La Revue

La jalousie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°109 - Page 13-14 Auteur(s) : Marie-Françoise Laval-Hygonenq
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Livre concerné
La jalousie
Délices et tourments

Avec ce recueil intime de plusieurs histoires analytiques, Marcianne Blévis nous offre un éclairage à chaque fois nouveau sur ces angoisses intolérables en manque de mots, ces débordements ou gouffres sans fond dans lesquels peut précipiter la jalousie. Elle va s'attacher à repérer ces effondrements muets de la toute petite enfance, en attente de sens, auxquels la jalousie vient redonner forme. En lutte aux côtés de son patient pour tenter de lever les interdits d'aimer et ouvrir un espace nouveau de liberté, elle trace pour nous la direction de la cure, le pas à pas de l'analyse, ses tournants, ses bonds et rebonds étonnants.

C'est un livre à lire avec attention. Je prélèverai seulement quelques tracés pour introduire cette lecture. "A qui va-t-il parler de moi au passé ?... Comment, au moment même où il me dit qu'il m'aime, peut-il parler comme si nous n'étions plus ensemble ?" interroge Cléa, paniquée par ce temps grammatical. La patiente va pouvoir se saisir d'une image revenue dans ce moment d'effondrement, à la frontière du rêve et de la rêverie, qui la poursuit durant ses insomnies. L'analyste ne lâche pas ce fil rouge qui va les guider vers cette terre d'enfance, à travers la reviviscence des guerres familiales, tissées à celle dans laquelle son père a disparu, "mort à la guerre". Cléa va alors retrouver ce père, et l'amour sans réserve qu'elle lui vouait, mais qui avait été frappé d'interdit au regard de la mère. La phrase de l'amant se charge ainsi d'un sens nouveau, et l'immense amour d'autrefois pourra désormais renaître. "L'issue de la jalousie vint de la possibilité de se voir restituer le droit d'aimer un père, un homme, mais aussi bien elle-même en "amoureuse'', écrit Marcianne Blévis.

"Comment a-t-elle pu me quitter pour ce taré ?... plus laid que moi." se demande douloureusement Fabien, qui ne se reconnaît radicalement pas dans l'homme qui lui est préféré. Sur l'encouragement de l'analyste à dire ce qui se présente au moment même, il se surprend à avoir dit : "je suis beau, je suis beau" et ces paroles vont donner accès à la douleur laide dans laquelle il avait sombré, nous dit Marcianne Blévis, en ajoutant "qu'un enfant se sent laid quand il se sent abandonné, car il est rejeté hors de l'enveloppe de beauté qui le relie à sa mère". Ce sentiment, Fabien l'avait éprouvé aux côtés de sa mère effondrée par la mort accidentelle de sa soeur jumelle. L' impression actuelle déconnectée, qu'il pourrait "être aspiré sous les roues d'une voiture", et celle "d'être sans poids", trouvent sens dans le travail interprétatif à se relier à ce temps de l'enfance où il avait pu tenter de vouloir partager l'image immatérielle de cette soeur défunte qui endeuillait sa mère. L'engagement analytique lui permet de questionner sa mère et de découvrir qu'il avait fait alors un épisode anorexique grave. C'est ainsi que des liens se retissent et que des souvenirs affluent, ramenant à la mémoire ces éprouvés en attente de sens et de reconnaissance. Le lecteur découvrira comment l'analyse des mouvements transférentiels, la saisie d'une échappée langagière, permettent aux morts, ou aux "donnés pour morts", de trouver ou retrouver une place vivante dans la psyché.

La naissance de la jalousie à l'arrivée d'un nouveau-né nous montre à l'oeuvre une régression douloureuse, dans laquelle l'amour ne se distingue plus de l'agressivité. Devant la "complétude qui se referme" sur la mère et un autre enfant, le petit jaloux voit tout d'abord un double de lui-même étrangement inquiétant ; tiraillé entre le lien fusionnel qu'il a perdu et le désir de grandir, de se séparer de sa mère et d'aller vers le monde, il ne sait plus qui il est, qui il doit devenir. Son statut de sujet s'effondre au moment même où il s'en saisit : il vit un vacillement identitaire dans une solitude radicale. L'incertitude de l'interrogation, pourquoi, pour qui grandir ? ne devient traumatique qu'en raison de l'impossibilité d'y répondre, mais cette impossibilité implique les forces inconscientes de l'entourage de l'enfant. L'expérience de la jalousie est donc profondément humaine et la persistance de la jalousie, le signe non d'une fatalité, mais d'un trauma d'incertitude. Les différentes formes de jalousie, de la plus légère à la plus folle, s'ordonnent de façon plus cohérente, car elles sont référées à un même trauma et aux moyens plus ou moins adaptés ou rigides d'y faire face.

