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Les limites du corps, le corps comme limite
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°109 - Page 17-18 Auteur(s) : Laurence Guichard
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Les limites du corps, le corps comme limite

Les limites du corps, le corps comme limite, le titre dialectique n'est pas trompeur. Ce recueil de vingt articles est une somme riche et vivante, découpé en plusieurs chapitres : Le corps comme limite, Ecriture de la pulsion, Corps et psychose, Mal à dire, Le corps de l'Autre, Médecines et neurosciences, Le corps de la pulsion. On l'entend, c'est tout le champ théorique et clinique qui est balayé : du retour sur la définition freudienne de la pulsion jusqu'aux extrêmes curiosités de la clinique, aucun corps n'est mis de côté.

Les auteurs tiennent une position claire : le corps n'est pas réductible au discours de la science. Cette limitation du pouvoir de la science quant au corps est un des fondements de la psychanalyse. Le corps n'est-il pas en effet le terrain subjectif par excellence, la dernière limite où le sujet peut se replier ? Corps rendu visible par l'imaginaire, habitable grâce au symbolique et abri du réel. Ces trois directions, qui sont celles du sujet inconscient incarné, sont travaillées dans certains articles de manière très technique, ce qui réjouira les amateurs. Il est impossible de rendre compte ici du contenu de chaque article. Pour ma part trois articles ont retenu plus particulièrement mon attention, l'un parce qu'il règle avec une habileté dialectique la question de la limite, les deux autres parce qu'ils sont d'une grande richesse clinique.

L'article de Paul-Laurent Assoun : "La géométrie inconsciente-Métapsychologie de la limite corporelle." reprend la genèse du concept de limite en psychanalyse et montre tout l'enjeu de la série moi - limite - narcissisme - objet. Connaître la limite du corps c'est savoir où le corps prend fin mais pour connaître cette limite faut-il la penser dans ou en dehors du corps ? Ces questions prennent d'autant plus de sens lorsque l'on se rappelle avec Freud que le moi est corporel, engendré à partir d'une surface et avec Lacan que la pulsion s'organise autour des bords du corps. La limite du corps tout en suggérant sa fin n'en demeure pas moins un de ses premiers enjeux. Paul-Laurent Assoun montre comment la limite est mise en question dans la pathologie. Avec l'accès agoraphobique d'abord où le moi a peur pour lui-même et craint sa dissolution dans le reste de l'espace. La dysmorphophobie est également une pathologie de la limite, de la mutation inquiétante et effrayante des contours du corps. P.-L. Assoun reprend un aphorisme de Freud daté de 1938, "Mystique : l'autoperception obscure, au-delà du moi, du règne du ça." Ce que Freud nous suggère ici est que la limite, la frontière, est mouvante selon l'état psychique. Sentir les limites du corps implique d'avoir été retranché dans sa jouissance, donc faire l'expérience d'un corps suppose d'avoir à faire à l'Autre. Du coup, il est certain que dans la pathologie on trouvera des sujets qui chercheront à trouver les limites de leur corps sans en passer par l'Autre. C'est l'anorexique qui s'assignera elle-même de nouvelles limites ou le toxicomane qui réhabitera son corps au fur et à mesure que le toxique agit.

Le corps n'est pas l'organique, il n'est pas un tas de chair. C'est parce que le sujet habite le langage qu'il peut habiter son corps et que ses organes ont un sens, un agencement viable. Lacan le rappelle, le vrai corps c'est le symbolique, posséder ce corps là est la garantie de la bonne marche de notre corps (et aussi du symptôme.). Ce corps absurde en dehors du symbolique est remarquablement décrit dans un article portant sur "des faits de despécification pulsionnelle dans leur rapport aux fonctions dans la psychose". Cet article de Marcel Czemak, Stéphanie Hergott et J.-J. Tyzler, illustre avec un cas clinique le corps extrême de la psychose, quand la pulsion s'emballe, que le corps fout le camp et ne sait plus par quel bout prendre le monde. La despécification signifie la fin de la correspondance entre un objet, une pulsion et une fonction. Le patient en question ne maintient plus les trois fonctions de l'oralité : la respiration, la nourriture et la voix. Il cesse de respirer si la demande de continuer ne lui est pas faite, il ne s'alimente plus ou épisodiquement de ses excréments et recrache par le nez. Circuit ouvert, percé, troué. La psychose nous montre bien qu'il n'y a aucune naturalité des organes qui ne tiennent en place que parce qu'ils sont arrimés au symbolique.

Habité son corps, c'est avoir quitté l'Autre tout en ayant été nommé par lui. La castration donne des bords au corps. Claude Boukobza dans son article La vie-le poids-le corps nous expose le cas d'une mère prise d'hallucinations négatives à chaque fois qu'elle donnait le bain à sa fille, elle cesse de la voir, les limites du corps de l'enfant se réduisent et la mère s'évanouit. Ce problème de champ visuel pointe bien la difficulté d'accepter l'existence du corps de l'autre en dehors de soi. En pareil cas, c'est au corps de la mère et à sa construction symbolique qu'il faut être attentif. D'où vient cette intolérance au corps de l'enfant ? Cet article montre l'ouverture et la fermeture narcissique, son battement. Ouverture qui passe par les mains de la mère, aidant l'enfant à se constituer comme un tout et comme une unité et fermeture nécessaire pour empêcher l'hémorragie libidinale d'un corps à un autre. La maîtrise de cette alternance prévient la confusion des corps. Sans ordonnancement symbolique, le corps de l'autre est toujours le lieu d'une projection possible, d'une histoire qui déborde.