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Un monde de fous
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°109 - Page 15-17 Auteur(s) : Pierre Delion
Article gratuit
Livre concerné
Un monde de fous
Comment notre société maltraite ses malades mentaux

"Ce travail, ce texte, est précieux, quasi indispensable par son effort de regroupement, de visualisation, dans l'ordre du sérieux, parce qu'il conjugue sans complaisance technè et phronesis à travers les arguments, les décrets de ceux qui croient que le bien social est tissé d'économisme simplet". "L'antipsychiatrie est maintenant au pouvoir. C'était prévisible ! L'ère des gestionnaires est arrivée. Allons-nous revenir au grand renfermement ? La surcharge des prisons avec un pourcentage ascendant de psychotiques n'en est-il pas le présage ? Et les rues ? et le métro ? Et les séjours ultra-courts ? L'auteur parle à juste titre d'un possible retour à la barbarie.". "Lisez ce livre, manuel lucide pour trouver les moyens de survivre et de résister". C'est par de telles assertions martelées avec fougue et passion par Jean Oury que commence ce livre extraordinaire de Patrick Coupechoux.

Pourquoi extraordinaire ? Parce qu'il dresse un constat lucide et éclairé sur le retour d'une psychiatrie asilaire que nous avons tellement essayé de changer depuis la mise en place d'une nouvelle psychiatrie, elle-même en appui sur cette "utopie réalisable", la doctrine de la psychiatrie de secteur. Mais voilà, ceux qui en ont vraiment changé les pratiques ne sont pas ceux qui en parlaient le plus souvent et ceux qui en parlaient ne savaient et ne savent toujours pas de quoi il est question dans la doctrine du secteur. Ils s'en tiennent malheureusement au fait qu'elle serait issue des psychiatres progressistes ayant survécu à la deuxième guerre mondiale, et qu'elle serait imprégnée d'idéologie communautaire pour ne pas dire communiste. C'est vrai que Bonnafé, Tosquelles, Daumezon et beaucoup d'autres parmi les créateurs de cette idée du secteur avaient des positions politiques tranchées, et pour autant diverses. Mais leur expérience de l'asile avant et pendant la guerre en question leur avait appris que sans une volonté farouche et déterminée, rien de sérieux ne changerait, si un vaste mouvement n'était pas imprimé à la société toute entière pour qu'elle réalise, accepte et facilite la révolution nécessaire.

En lisant le livre de Coupechoux, dans lequel on voit des choses horribles qui continuent d'arriver aux patients malades mentaux, les plus vulnérables, les plus en difficulté pour se faire reconnaître en tant qu'humains, et les plus maltraités dès que les problématiques d'économie restreinte gagnent du terrain sur celles de l'humain, je me suis dit que chaque avancée en humanité reste précaire, que rien n'est jamais acquis dans ce domaine et que Freud, au soir de la première guerre mondiale, en rédigeant ses Essais de psychanalyse au prix de ses découvertes antérieures sur le dualisme pulsionnel qu'il allait remanier de fond en comble, avait vu juste : l'intégrale des conflits internes à chaque sujet pensant, entre pulsion de vie et pulsion de mort, étendue à l'ensemble des hommes fera sans doute, jusqu'à l'extinction de l'humanité elle-même, le lit de toutes les guerres passées présentes et à venir. Et dans ces combats, les groupes vulnérables, au rang desquels les malades mentaux sont sans doute les plus menacés à chaque occurrence, seront toujours en position d'être au moins en partie les boucs émissaires d'enjeux qui les dépassent largement. Pour encore mieux nous faire percevoir l'abyme insondable dans lequel nous nous enfonçons rapidement en matière de psychiatrie, il en reprend avec un indéniable talent pédagogique quelques uns des fragments les plus significatifs de son histoire. Il n'est pas inutile de relire et de se souvenir de quel continent nous venons ! La psychiatrie, il y a peu, était encore réglée par des textes datant de 1838 et à part quelques avancées très limitées, elle ne pouvait prétendre à une quelconque reconnaissance de nos concitoyens. Il a fallu cette révolution culturelle, une vraie celle-là, de la psychiatrie de secteur pour que petit à petit, une nouvelle philosophie de la psychiatrie émerge et montre, quand elle était bien comprise ce qu'elle pouvait véritablement changer dans les pratiques au service de nos frères les malades mentaux, notamment les plus graves. Mais comme souvent, dans les grandes révolutions, les dérives technocratiques guettent l'avancée humaine, et là comme ailleurs, la notion de secteur n'a pas tardé à être tournée en ridicule par ceux qui n'en avaient pas intériorisé dans leur propre pratique les leçons formidables. Il était de bon ton de railler les découpages des secteurs, de recommencer des redécoupages pour des raisons comptables en perdant une énergie qu'il eût fait bon dépenser ailleurs, de se gausser des petites royautés ainsi créées, de comparer dans une rivalité aussi infantile qu'entropique les moyens des uns et des autres, enfin de penser que seules les intersectorialités pouvaient permettre de sortir de l'ornière sectorielle. Si dans quelques cas, ces intersectorialités pouvaient imprimer une véritable évolution de certaines situations pénibles pour les patients, dans la plupart des cas, elles ont abouti à une reconfiguration des surspécialités psychiatriques sans aucun rapport avec la notion même de secteur, et fort loin des idées géniales des promoteurs de la circulaire de 1960 : qu'y a-t-il pour votre service ? demandait Bonnafé avec une fausse naïveté. Car ce qui compte, c'est bien me semble-t-il, d'accueillir la souffrance psychique quelle que soit sa "présentation", afin qu'au-delà de sa forme, le fond de ce qu'elle recèle puisse en être amené à la surface de la rencontre. Pour cela pas besoin de se spécialiser dans telle ou telle pathologie exclusivement, sauf à considérer que je ne veux plus me soucier que de tels types de malades et pas des autres.

