La Revue

Prolégomènes à une pensée analytique de la création
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°60 - Page 20-22 Auteur(s) : Paul-Laurent Assoun
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La « création », voilà le mot qui vient à l'esprit, dès que l'on parle d'art : c'est en quelque sorte la première « idée reçue » quand il s'agit d'esthétique. L'art serait création et l'artiste témoignerait de créativité. Il y a à craindre que ce soit un de ces mots dont on se paie, afin de monnayer son rapport à la chose esthétique. Ce lieu commun a du reste un solide ancrage dans l'esthétique moderne, qui place l'artiste en position démiurgique. Idée romantique d'une réinvention de la vérité par l'art. C'est donc aussi la première idée à soumettre à l'examen, sinon au soupçon, dès lors que la psychanalyse s'approche, « à pas de colombes », quoiqu'avec les semelles lourdes de la science de la réalité esthétique. ..

S'agirait-il en effet, pour une psychanalyse de l'art, de mettre à jour « l'inconscient » de la création artistique ? C'est aussi le solide présupposé de l'art thérapie, qu'il y aurait retour à la créativité à partir du symptôme : magie de la médiation thérapeutique, redorant ses blasons par les prestiges de l'objet, alliance des pouvoirs du soin et des puissances de l'art. Freud doit ici encore nous orienter : que dit-il, lui de la « création » ? En a t-il seulement usage, de cette thématique ? Le trajet ici doit nous mener d'une démythification de l'idée de « création »-par sa réaffectation à la trame imaginaire- à sa remise à jour, sous l'angle de sa vraie dimension, inconsciente -celle du « symptôme artistique » comme réel.

La création Janus : du schaffen au schöpfen

Il faut ici sonder le registre lexical de la « création ». On trouve essentiellement deux termes dans l'allemand freudien. La dimension du Schaffen, celui de créer au sens de produire, de fabriquer (erzeuge), de façon à « faire sortir » (hervorbringen) quelque chose d'une matière, travaillée à cette fin, ce qui rappelle l'« artisan » présent dans l'artiste. La dimension de la Schöpfung, de la création et du « créer » en un sens radical : schöpfen, c'est puiser, tirer. Le créateur puise en son propre fond : c'est par là qu'il s'égale à la notion d' « auteur ». Il suppose un esprit créateur (Schöpfergeist) doté d'une force créatrice (Schöpferkraft). On sent bien la dimension démiurgique, et proprement théologique, qui pointe dans cette idée de Schöpfung. Ces deux dimensions renvoient à une forme d'activité, qui met l'accent sur la production de quelque chose d'inédit. Mais la création est, imaginairement, ex nihilo, supposée transcender ainsi la « fabrication ».

Création et répétition : le travail du fantasme

Que l'on se tourne, ainsi alertés, vers le premier texte où Freud aborde la thématique de la création de cet artiste en mots, producteur d'« ouvres d'arts écrites » qu'est l'écrivain (Dichter), dans son rapport au « fantasmer ». De fait, on y trouve une thématique du Schaffen. L'objet même du texte, c'est « le créer de l'écrivain « (das Schaffen des Dichters). Mais celui-ci est abordé à travers la perplexité naïve du non-créateur, du spectateur-auditeur, bref de l'usager de l'écrivain. « Où va-t-il chercher tout ça ? » Le créer de l'artiste est donc placé au lieu même de l'inconnaissable, voire du « mystère ». C'est une manière de respecter cette énigme du créer, mais aussi de dissuader de l'évoquer à tout propos, car il n'explique rien et ne dit pas grand chose.

On peut et on doit en revanche l'approcher, ce mystère du créer, par une activité (Tätigkeit) ou une occupation (Betätigung) plus accessible et apparentée. C'est le rôle du jeu ou plutôt du « jouer » (Spielen) chez l'enfant, activité on ne peut plus commune et pourtant sans cesse réanimée par les ressources infantiles. Or, cette activité pose les bases d'une autre activité, celle du « fantasmer » (Phantasieren), tant l'adulte fantasme au lieu de jouer en tissant des motifs odipiens sur cette activité. Revenons à l'écrivain, ce créateur d'« oeuvres d'art en mots » : ce qu'il crée (erschafft), c'est un « monde de fantasme » (Phantasiewelt), mais celui-ci est plagié, de principe, puisqu'emprunté à son propre fantasme. Et si l'oeuvre n'était d'abord que l'auto-plagiat du fantasme ?

