situation d'entretien préliminaire, J.-L. Donnet met en évidence l'intérêt de ce travail de présentation à une écoute seconde, et aborde par ailleurs une préoccupation quant à l'articulation de l'écoute analytique et du jugement décisionnel dans ce type d'entretien, qui annonce celle de la troisième partie au sujet des psychothérapies. La troisième partie adopte un ton plus pédagogique, adressé parfois à des thérapeutes proches de l'analyse dans le cadre de colloques ouverts, et reflète un souci de la réalité, réalité des pratiques et poids de la réalité dans la pratique. La première question est celle de l'effet thérapeutique de l'analyse, centrale dans le débat sur les psychothérapies.

J.-L. Donnet y resitue le risque d'idéalisation lié à l'histoire de la psychanalyse en France, qui a pu séparer l'idée de guérison "de surcroît" de l'analyse elle-même. Il y affirme que la psychanalyse est la psychothérapie par excellence, que si la guérison n'y est pas recherchée comme but de la méthode, le postulat d'un effet de guérison est structural à l'analyse, enfin face à l'idée souvent rencontrée que dans certains cas il faudrait renoncer à interpréter pour être thérapeutique, l'interprétation étant thérapeutique en elle-même. La deuxième question est celle des variantes de la méthode. Les échecs mettent en crise la méthode, poussent à un élargissement spéculatif. Ces crises, objet d'un conflit intra-psychique de l'analyste, s'inscrivent lorsqu'il peut rendre compte de ce conflit, dans l'histoire de la méthode, la font évoluer. Une discrimination s'opère vis-à-vis des variantes défensives sur le mode d'un renoncement, explicite ou implicite, en particulier renoncement à interpréter. Se pose toutefois en pratique la question des cadres restreints, ou décisionnels, la consultation par exemple, qui mettent en jeu chez l'analyste des modes de pensée qui utilisent la typicité des situations au regard de son expérience, articulés avec une écoute analytique, permettant à celui-ci d'intervenir plus activement. J.L. Donnet appelle cette modalité d'écoute hybride la "pensée clinique", dans une acception ici différente de celle utilisée par A. Green.

Enfin une brève quatrième partie composée d'un petit chapitre original s'affranchit de l'engagement dans des dialogues marqués d'enjeux institutionnels, et revient à un joli texte ancien, de pure métapsychologie de la clinique, à partir d'un souvenir écran : un enfant entend des adultes parler de lui, le nommant en le supposant absent, avec les effets d'inquiétante étrangeté suscités, et le double mouvement d'adhésion et de déprise de cette assignation de la part de l'enfant.