Déjà la psychiatrie de l'enfant avait introduit une séparation intéressante mais souvent difficile à gérer en bonne intelligence avec les collègues de psychiatrie d'adultes. Or, ce qui peut se comprendre pour mieux aider les enfants et les adolescents à être accueillis avec des attentions à leurs problématiques spécifiques, ne peut plus être accepté quand il s'agit de ne recevoir que des patients qui présentent cette seule maladie pour laquelle je suis devenu un spécialiste reconnu. Car dans cette remise en cause du secteur, ce qui gît, à mon sens, c'est bien le fait que ce n'est plus le patient à la disposition duquel nous nous mettons quel que soit son trouble, mais c'est le patient qui doit se mettre à la recherche de ce spécialiste qui pourra seul lui donner, à condition qu'il accepte de le recevoir, la bonne réponse, celle qui est confirmée par les prétendues vérités de l'Evidence Based Medicine.

Plutôt que de passer en revue d'une manière systématique le paysage psychiatrique français, Patrick Coupechoux a préféré cibler ses visites dans quelques espaces diversifiés dans lesquels il a fait connaissance avec des patients et des soignants. En leur donnant la parole, il prend le risque de l'anecdote, mais à mon sens, il donne surtout à voir ce que des statistiques ne pourraient montrer : aussi bien la qualité de souffrance profonde, et pour des raisons différentes, des patients et des soignants, que l'irréductibilité de la dite souffrance psychique à des standards. Les manuels des grandes classifications internationales des maladies mentales, que l'on pourrait accepter d'un strict point de vue épidémiologique et statistique, sont devenues en quelques décennies les manuels de l'enseignement de la psychiatrie, ce qu'elles ne peuvent en aucun cas être à elles seules. De ces normalisations à bon compte de la souffrance psychique, avec prescriptions protocolisées de thérapies soi-disant validées scientifiquement et de chimio- thérapies, une nouvelle conception athéorique -elle porte vraiment bien son nom- est issue et règne désormais en puissante empêcheuse de "psychopathologiser en rond".

Beaucoup de nos contemporains s'en réjouissent, mais je vois quant à moi, dans les descriptions que Patrick Coupechoux nous rapporte, un des effets dévastateurs de cet abandon de la pensée dialectique, celle qui a pour visée de transformer la réalité concrète du patient qui est là, dans mon bureau ou dans le service dans lequel je travaille. Que ce soit cette infirmière de Villejuif, très désillusionnée par rapport à ce que les psychiatres lui avaient enseigné il y a plus de quarante ans et qui lui avaient fait choisir la psychiatrie, ou ce psychiatre libéral de Lisieux, découragé par l'ampleur de la tâche, ou ce patient psychotique de la place des Vosges, qui refuse tout don de qui que ce soit et risque d'en mourir de froid, et tous ceux à qui il donne la parole, ces témoignages marquent par leur authenticité. Que ce soit dans la rue, dans les prisons, ou même quelques fois dans de trop rares endroits où la psychiatrie de secteur "marche assez bien", on découvre que son tour de France ne rime pas avec silence : le scandale est général et ceux qui seraient tentés de dire qu'il exagère avec ses descriptions tragiques doivent ouvrir les yeux : aujourd'hui dans notre pays, "on s'achemine, en fait, on y est déjà, vers un système technocratique de plus en plus excluant, avec à la clé la charité, la détresse des familles, la rue ou la prison, ou alors on fait un retour à l'asile, ce qui serait une monstruosité. L'abandon ou l'enfermement, telle est l'alternative dans laquelle on se place si l'on évacue le secteur. (.) Il s'agit d'un choix éminemment politique qui interpelle la psychiatrie, l'Etat et les pouvoirs publics, les élus, les partis politiques, les syndicats et, au-delà, chaque citoyen. Comme toujours, la folie questionne les hommes et la société dans laquelle ils tentent de vivre ensemble".

Autant dire que je recommande la lecture attentive de ce livre, comme j'avais insisté à l'époque pour celle du livre du Docteur Vasseur sur l'état des prisons. J'espère que la comparaison s'arrêtera là, car on sait que pour les prisons, les choses ont radicalement changé depuis ce cri dans le désert de notre pensée contemporaine du collectif. Foucault nous l'avait déjà enseigné : que ce soient les prisonniers ou les fous, c'est bien à la façon dont non seulement on les traite, mais aussi à celle dont on les considère, que l'on voit le niveau de culture d'une société. Patrick Coupechoux a bel et bien raison : nous sommes dans "un monde de fous" !