La Revue

Les visiteurs du soir
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°60 - Page 26 Auteur(s) : Heloisa Novaes
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Quand Juliette parle de son amour en faisant des louanges après les noces secrètes avec Romeo et cela juste avant d'apprendre la mort de Thibault, rien n'est mieux dit : « Come night. Come thy day in night. Come gentle night Let day in and let life out. » Je comprends Juliette et son emportement. Je fais aussi l'éloge de la nuit, car c'est dans la nuit, que les visiteurs m'arrivent. Je devrais faire leur louange, car ils deviennent de véritables messagers dans mon travail de peintre. C'est pendant la nuit, dans un sommeil particulier, plus profond, plus plongeur, plus loin encore, que je les trouve. Dans la journée, au réveil, ces visiteurs commencent à me travailler et je les amène avec moi à l'atelier. à ces occasions, je cherche à être très attentive aux sommeils particuliers. Je les reconnais maintenant. Je sais qu'ils sont porteurs de messages et je me mets plus à l'écoute, curieuse de ce que la nuit cache. J'attends de voir. Dans les nuits différentes, comme je les appelle, le sommeil est peuplé de sensations. Je vois de choses très belles, je sens des textures délicates, j'ai des visions palpables au point de les garder avec moi comme des empreintes. Je ne cherche jamais à les comprendre, préférant mieux les connaître dans l'exercice de la peinture.

Le réveil des nuits différentes est aussi distinct des réveils des nuits ordinaires. Je vois la vie bouger et fonctionner « normalement » autour de moi. En apparence je suis présente, sauf pour mon esprit, encore plein des visions de la nuit. Même le parcours de métro entre la maison et l'atelier me semble irréel. Je préfère, en ces moments, habiter à l'atelier en permanence et ne pas sortir, ne pas quitter cet instant de grande intensité. Je me mets au travail. Je sens que mon regard prend de l'intérieur, comme dans un puits. L'il intérieur choisit ce qui est au plus profond. Ainsi mes yeux du dehors voient le support : toile, papier, bois ou carton, qui reçoivent toutes les choses que je fais monter à la surface. Cela me surprend souvent. Surtout quand il s'agit d'une forme, texture ou matière que mes mains n'avaient pas encore touchés. Ignorantes ! Oublieuses ? A d'autres moments, cela peut représenter des retrouvailles, quelque chose qui était juste endormie, ou une reconnaissance d'un passé lointain.

Le visiteur s'installe avec moi dans le travail pour une période de temps et nous faisons un long parcours ensemble. Nous trouvons plusieurs manières de nous connaître. Comme toute rencontre désirée, nous faisons en sorte de gagner l'intimité et le plaisir. Je fais sa connaissance dans l'exercice de l'atelier. Un tableau ne suffit pas au dialogue et ils se provoquent l'un à l'autre, bientôt peuplant ma vie avec tout un groupe : une famille. Dans l'exercice de l'esprit et dans l'acte, ces sont les sensations tactiles pas toujours compatibles entre elles, les opposés, le grand et le petit, tout ensemble et plus le détail qui m'apportent tout ce qui m'intéresse de trouver, d'exploiter, réconcilier, lier et harmoniser. Enfant, j'ai toujours aimé dévorer des yeux toutes les matières et textures qui me donnaient des sensations et des caresses visuelles. Dans ma peinture, je restitue ce plaisir enfantin, qui me procurait un calme et une grande liberté. Liberté sans garde fou, sans interrompre mes jeux et avoir à obéir, en m'éloignant de l'essentiel, de cette écoute, de ces visions, de mon accueil à ces visiteurs du soir et leur messages. « Let day in and let life out ». Le visiteur du soir rentre dans ma vie, reste là, vit avec moi, travaille avec patience et s'installe.

Il arrive dans mon esprit chargé de ses textures, ses matières, couleurs et formes. Ce n'est pas par effraction qu'il devient peinture, c'est en complicité avec mon être, par acceptation partagée.