La Revue

Miroir piklerien
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°65 - Page 31-32 Auteur(s) : Julianna Vamos, Eva Kallo
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A travers un moment de soins se déroulant à l'Institut Emmi Pikler, nous voudrions montrer combien, dans tous les instants courants de la vie quotidienne l'attitude de la nurse et ses paroles sont porteuses de la représentation « piklérienne » d'un bébé acteur, actif et serein, pouvant exercer sa compétence et son autonomie, et exprimer le sentiment qu'il peut être aimé. C'est avec cette vision, centrée sur la force de son développement, que Pikler accompagne le bébé dans son évolution. Dans une famille « ordinairement bonne », on peut dire que les moments de soins ou de jeu sont autant d'occasions d'échange entre une mère et son bébé. à travers ses paroles, la mère exprime son attention, ses recherches d'ajustement à son bébé, elle donne sens à ses gazouillis et à ses mouvements spontanés, elle anticipe les perspectives de son développement et projette les attentes plus ou moins conscientes qu'elle nourrit à son égard. Ses paroles sont donc teintées de sa subjectivité, de ses fantasmes, craintes et espoirs. Winnicott accorde une grande importance à ce phénomène, lorsqu'il dit que les paroles parentales ont une fonction de miroir renvoyant à l'enfant une image à laquelle il va s'identifier, qui donne un élan à son développement.

Regardons maintenant de plus près quel miroir la nurse, à Lóczy, tient en face du bébé qu'elle soigne, à travers une courte séquence de quatre minutes.

Marti, la nurse vient chercher Joco, petit garçon blond de 4 mois et demi, dans son lit. Joco est réveillé, il joue paisiblement avec son petit tissu. à la vue de Marti, il s'arrête et son visage s'illumine. Quand Marti se penche sur lui pour enlever sa couverture, il commence à gigoter, un grand sourire apparaît sur son visage et il s'adresse à elle « heu heu heu hi ». Marti d'un ton ludique lui répond « mais où allons-nous d'après toi, hein. prendre ton bain », et visiblement elle est aussi très contente. « Peux-tu poser ton petit tissu s'il te plaît, on n'en a plus besoin maintenant », demande-t-elle en s'approchant plus près de lui. Elle attend que le bébé, tout en gesticulant joyeusement ouvre par hasard les doigts pour, seulement à ce moment-là, lui retirer doucement le tissu de la main et le poser à côté de lui. Elle soulève délicatement dans ses bras Joco qui jette un coup d'oil sur le tissu. Marti le rassure alors « Je l'ai mis de côté, quand je te ramènerai après le bain, tu vas le retrouver ». Marti se penche sur Joco, cette fois sur la table de change, pour le déshabiller et déboutonner sa turbulette. Joco fait alors un grand sourire et arrondit sa bouche comme pour émettre un son. « Tu peux me raconter des choses. hier déjà tu m'as raconté quelque chose ». Joco est très attentif, il observe intensément Marti avec un sourire dans le coin de sa bouche. « Quelques mots, ce n'est pas assez pour me raconter tout ce qui s'est passé depuis qu'on ne s'est pas vu, il y a encore sûrement des choses que tu peux me dire. », lui dit-elle. « Hm, hm », gazouille Joco, puis il émet un petit d'éclat de rire. « Hm hm », imite Marti sans le quitter du regard. Un peu plus tard, quand Marti veut enlever son bras de la manche, Joco agrippe le vêtement dans un mouvement réflexe. Marti commente « oh, tu l'as agrippé, et ça ne vient pas ». Joco avec un regard interrogatif continue à tenir la manche. Cette fois Marti lui dit en riant « tu me taquines, ah d'accord, quel taquin tu es ! ».

Quand Marti commente les actions de Joco, que ce soit ses expressions spontanées ou ses réactions, Joco peut se reconnaître dans le miroir de ses mots. L'image de Joco qui vit dans Marti, qu'elle lui transmet est un image « réaliste », fidèle aidant ainsi l'enfant à une prise de conscience de lui même et de son environnement et lui donnant les informations nécessaires pour qu'il puisse s'orienter (« après le bain tu vas retrouver le petit tissu »).

Certes, dans ces mots il n'y a pas de passion maternelle, ni de projections lointaines mais ce n'est pas pour autant sans subjectivité. Marti exprime avec sa voix, avec ses gestes tendres et attentifs, par ses réponses et propositions, que chaque moment passé avec Joco la réjouit, et qu'elle attend ce qui vient de lui (ses gestes, ses « paroles », son expression). De ce miroir empreint de plaisir partagé avec l'adulte, Joco peut éprouver qu'il est gratifiant pour l'adulte, qu'il est capable de susciter l'intérêt et l'attention soutenue de lui. La réelle disponibilité et le plaisir de l'adulte reflètent une lumière dans laquelle il peut se sentir digne d'amour et construire alors les bases de son narcissisme (les rires, les échanges tendres et joyeux, le temps d'attente). Nous pourrions penser que la retenue de la nurse, qui cherche à rester dans l'ici et maintenant de cet enfant s'explique par le fait que nurse et bébé ne vont pas partager un avenir commun. Nous pensons que certes cela joue, mais il y a aussi autre chose. Une des caractéristiques de la spécificité de ce « miroir piklérien », c'est que l'adulte anticipe l'enfant dans le futur « proche », comme par exemple initiateur d'une conversation (« tu peux me raconter des choses ») et elle lui donne du temps et de l'espace nécessaire pour sa réponse. Et surtout l'adulte situe l'enfant dans son futur à lui et non dans ce qu'elle aimerait qu'il devienne.

Elle est portée par sa représentation d'un futur bébé « piklérien » : quand elle attend le geste fortuit de l'ouverture des doigts pour saisir le tissu, c'est parce qu'elle sait qu'il sera bientôt capable de le laisser tout seul, en coopérant avec l'adulte. Et lorsqu'elle dit « tu me taquines », Joco, à 4 mois, n'est pas en train de la taquiner en ne lâchant pas sa manche, mais elle l'imagine déjà un peu plus grand, lorsqu'il jouera à ne pas répondre à la demande de l'adulte, à la fois pour exercer son pouvoir, sa volonté, mais aussi peut-être pour prolonger un peu le soin, retarder le moment de sa fin et donc exercer sa capacité à influencer le déroulement habituelle de ce moment. La nurse anticipe l'enfant comme ce partenaire qui prend une part active dans le soin, capable d'initiative et d'humour !

C'est donc les petites avancées de l'évolution connue des bébés que l'on retrouve dans les paroles de la nurse. Et c'est dans une identification et intégration profonde avec la vision du bébé Pikler que la nurse tient son miroir. Ses paroles renvoient une image qui aide l'enfant à se construire et donne, dans cette façon un peu différente de celle d'une mère, un nouvel élan à sa propre activité de développement. Le bébé-imaginaire-Pikler des soignants et la prise en compte du bébé dans sa singularité et souveraineté vont, à travers les attitudes des adultes refléter pour l'enfant une image positive, narcissique et réelle de lui-même, image qui n'étant pas en grande décalage, avec ce qu'il est, peut l'aider à vivre en paix avec lui-même et plus tard avec le monde.