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Un lieu pour dire. 30 ans de clinique institutionnelle à Guenouvry
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°110 - Page 27-28 Auteur(s) : Pierre Delion
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Un lieu pour dire
Trente ans de clinique institutionnelle à Guénouvry

L'histoire que vous allez lire et revivre par cette lecture, est celle d'un lieu instauré il y a trente ans par Rose-Marie et Yves Guérin, Guénouvry dont on a dit que c'était un "Bonneuil à la campagne", une sorte de variation rurale sur un thème de Maud Mannoni.

Or, dans l'air du temps actuel, où la tendance à balancer l'eau du bain psychothérapique avec l'enfant autiste est quasi-compulsive sous le vague prétexte d'un scientisme bas de plafond, redire les histoires de ces lieux, Bonneuil, que Mannoni a fondé dans la région parisienne, de l'Ecole Orthogénique de Chicago créée par Bettelheim, de celle de Guénouvry et de bien d'autres, prend figure non seulement de souci contributif besogneux à l'Histoire qu'elles constituent en soi, mais surtout de prise de position pour une approche de l'humain qui ne se réduise pas à une approche vétérinaire, c'est-à-dire à la seule interaction entre les molécules et les gènes dont l'être est composé avec l'environnement dans lequel il "tombe". Non, l'humain vaut mieux que ça, c'est définitivement un sujet, et tout autiste ou psychotique qu'il soit, c'est encore plus important de le redire et de le tenir. Et pour ceux qui trouveraient mes propos excessifs, je les renvoie à ce que l'abandon de ce seul paradigme de l'humain a produit au cours de la deuxième guerre mondiale en matière de prise en charge des malades mentaux, notamment les plus en perdition. La question de la santé est un excellent miroir de ce que la société est prête à faire pour défendre et soigner dignement "ses" malades mentaux ou non, et parmi eux, les plus en difficulté, notamment les enfants autistes et psychotiques.

Dans les lieux polymorphes de Guénouvry, une équipe formée de personnes accueille des enfants porteurs de problématiques toujours graves voire gravissismes, avec le projet de permettre à l'"allant devenant sujet" en question de déployer dans les espaces inhabituels qui sont mis à sa disposition la géométrie complexe de sa propre tragédie. Le concept de transfert y est fondamental. L'organisation institutionnelle qui en résulte est pensée à l'aune de cette relation interhumaine si particulière, découverte il y a plus d'un siècle par Freud, et qu'il fait bon aujourd'hui de considérer comme obsolète.

Pourtant, quand l'équipe en question met en place des stratégies psychothérapeutiques, articulées avec des approches pédagogiques réfléchies avec et pour de tels enfants, en lien fort avec des familles d'accueil qui assument le difficile rôle de l'hospitalité sans être parents eux-mêmes, elle construit, créé, imagine et développe ce que Tosquelles appelait les "constellations transférentielles". Et c'est bien à partir de tels opérateurs que la dynamique spécifique de cet enfant autiste va pouvoir retrouver le chemin de la rencontre. Il ne s'agit pas d'appliquer sans précautions la cure-type à ces enfants, mais bien plutôt de leur proposer des espaces thérapeutiques dans lesquels ces petits savants de l'impossible vont se livrer à des expériences sur leur image du corps toute de guingois, et grâce aux personnes qui vont vivre avec eux ces contacts douloureux avec le monde, les aider et leur faciliter la tâche pour parvenir à passer de la pure sensorialité dans laquelle ils sont condamnés à rester enfermés avec leurs angoisses archaïques térébrantes, à la perception et aux représentations qui, seules, leur permettront de reprendre pied dans l' "être-avec". Les réflexions de l'équipe sont fondamentales pour parvenir à l'utilisation du contre-transfert institutionnel, qui est bien plus que la somme de chacun des contre-transferts individuels. Les pratiques et les pensées et théorisations de la psychothérapie institutionnelle que Guy Rousseau connaît bien, sont justement là pour nous éclairer sur leurs fonctionnements, ainsi que les expériences si riches de la pédagogie institutionnelle. Il ne s'agit pas de dire que tous les professionnels de cette institution sont des psychanalystes, mais qu'il est utile de tenir compte des avancées de la psychanalyse pour comprendre ce qui est en jeu dans la façon dont ces enfants singuliers créent des liens avec les autres et avec le monde. Et Martine Rosati rappelle ces fortes paroles de Fernand Oury : "dans ma classe, je ne fais pas de psychanalyse, mais je sais que l'inconscient ça existe et qu'on a intérêt à en tenir compte".

De nombreux témoignages (Lélu, Bigot, Guillotin, Cornu, Bregeon, Rouleaud, Blin, Langlois, Moreau) sont écrits par les acteurs de cette histoire de trente ans, que ce soient des éducateurs, des instituteurs, des psychothérapeutes ou des familles d'accueil. Mais un certain nombre de réflexions sont également apportées par des invités, et notamment par Bernard Durand et Jean-Pierre Lebrun. Le premier, du fait de son expérience et de sa participation aux différents travaux des commissions ministérielles, notamment en tant que Président de la Fédération Nationale des Associations Croix Marine, donne son point de vue en ce qui concerne la transformation des Instituts de Rééducation en Instituts Thérapeutiques, Educatifs et Pédagogiques, ce qui ne manquera pas d'intéresser tous les partenaires du champ médico-social. Le second, Jean-Pierre Lebrun, auteur, entre autres, d'un ouvrage très important, Un monde sans limite paru en 1997 aborde "la place d'exception en question", et nous livre comme à son habitude, une profonde réflexion sur les évolutions récentes en matière de lien social, de contrat et leurs conséquences sur les conditions d'humanité.

Ce livre nous propose de continuer la pensée à plusieurs autour des grandes questions de prises en charge des enfants autistes et psychotiques, il nous rappelle l'importance de l'actualisation des concepts sur les institutions et, last but not least, nous montre comment une équipe, pour peu qu'elle reste ouverte sur le monde, peut témoigner en polyphonie de la pertinence de ses paris inauguraux pour mieux aider ceux qui aujourd'hui seraient tentés de s'y lancer. Or, s'il est un fait avéré, c'est bien celui qui consiste à reconnaître que la tendance actuelle est à la création d'établissements "standards" et "prêts-à-porter", alors que tout ce que nous savons en provenance de la planète autistique nous incite, en appui sur tous les champs de la connaissance, des sciences dures jusqu'aux sciences humaines, à cultiver les petites institutions centrées sur le patient. Cette riche expérience de Guénouvry servira, j'en suis persuadé, à nourrir cette culture de la singularité.