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Au commencement était la voix
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°109 - Page 11 Auteur(s) : Dominique Bourdin
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Au commencement était la voix

Préfacé par André Green, cet ouvrage collectif (28 collaborateurs) est une somme de connaissances et de réflexions sur l'importance essentielle, les caractéristiques et les enjeux de la voix. Il présente des articles nés des communications et ateliers exposés à Besançon les 7 et 8 novembre 2003, lors du colloque international La voix dans tous ses états, organisé conjointement par Marie-France Castarède ainsi que ses collègues de l'université de Franche-Comté, et par Gabrielle Konopczynski du laboratoire de phonétique (équipe Laseldi).

Comme le souligne A. Green, si la majeure partie de nos informations sont visuelles, les informations sonores sont en revanche d'une grande spécialisation fonctionnelle et discriminative, et supposent un travail de différenciation permettant de faire face à des situations d'une grande variété. De plus, une voix se rattache à une personne et peut en être la métonymie. La voix engage ainsi la personnalité entière - même s'il a fallu du temps pour en reconnaître l'importance à côté du signifiant et du sens. Du sonore anténatal et de la relation mère-enfant la plus précoce aux réalisations les plus élaborées, la voix est au fondement de l'expérience subjective, dont elle manifeste particulièrement la processualité. Mais en ce domaine, clarifier ce que l'on sait fait entrevoir l'ampleur de ce qui demeure ignoré.

Voix et relations intersubjectives ouvrent sur deux domaines qui entretiennent avec l'usage ordinaire de la voix un écart manifeste : ce sont l'autisme et l'art, qui ont l'un et l'autre une place importante dans l'ouvrage. Quant à la musique, rythmes, variations de hauteur, d'intensité et de timbre sont en même temps un appel à une voix complémentaire en vue d'un accord, soutenant un sentiment élémentaire de totalité et le marquage d'une narrativité.

"La voix nous touche, dès qu'elle exprime la vie, l'autre, la rencontre" souligne M.-F. Castarède, évoquant la voix de la mère perdue, que l'on retrouve dans l'étude du dialogue (en "mamanais") entre la mère et son bébé mais aussi dans les épanchements de l'aire de l'expérience culturelle. Le foetus entend la prosodie portée par les voyelles à partir de quatre mois et demi de grossesse, et, dès la naissance, il discrimine sa langue maternelle et reconnaît spécifiquement la voix de sa mère. L'enveloppe sonore du soi (Anzieu) nous fait naître à nous-mêmes et nous accompagne ; la voix concerne "l'affect d'existence" (A. Green), fondateur ; elle continue à nous émouvoir tout au long de notre vie et notre propre voix demeure une métaphore de notre identité profonde ; elle est notre "signature sonore" (Gabrielle Konopczynski). Ses difficultés et ses aléas peuvent aussi contenir et manifester des mécanismes de défense et des conflits psychiques décisifs. Comme objet d'étude, la voix est un domaine immense dont l'approche est nécessairement pluridisciplinaire.

Une première partie est consacrée à évoquer "La voix dans l'art". L'ambivalence de la voix s'y manifeste en un conflit latent entre le logos et l'émotion, dont R. Abirached suit les grandes étapes théâtrales, de la tragédie grecque jusqu'à Tardieu, Artaud, Beckett. C'est à la "voix-poème" comme "intime extérieur" que s'intéresse le grand linguiste Henri Meschonnic. La voix est à la fois du corps et du langage ; elle "est du corps qui sort du corps, qui passe d'un corps à un autre corps, à d'autres corps, avec une charge d'affect." Non seulement il existe un érotisme de la voix, mais elle oblige à repenser le rapport entre l'affect et le concept. Henri Meschonnic s'intéresse à ce qui reste du corps et de la voix quand elle n'est plus du sonore, mais qu'elle se fait écriture, poème de la pensée. "Le rythme étant l'enregistrement de la parole dans l'écriture, c'est du sujet qu'on entend, mais pas du sujet freudien, pas du sujet psychologique, non, c'est le sujet du poème qu'on entend." Et le poème fait des sujets de ceux qui le lisent ou l'écoutent. Le théâtre est mise en scène de la théâtralité de la voix. Mais il convient surtout de penser l'implication réciproque entre le corps, le langage, le poème et l'éthique - car le poème est une éthique en acte de langage, qui travaille à une politique des sujets. Telle est l'épopée de la voix.