La thèse freudienne revient à mettre à jour, derrière les « créations libres » (freie Schöpfungen), les élaborations de matières ou « sujets » (Stoffe) prêts et connus, ceux qui sont archivés dans l'histoire du sujet-auteur. Pas moyen donc pour le « créateur » de faire à partir de rien. Le fantasme est toujours le déjà-là de l'oeuvre, bien qu'il fasse disparaître sa marque de fabrique : c'est même là tout le secret de l'« art poétique ». Toute création est poinçonnée « made in fantasme » ! Alors que l'ouvre semble surgir de nulle part, du crâne de l'artiste, comme de « la tête de Jupiter », il faut supposer que c'est la forme transformée de la « pensée de désir » (Wunschvorstellung). Or celle-ci est structurellement « passéiste » et réitérative. Retour à une expérience de satisfaction originaire, par définition non neuve, pour la projeter vers le futur, à l'occasion d'une offre actuelle du réel. On reconnaît la formule de Freud sur le fantasme comme ce cordeau du désir tendu sur les trois « ek-stases temporelles ». Chaque fois que le sujet est au comble du désir présent, c'est qu'il a trouvé occasion de retomber amoureux d'un objet passé, d'y redonner crédit : c'est quand il se sent comblé du présent qu'il est au comble de la répétition.

Le créateur est donc tout sauf « libre » : il travaille sous la loi inflexible et infléchissable de son fantasme. Or, de ce fantasme, nul n'a la clé. Il n'en reste pas moins que, comme le suggère L'interprétation du rêve, en son chapitre II, la référence à la création poétique, comme « état analogue » à ces « pensées non voulues », permet de laisser penser que le régime institué par « le créer poétique » a une capacité d'actuation de la « pensée de désir ». Faculté de « ressuscitation » qui donne à l'art sa capacité de « percée » (Durchbruch). C'est ce percement qui donne au spectateur ce sentiment de création.

Le spectateur créateur ou le non-savoir de l'artiste

Ainsi paradoxalement, la création appartient au vocabulaire du récepteur de l'ouvre : « parmi ces satisfactions fantasmatiques se trouve la jouissance des ouvres de l'art qui a été rendu accessible même au non créateur (dem nicht selbst Schöpferischen) par la médiation de l'artiste » (Malaise dans la culture, ch. II, G.W.XIV, 439). On peut en revanche tenir comme a priori suspecte la rhétorique de la création chez l'artiste : l'artiste véritable, lui, veut accoucher d'une chose qui vient de lui, mais dont il ne sait rien : qu'il y ait là création, c'est lui, le spectateur, qui le dit et le sent.

Car, si quiconque fantasme pour soutenir la réalité, l'artiste, lui, « acte » son fantasme en « ouvre ». Mieux : l'artiste crée en effet, dans la mesure où il prétend mettre à jour quelque chose de neuf, de jamais vu, d'inédit, soit son ouvre, ce qui se donne comme le spectacle d'un objet, dans le monde, venu d'un hors monde. Et cette prétention folle, il la réalise par la conviction qu'il met en ouvre. « Voilà un truc que vous n'avez jamais vu, et ce truc neuf, ça vient de moi ». D'où vient cet objet ? D'une part, Freud répète que sur le don de l'artiste (Begabung), cette « donation » qui lui donne aptitude à créer, la psychanalyse ne peut strictement rien dire.

D'autre part, il constate, dans l'essai sur Léonard de Vinci, que « les plus importantes créations de l'art restent inaccessibles à notre compréhension ». Enfin, Malaise dans la culture énonce que « c'est sur la beauté » que la psychanalyse a le moins à dire. Il n'y a pas là dénégations en série : la psychanalyse laisse tranquille la création et le créateur, en contraste de toutes les variantes de « psychologie de l'art ». Non par timidité, on s'en doute, mais par la conviction que l'on touche là à l'inconscient mis en acte. à bien y regarder, c'est là une attitude plutôt rare, et l'inclination à prêter sa voix au créateur, à parler à sa place, de façon dogmatique ou confuse, est monnaie courante. Quant à l'artiste, quand il parle de sa création, ce n'est certes pas garantie qu'il soit meilleur témoin de ce qu'il fait, les grands artistes le savent, qui ne sont pas bavards. L'attitude du critique freudien, peu tenté par les recherches esthétiques, n'est pas dictée par la simple tolérance, mais par un constat : le « don », c'est peut-être « l'inconscient » comme « chose en soi ».

