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Amour, sexualité, tendresse. La reconcilliation ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°109 - Page 18-19 Auteur(s) : Danielle Torchin
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Livre concerné
Amour, sexualité, tendresse.
La réconciliation ?

Nicole Jeammet analyse dans son dernier ouvrage les différentes formes de la relation amoureuse à travers les héros de romans et leurs auteurs. Elle étudie, en effet, à travers quelques romanciers : Catherine Millet, Michel Houellebecq, Camille Laurens, Annie Ernaux, Albert Cohen, la façon dont chacun d'eux a transposé dans son oeuvre sa conception de l'amour.

Premier constat de l'auteur : chez tous, la sexualité tient une place prépondérante, en négatif comme en positif. En négatif, chez Michel Houellebecq, dans Les particules élémentaires dont le désintérêt de son héros Michel signe quelque chose de l'ordre de la mort mais en positif chez tous les autres pour lesquels la sexualité, selon Nicole Jeammet, "A à voir avec la vie, en tant que lieu de création, de régénération de soi-même. Sexualité et narcissisme ont partie liée et, plus les bases narcissiques sont fragiles, plus la sexualité sera convoquée en tant que lieu privilégié de vérification identitaire."

Chez Catherine Millet, par exemple, l'activité sexuelle répond à différents besoins : besoin de reconnaissance et d'unification du corps, besoin de sécurité et de contenance, de rétablissement de lien au monde qui sinon serait en péril, besoin d'affection dans l'instant. Elle renvoie enfin à l'héroïne une image idéale d'elle-même. Catherine Millet se sent, sur le plan fantasmatique, l'idole de tous les hommes, se vit comme unique, irremplaçable toute-puissante ce qui lui permet de contre- investir la dépression. La disponibilité qu'elle s'impose lui donne l'illusion d'une maîtrise sur sa vie et sur celle des autres. Son livre s'est vendu à des millions d'exemplaires à travers le monde et certaines réactions plutôt surprenantes se sont manifestées, un Italien y voit "un manuel de grammaire, une introduction, un guide des bonnes manières de faire l'amour". De vieilles mexicaines ont demandé à toucher l'auteur "comme une sainte de fécondité".

A Bruno, le héros de Michel Houellebecq, qui se sent laid et incapable de séduire, il ne reste que la masturbation. "Le rôle réparateur de la sexualité ne pourra dès lors plus se vivre que dans un auto-assouvissement à l'image d'une nourriture dont on s'empiffre tout seul". Mais remarque Nicole Jeammet, est-ce vraiment si différent de ce que vit Catherine Millet ? Elle pointe au sujet de Bruno un fiasco à deux niveaux : la possession d'une femme qui serait à lui et la naissance de son fils qui lui donne le sentiment d'être déjà mort. Seule une dernière rencontre, celle de Christiane, a valeur "humanisante". Mais outre que la relation avec elle ne sera supportée, de part et d'autre, qu'avec l'appoint de partouzes, cette dernière mourra seule et abandonnée de son amant.

Pour l'héroïne de Camille Laurens en dehors de l'amour physique, il n'y a ni accord ni compréhension possible entre un homme et une femme : "Le rapport sexuel est le seul qui ait un sens, sinon il n'y a pas de rapport. On est seul". L'héroïne d'Annie Ernaux a besoin pour se sentir vivre de la présence, comblante mais toujours insatisfaisante de l'élu par lequel elle est possédée dans sa tête en permanence. Enfin, c'est quand ils se retrouvent en vase clos et ne peuvent plus faire alterner les moments de présence et d'absence, qui leur avaient permis de vivre intensément dans le fantasme, que l'amour entre Solal et Ariane, héros d'Albert Cohen, capote.

Second constat : les relations précoces de ces personnages avec leurs parents ont toujours été difficiles marquées par un désinvestissement voire des humiliations. Les parents chez Catherine Millet n'ont plus aucune vie sexuelle, chez Michel Houellebecq, les parents sont eux-mêmes "paumés" et font subir des humiliations à leurs enfants. Chez Camille Laurens, abandon et exclusion se déclinent sur plusieurs générations, enfin, chez Annie Ernaux, le père a tenté de tuer sa femme ce qui laisse l'héroïne dans un sentiment d'insécurité, d'abandon immense et de culpabilité.

Au fond, et c'est le troisième constat de Nicole Jeammet : "derrière ces façons multiples de vivre la sexualité se cachent des blessures narcissiques qui empêchent toute relation avec un autre reconnu comme tel et qui se manifestent par le biais de deux invariants : le besoin d'absolutisation et le besoin viscéral de se protéger soi-même en mettant l'autre sous emprise", notions qu'elle développe longuement dans son ouvrage.

Mais existe-t-il un modèle de rencontre réussie entre un homme et une femme, serait-on tenté de se demander, au sortir de ces descriptions parfois bien glauques ? Eh bien oui. Nicole Jeammet trouve dans le Cantique des Cantiques, qu'elle cite in extenso en le commentant, le modèle d'un amour heureux où la symétrie comme la dissymétrie fonde la mutualité, où il existe une liberté dans la dépendance et un plaisir partagé. "Le Cantique propose une représentation du lien charnel. qui est susceptible de réconcilier folie amoureuse et vraie sagesse, liberté et remise de soi à l'autre, intimité vécue à deux et ouverture au monde."