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Conception humaine et troubles de la personnalité
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°62 - Page 30-33 Auteur(s) : Benoit Bayle
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Certains troubles structuraux de la personnalité sont-ils en relation avec une problématique psychopathologique émergeant dès la conception ? Cette interrogation paraîtrait sans doute absurde si les travaux sur le statut d'« enfant de remplacement » n'offraient des arguments sérieux pour la considérer avec attention. Mais ne faut-il pas étudier d'autres exemples, comme la conception d'un enfant à la suite d'un viol ou d'un inceste ? N'est-il pas possible de détecter dans de telles situations, l'émergence d'une problématique psychopathologique qui marque le développement de la personnalité, dès la conception ?

En effet, la conception humaine peut être envisagée selon de nombreuses catégories psychopathologiques : deuil, traumatisme sexuel, situation de survivant, mais aussi catégories du passage à lacte, du déni et de la dénégation, etc. Ces problématiques marquent à des degrés divers le dévelop-pement de l'enfant, puis de l'adulte. D'autres aspects cliniques, comme les secrets sur l'origine ou les coïncidences mort-naissance, méritent d'être appro-fondis et contribuent à une réflexion sur la place qu'occupe la conception dans le développement de l'être humain. Enfin, la conception d'un enfant chez des patients atteints de maladies mentales sévères ne cesse dêtre un sujet de préoccupation pour le psychiatre. Il est difficile de traiter ce sujet sans faire référence à une théorie du développement psychologique anténatal. J'espère cependant y parvenir à partir de trois exemples.

1. L'enfant de remplacement

La conception d'un enfant ayant pour mission de remplacer un puîné disparu, pose diverses difficultés psychopathologiques, bien connues sous le terme d'enfant de remplacement. La disparition d'un enfant en bas âge est une épreuve particulièrement douloureuse. L'enfant, mort en plein développement, reste investi de nombreuses espérances qui ne pourront se réaliser. Il est fortement idéalisé par ses parents, qui gardent de lui le souvenir d'un être parfait. L'enfant à naître remplit une mission difficile. Dans l'inconscient des parents, il est confondu avec l'enfant mort. Cette identification à l'enfant perdu, idéalisé, est source de comparaison et de compétition impossible à dépasser. L'enfant de remplacement vit identifié à un objet mort. Il doit faire lui-même le deuil de l'enfant perdu par ses parents, deuil que ceux-ci ne sont pas parvenus à élaborer. La littérature scientifique est abondante sur ce sujet. Les troubles psychologiques repérés par les différents auteurs correspondent à des troubles structuraux qui empruntent deux directions : celle de l'identité et des identifications ; celles de la culpabilité et de la dépression (M.-M. Bourrat).

Les troubles de l'identité vont du simple sentiment de n'être pas soi-même jusquà la confusion psychotique. L'enfant, conçu et élevé dans ces circonstances, est condamné à un non-être, puisqu'il n'a pas été conçu pour lui-même (M. Porot). Il risque d'éprouver des difficultés dans le domaine de l'identité de soi lors de la phase de séparation-individuation et durant l'adolescence (A. Sabbadini). La création offre parfois un moyen d'exister par soi-même, d'accéder à une originalité qui ne soit pas une copie (M. Porot). De nombreux personnages célèbres ont connu ce statut d'enfant de remplacement (V. Van Gogh, S. Dali, Beethoven, etc.). Certains ont exprimé leur difficulté à vivre dans l'ombre de l'enfant mort.

La culpabilité s'exprime selon deux modes : soit une attitude dépressive, avec sentiment de dévalorisation et d'échec, soit au contraire une attitude persécutoire avec l'impression que les autres vous accusent ou vous suspectent à propos de la mort de l'enfant précédent (M. Porot).

Au total, la notion d'enfant de rem-placement souligne l'existence possible de troubles structuraux de la personnalité en rapport avec une problématique psycho-logique surgissant dès la conception de l'enfant : ici la conception court-circuite le travail de deuil des parents, travail de deuil que doit effectuer alors l'enfant. Ces troubles ont une spécificité psycho-pathologique, mais il ne surviennent pas à titre systématique. Il convient d'ailleurs d'en prévenir les effets, si possible dès le début de la grossesse. L'approche psychothérapique permet la différenciation progressive des représentations de l'enfant mort et de l'enfant à naître qui tendent à se confondre. Elle favorise le déroulement conjoint du travail de deuil de l'enfant disparu et du travail d'identification de l'enfant à naître.