Création du délire et délire de création

Nous connaissons pourtant un cas de production, elle, psychopathologique, où on a affaire effectivement à une sorte de créationisme, de quelque chose qui ne ressemble à rien de connu : c'est le délire. Il ne s'agit pas là de « pathologiser » l'art, mais de questionner dans l'autre sens : qu'est-ce qui donne au délirant vocation à la création ? Car, en contraste de la conception psychiatrique qui le traite en effet depuis la position morbide ou la conception populaire qui y voit l'effet de la folie, la psychanalyse redécouvre le délire comme formation inconsciente. C'est que le délire est tentative de reconstruction d'un monde qui a été perdu : c'est, selon l'explication freudienne, après que la libido s'est retirée sur le moi, en une sorte de reflux radical, que le monde a à être recréé, question de vie ou de mort psychique. Cela instaure une cassure majeure entre le passé et le présent. Rien n'est plus actuel que le délire, il occupe même la scène avec une présence insurpassable et insupportable. Bref, il est re-création du monde. Et, à bien l'entendre, cela interroge en miroir la volonté artistique de création d'un monde autre.

Qu'on entende bien l'idée de Freud que la psychose emprunte, avec le délire, « le chemin souverain (selbstherrlich) par création d'une nouvelle réalité ». Selbstherrlich, le terme désigne ce mouvement d'aspect despotique, qui consiste à imposer à la réalité le dictat de son désir en sa dimension narcissique. Il y a donc bien un moteur délirant de la création artistique, soit celle de « faire exister un monde fantasmatique externe », ce qu'illustrent assez littéralement les châteaux du délire de Louis II de Bavière.

Ce n'est pas un hasard si Freud active la métaphore de plasticité pour décrire ce qui se joue dans ce rapport à la réalité : la psychose réalise une opération « autoplastique ». Autrement dit, elle nie la réalité et cherche à la « remplacer », au moyen de « la réalisation de modifications internes ». On est bien là au cour de la question des « arts » dits « plastiques ».

C'est différent du fantasme qui, lui, même s'il est illusion du présent, est adossé au passé. à ce « monde de fantasme, la névrose emprunte le matériel pour ses nouvelles formations de désir (Wunschneubildungen) et le trouve par le chemin de la régression dans une préhistoire réelle plus satisfaisante ». Le délire lui-même est mémoire, mais c'est une mémoire en acte, ce qui en fait le créationnnisme radical : ici, le monde fantasmatique fournit « la réserve d'où est tirée la matière ou le modèle pour la réalisation de la nouvelle réalité ». D'où la capacité que l'on peut appeler ecmnésique de l'art : capacité de faire exister, comme perception, du passé, traces de la « Chose » où la mémoire (re) devient perception, fût-ce de façon syncopée, le temps de fulguration de « l'effet-oeuvre ». Cela même nous place au cour du délire devenu artiste. Partis d'une mise en soupçon de l'imaginaire créationiste de la personnalité artistique, nous débouchons donc sur ce réel que le mot création permet de désigner. C'est quand le fantasme crève que tombe brusquement cette distance entre le réel et la réalité psychique. Désastre au sens mallarméen, où quelque chose de la chose telle qu'en elle-même se montre. Moins parce qu'on a réussi à l'exprimer que parce qu'elle est, tel un Torso, venue à l'être. Plus de recul possible face à ce réel qui dès lors percute le regard et l'envahit. C'est ce qui fait la valeur d'intimidation de l'ouvre d'art : soit une chose qui « se pose un peu là », en un effet de monstrueuse monstration. Point de création sans ce trauma réussi, produisant un effet de réveil. L'artiste pourrait être celui que la Chose empêche de dormir et qui, pour se réveiller du cauchemar, en livre les somptueux décombres, sous la forme de l'ouvre. Paul-Laurent Assoun est l'auteur entre autres de Littérature et psychanalyse et Freud et la création littéraire (Ellipses, éditions Marketing, 1995).