Je relèverai les hypothèses théoriques nouvelles qui se découvrent concernant la jalousie maternelle : Marcianne Blévis montre comment une dose de jalousie "normale" d'une mère à l'égard de la sexualité future d'une fille ou d'un fils est le signe du travail de séparation et de reconnaissance de la sexualité à venir de son enfant. "Une mère donne à sa fille le "la" de la rivalité en jouant avec elle le jeu de la jalousie", écrit-elle à propos de Pauline, chez qui la jalousie aura été une étape pour pénétrer dans un monde sexué et affirmer sa féminité en s'assurant qu'elle pouvait aimer un homme sans léser l'univers féminin de son analyste. Ce travail de séparation est un travail de perte, douloureux, à l'oeuvre dès la naissance, non seulement pour l'enfant, qui, reconnu comme un être sexué se retrouve seul, mais aussi pour sa mère qui anticipe le moment où il aimera ailleurs. Ainsi la jalousie maternelle rejoint-elle ce que nous avons relevé de la jalousie de l'enfant.

C'est à propos de la cure de Clara, jeune femme aux prises avec la jouissance infantile d'un père qui n'avait pas trouvé à temps les limites maternelles, que Marcianne Blévis met en relief un mécanisme de défense qu'elle nomme l'irréalisation, définie comme un processus qui fait vivre ses impasses en les projetant dans une autre réalité, faute d'appuis symboliques adéquats : irréaliser sa douleur ou son mal-être pour les rendre "insaisissables".

Notons maintenant la distinction bien établie par Marcianne Blévis entre la jalousie et l'envie. Quand Julia se met à hurler à l'analyste que son bureau "est si grand, si grand", elle attaque ce bureau, son analyste, et elle-même, comme elle s'était sentie attaquée dans sa place d'aînée par l'arrivée de sa soeur cadette que sa mère s'était mise à appeler ma grande après sa naissance. Plutôt que de porter l'accent sur le sentiment de l'envie d'avoir ou de ne pas avoir l'objet désirable, en l'occurence le pénis, ou sur la rage destructrice, Marcianne Blévis porte l'accent ici sur la restauration du sentiment d'exister, le droit d'habiter un espace intérieur où se sentir "au large", et à partir duquel il devient possible de nouer des échanges avec les autres. "Vous vous prenez pour qui ?" avait ironisé la patiente, soulevant ainsi le voile sur sa perte d'identité. En récupérant sa place symbolique de grande, elle rétablissait pour elle-même une continuité identitaire et pouvait sortir de sa profonde détresse, jusque là muette et incomprise. En faisant de l'envie une conséquence d'une effraction identitaire, Marcianne Blévis se démarque de Freud et de M. Klein. Si l'envieux devient inaccessible, froid et inhumain, c'est que sa haine constitue sa carapace autistique ; elle précise : "L'envie survient à la suite d'une défense fondée sur l'amputation d'une partie de soi devenue source d'un insoluble conflit d'identité. On comprend ainsi pourquoi ce moyen de défense est si aliénant, plus profondément régressif et plus figé que ne l'est la jalousie."

En perdant leur capacité d'aimer, ces patients s'étaient amputés d'une part d'eux-mêmes, mais la jalousie était une fenêtre pour deviner à deux la langue d'enfance amoureuse perdue et réactiver dans l'espace du transfert des souvenirs qui auraient pu rester à jamais enfouis. Nous pouvons remercier M. Blévis de son engagement profond et de sa façon de faire front aux manifestations transférentielles de mépris, de fureur ou de retrait qui nous conduisent au coeur blessé de l'identité. En retrouvant les paroles qui leur ont manqué parce qu'ils ont trouvé à qui parler, ces hommes et ces femmes peuvent dessérer leurs liens d'emprise, récupérer leur narcissisme "sexué"et aller à la rencontre de l'autre, semblable et différent. On voit que la question posée par la jalousie peut ouvrir sur un espace bien plus large que la sphère intime du cabinet de l'analyste.