2. L'enfant conçu d'un inceste

Une autre situation, certes extrême, apparaît exemplaire : l'enfant conçu à la suite d'un inceste père-fille. Voici quatre observations qui montrent des troubles divers.

- A. Nakov et G. Poussin ont publié le cas d'un enfant psychotique issu dune relation incestueuse, dont le pronostic semble avoir été largement aggravé par des réactions institutionnelles inadaptées.

-Dragisa et Dejan Vlatkovic décrivent le cas de Mlle M., issue d'une relation incestueuse père-fille. Cette femme évolue dans un milieu clos, élevée par sa mère et sa grand-mère à l'écart du grand-père abuseur. La famille prend soin de cacher le secret familial, notamment en prohibant l'accès à la sexualité et à la procréation. Mlle M. partage le lit de sa mère jusqu'à l'âge de 57 ans. Secrétaire de direction dans une grande entreprise, elle mène diverses activités de loisirs, mais sa fragilité psychique ne lui permet pas de se sentir autonome et capable de mener une vie hors de son foyer familial. Elle présente après la ménopause trois épisodes psychotiques et évolue lentement vers un état démentiel.

- Voici une troisième situation étudiée d'après un dossier. Il s'agit d'un homme issu d'un inceste père-fille. Le grand-père géniteur est emprisonné pour ce fait qui est connu de tout le monde dans la région. L'enfant est élevé dans la maison de son grand-père, parmi ses nombreux oncles et tantes qui sont en même temps ses demi-frères et demi-soeurs. La mère se marie lorsque l'enfant a six ans. Malgré une scolarité médiocre, l'enfant réussit le certificat d'étude primaire, puis entre dans une école technique de maçonnerie, mais ne parvient pas à trouver une stabilité professionnelle. Il est hospitalisé pour la première fois à l'âge de 16 ans, suite à une tentative de suicide. L'évolution au cours des onze années qui succèdent est marquée par un trouble de personnalité de type état-limite, avec instabilité, tentatives de suicide répétées, alcoolisations et consommation culpabilisée de toxique, épisodes de dépersonnalisation avec angoisse psychotique. Cet homme éprouve une culpabilité intense à l'égard de sa conception. Il décède par suicide.

- Enfin, le cas, rapporté par un confrère, d'une jeune femme issue dun inceste père-fille, rencontrée à deux reprises à l'hôpital général dans le cadre de la psychiatrie de liaison. Le diagnostic retenu semblait être celui de trouble de la personnalité de type état-limite.

Au total, une enquête sur un échantillon plus vaste est nécessaire. Ces circonstances extrêmes laissent craindre la survenue, à des âges variables, de pathologies psychotiques ou de troubles de la personnalité de type état-limite, mais rien ne permet à ce jour d'affirmer que ces désordres sont systématiques et qu'il n'y a jamais place pour des développements psychiques dans les limites de la normale. Cependant, tout laisse à penser qu'une orientation particulière du développement psychique a lieu à partir de cette problématique. Dès sa conception, l'enfant issu de l'inceste hérite de repères identificatoires profondément perturbés et d'une histoire conceptionnelle traumatique.

Ainsi, plusieurs paramètres permettent de rendre compte du développement psychologique d'un enfant ou d'un adulte issu dun inceste père-fille :

- l'identité de l'enfant issu de l'inceste : être innommable, sujet de honte, par excellence « celui qui ne doit pas être », mais aussi, représentation plus positive pour la mère : celui par qui cessent les abus sexuels ;

- le télescopage de la structure généalogique ;

- les troubles psychiques maternels qui résultent des agressions sexuelles répétées ;

- les caractéristiques de l'environnement familial, en particulier la clôture ou l'éclatement de la cellule familiale ;

- la judiciarisation des abus sexuels paternels.

