La Revue

La place de l'alcoolisme parmi les addictions
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°61 - Page 14-15 Auteur(s) : Jean Adès
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Le mot « addiction » est à la mode, et son usage se répand en France sans qu'un accord total ne soit réalisé sur sa signification. Qu'entend-on précisément par addiction ? Que faut-il penser de l'usage du mot « alcoolisme », et quelle est la place de l'addiction à l'alcool au sein du vaste groupe des comportements addictifs ? Telles sont les questions auxquelles, en quelques phrases, nous souhaiterions apporter des éléments de réponse.

Qu'est-ce qu'une addiction ?

Ce vieux terme juridique français, signifiant la contrainte par corps, longtemps oublié, nous revient après un long détour par la médecine anglo-saxonne. Aucune définition consensuelle n'en existe. Celle qui fait référence est due à un psychiatre nord-américain, Aviel Goodman : l'addiction est une conduite pathologique caractérisée par l'impossibilité de ne pas consommer une substance psycho-active (la perte de la liberté de s'abstenir, par exemple, de consommer de l'alcool, disait jadis Pierre Fouquet) et la poursuite de cette consommation malgré ses conséquences négatives. Quelle différence donc avec la dépendance ? Aucune, puisque l'addiction fait référence au piège de l'assuétude, au besoin substitué au désir et au plaisir, à l'incapacité pour un sujet de moduler sa consommation ou de revenir, sans aide, à une consommation modérée et socialement intégrée ? Pourquoi, dès lors, parler d'addiction plutôt que de dépendance ? Effet de mode, illusion de renouveler les concepts, quand on ne change que les mots.

Cette opinion n'est pas partagée par tous : la dépendance, écrivent certains, est une notion plus restrictive et plus étroite, impliquant notamment des modifications de la tolérance, la présence de symptômes de sevrage, et donc un syndrome plus biologique. Erreur, si l'on se réfère, par exemple, aux classifications internationales. Pour le DSM IV (comme pour la CIM 10), la dépendance est un état composite et complexe, que sa seule dimension psychologique et comportementale peut suffire à définir. L'addiction, soutiennent d'autres, explore l'ensemble des comportements de consommation d'une substance, son usage « à risque » , son « usage nocif » et la dépendance elle-même. Cette position relève d'une pétition de principe qu'aucun argument ne justifie. L'addiction, au sens étymologique du terme, relève d'une contrainte interne, d'un piège psychologique (et parfois biologique) refermé sur le consommateur, alors que l'usage nocif tient de la méconnaissance des effets destructeurs d'une consommation.

L'alcoolisme, une addiction ?

L'alcoolisme, comportement impliquant l'accrochage à une consommation immodérée et toxique d'alcool, fait partie du vaste ensemble des addictions, le plus fréquent en France, avec le tabagisme, des comportements de dépendance. Peut-on encore parler d'« alcoolisme » ? Ce débat de spécialistes peut n'intéresser que quelques alcoologues. Rappelons succinctement que les classifications internationales, DSM IV ou CIM 10, distinguent, pour chaque substance dite psycho-active, l'abus (DSM IV) ou « usage nocif » (CIM 10) et la dépendance. L'abus n'est défini que par ses conséquences négatives, sociales, psychologiques ou physiques. La dépendance, nous l'avons souligné, reflète « un ensemble de symptômes cognitifs, comportementaux et psychologiques indiquant que l'individu poursuit l'usage de la substance malgré l'apparition de problèmes importants dus à ce comportement » (F. Paille). La distinction entre abus et dépendance est ainsi particulièrement difficile, et, à notre estime, peu conforme aux réalités cliniques. Il existe, pour l'alcool comme pour d'autres produits, des dépendances de degrés divers, la notion d'« abus » relevant d'un artefact de classification sans grande pertinence pour le thérapeute.

L'alcoolisme est, bien sûr, une addiction à l'alcool, dont on sait qu'il peut, chez certains, être comparé à une « drogue dure ». Est-il, pour cela, une addiction comme les autres ? Chacun devine la réponse. L'alcool est un produit complexe, profondément intégré à la culture, bénéfique et hédonistique à doses modérées, dont toutes les propriétés heureuses s'inversent dès lors que la consommation augmente. À ce titre, il nécessite des prises en charge spécifiques, dans des lieux de soins spécialisés, de même qu'il doit donner lieu à des travaux de recherche sur son mésusage et ses propriétés particulières.

Là résident les risques de la notion d'addiction : « noyer » la prise en charge de l'alcoolisme dans celle des autres produits, médicaments, tabac, serait méconnaître l'utilité des compétences alcoologiques, enrichies de l'expérience et des connaissances acquises des thérapeutes. Même si certains adolescents « touchent à tout », mélangeant drogue, alcool, médicaments au gré des expériences, la plupart des alcooliques traités en France sont assez purement « alcoolo-dépendants ». Est-ce révéler quoi que ce soit que de rappeler l'insuffisance encore criante des moyens dont dispose, pour les soins et la recherche, l'alcoologie en France ?