Pascal Lécroart s'attache à l'analyse de la prosodie du chant, en se demandant si le texte peut ne pas être sacrifié dans la transposition musicale. Le rapport interactif entre paroles et musique au sein de la musique vocale est de l'ordre du compromis, mais peut prendre en compte et mettre en valeur la rythmique propre au texte mis en musique. Cette première partie donne ensuite lieu à des études plus spécifiques : Mallarmé, Boulez, ou encore Lucie de Lammermoor, expression de la voix de la folie à l'opéra.

Ce sont ensuite les relations subjectives qui sont mises au centre de la réflexion : une étude de l'aphonie et des troubles de la voix chez les enseignants, une interrogation sur l'unité de l'émotion et de la cognition dans la prosodie affective, l'éveil de la sociabilité et de l'expressivité liées à la musicalité de la voix, les "vocalises de la passion" dans l'opéra. Qu'il s'agisse des précurseurs corporels et comportementaux du langage verbal (B. Golse), de la clinique orthophonique chez le jeune enfant ou de la prise en compte de la voix dans le travail psychanalytique, le caractère vital pour l'humanisation de l'interaction des voix est mis en évidence. Ainsi peut-on voir le passage de la "chanson des interactions" à l'émergence des compétences langagières, mais aussi explorer les rapports entre voix et paternité (J. Abécassis).

Peuvent alors se déployer avec rigueur, technicité et intensité les recherches sur les interactions sonores entre les bébés devenus autistes et leurs parents. Les enregistrements de voix effectués à partir de films familiaux sont éloquents : les modulations en "mamanais" tendent à manquer ou à disparaître dans les interactions avec les enfants autistes ; or seules celles-ci les sortent parfois de leur enfermement en eux-mêmes. Geneviève Haag et Anne Denis centrent le problème sur l'altérité. L'expérience signifiante du sujet est indissolublement liée à sa base sensorielle, elle-même en relation avec l'expérience de la reconnaissance (de soi par l'autre, de soi par soi et de ce qui n'est pas soi). Geneviève Haag montre de façon précise et concrète, très suggestive, les retrouvailles avec l'objet sonore prénatal lors de traitements psychanalytiques avec l'enfant autiste. Ce faisant, c'est toute une conception de la naissance de la vie psychique qui nous est exposée, avec le rôle de la rythmicité sonore, les processus de constitution de l'enveloppe peau, les clivages ou discriminations permettant de traiter les effets débordants de la voix, ainsi que l'importance des boucles de retour sur soi (qui peuvent être sonores, comme dans des lallations). "Une sensation portée par un mouvement, n'est-ce pas le premier temps de l'affect ?" Des réflexions sur les cris et les chantonnements d'enfants autistiques (E. Lecourt) et l'étude de l'énonciation d'un adulte autiste lors d'un entretien avec René Diatkine (L. Danon-Boileau et M.-A. Morel) complètent ces très riches élaborations cliniques.

Parfois déroutant à cause de l'hétérogénéité des méthodes et des questionnements mis en oeuvre, cet ouvrage remplit parfaitement son objectif : convaincre le lecteur du caractère fondamental et fondateur de la voix, ouvrir notre intérêt sur la diversité et la richesse des études qui lui sont consacrées, relier la réflexion esthétique aux études expérimentales et cliniques les plus serrées, en montrant la convergence des intuitions en même temps que la diversité des visées et des moyens mis en oeuvre. Captivante ou plus aride, selon les auteurs et les préoccupations (mais aussi selon que le lecteur est plus ou moins familier des procédures ou des questionnements présentés), sa lecture n'est pas une simple information ; elle produit un effet d'ouverture et de déplacement, d'étonnement au sens aristotélicien : une mise en mouvement conjointe de l'affect et de la pensée, doublement orientée : d'une part vers l'écoute, en soi et autour de soi, de sa voix, des autres voix, des voix en interaction, avec toutes leurs résonnances sensorielles, rythmiques, cliniques, esthétiques, relationnelles et subjectives ; d'autre part vers cette pluralité de voix savantes qui s'efforcent de penser la voix, en une étonnante polyphonie.