3. Syndrome du survivant conceptionnel

Je vous propose d'examiner pour finir la notion de survivant. J'ai observé l'existence de troubles psychopathologiques paraissant en rapport avec la situation de survivant conceptionnel, chez deux adultes ayant été conçu après une série d'avortements provoqués.

Voici une illustration.

Monsieur V. est venu consulter pour un syndrome dépressif réactionnel au décès de son frère. Cet homme, âgé d'une cinquantaine d'années, révèle dès le premier entretien sa position d'enfant conçu après une série d'avortements provoqués. « Ma mère a réussi à faire passer les autres, mais pas moi », rapporte-t-il. Et ce patient d'exprimer dans de multiples registres son sentiment permanent dêtre condamné à survivre. Il ne supporte pas de survivre à ses deux frères, tous les deux disparus. Il raconte également qu'il a la peau dure, puisqu'il a fait huit états de mal asthmatique ayant nécessité des séjours prolongés en réanimation. Il explique aussi qu'il s'est toujours considéré comme « quelqu'un d'à part », d'exceptionnel, au-dessus des autres. Il entreprend des calculs à partir des âges de ses frères, selon lesquels il vivra très vieux, « jusque quatre-vingt seize ans », malgré sa maladie, comme s'il était capable d'être immortel. Sa demande insistante de psychothérapie attire l'attention : il voudrait trouver un sens à sa vie, afin de vivre plutôt que de survivre.

Le syndrome que je décris reste à confirmer par l'étude d'autre cas. Il associe des éléments cliniques que j'ai regroupés selon trois axes :

- la culpabilité, aurait pour corollaire inconscient : je suis en vie, donc je suis responsable de la mort des autres et comme manifestation clinique, la dépression, avec notamment un sentiment pénible de survivre ;

- la toute-puissance, dont le corollaire inconscient serait : je suis indestructible, puisque j'ai survécu aux autres. Sur le plan clinique, j'ai observé le sentiment d'être un être à part, exceptionnel, qui se traduit par d'interminables récits sur les mérites professionnels ;

- l'expression paradoxale des mouvements de culpabilité et de toute-puissance se manifeste par le besoin inconscient d'éprouver la survie par une prise de risque ou à travers la maladie psychosomatique.

Cette notion de survivant conceptionnel est intéressante pour comprendre l'impact psychologique des procréations médica-lement assistées. Voici une observation de Muriel Flis-Trèves qui rejoint nos observations sur le sentiment d'être à part, exceptionnel, que confère ce statut. Constance est issue d'une « fratrie » de quatre embryons fécondés in vitro. Trois d'entre eux ont été transférés immé-diatement, mais ne se sont pas développés. Constance a été congelée, puis transférée. Aux yeux de son père comme à ceux de sa mère, Constance est l'enfant, elle est un être à part qui doit imposer l'admiration, car elle a réussi à surmonter l'épreuve, le rite de passage de la congélation, pour prouver sa capacité à vivre.

Conclusion

Ainsi, certains troubles structuraux de la personnalité semblent en relation avec une problématique psychopathologique émergeant dès la conception. Ces troubles ne sont pas systématiques. En revanche, il semble qu'ils aient une certaine spécificité, mais cette question reste délicate. L'existence de ces troubles invite à réfléchir sur le développement mental de l'être humain « depuis la première forme embryonnaire ».

Dès sa conception, l'être humain répond à une organisation somato-psychique. La notion habituelle de génome, entendue dans son sens biologique, ne doit pas occulter l'existence d'un psychogénome, qui rassemble en une unité structurée l'ensemble des données psychosocio-culturelles amenées à s'exprimer au cours de l'ontogenèse. L'être humain est « être-conçu d'un homme et d'une femme ». Dès sa conception, il possède une identité psychogénétique, reçoit ses repères identificatoires originels et se trouve établi au sein d'une relation anténatale qui le lie à ceux qui l'ont conçu.

Benoît Bayle Psychiatre Centre hospitalier Henri Ey, CMP, Chartres

Bibliographie

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5. Darves-Bornoz J.-M., Syndromes traumatiques du viol et de l'inceste. Congrès de psychiatrie et de neurologie de langue française, Masson, Paris, 1996.

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