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A l'aube de la subjectivation : la subjectivation et ses vicissitudes
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°109 - Page 21-23 Auteur(s) : Raymond Cahn
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Si le terme de subjectivation s'est trouvé de plus en plus utilisé au cours de ces dernières années, c'est qu'il semble désigner de façon spécifique la visée même du travail de psychanalyse, soit la reconnaissance et l'appropriation par le sujet d'éléments de sa psyché jusqu'alors refoulés, exclus ou apparemment indifférents ou secondaires et revêtant en réalité une importance insoupçonnée. Si, par Freud, elle semblait aller de soi dès lors que le processus psychanalytique, à travers la perlaboration et la réduction des résistances, débouchait sur une interprétation juste de la part de l'analyste et qui, par la même, ne pouvait qu'être approuvé par le patient, l'expérience clinique a révélé en maintes circonstances une problématique plus complexe ; quid, par exemple, de certains clivages subtils entre compréhension intellectuelle et conviction réelle ? Quant à l'analyste, lui, ne risque-t-il pas d'être entraîné par ses interprétations et associations à des propositions interprétatives allant en fait au-delà de ce qui était réellement en cause pour entraîner par effet de suggestion son interlocuteur dans des zones qui ne le concernent pas encore ou pas nécessairement ? Sans compter que la réception pure du passé refoulé laisse le sujet pris dans la littéralité d'un sens jusqu'alors caché et reproduit à l'identique. Celui-ci ne peut guère qu'en prendre acte ou tout au plus mesurer l'écart entre l'imago transférentielle et la réalité effective de l'analyste. On aboutit ainsi à combler la lacune du sens, en place d'ouvrir au sens, et à un sens lacunaire. Aujourd'hui, le processus analytique se voit envisagé d'une tout autre manière. Soit une investigation menée par les deux protagonistes qui transforme ce qu'elle rencontre et se transforme par cette rencontre (J.-L. Donnet), dans l'expérience indéfinie d'une décentration du sujet, de son éveil à lui-même. Les fantasmes émergent tout autant de l'interaction entre les deux inconscients, de l'analyste et de l'analysant. Chacun se saisit des représentations et des sentiments fournis par l'autre pour les mêler aux siens propres et pour élaborer un fantasme dont pourra être déduit le fantasme inconscient de l'analysant. Il est une autre problématique que la notion de subjectivation vient enrichir. C'est même à partir d'elle qu'elle est née : la capacité à la subjectivation telle qu'elle vient d'être évoquée n'est en effet jamais spontanée. Elle est toujours le résultat aléatoire, inconstant, d'un long processus courant depuis la naissance. Elle implique des conditions qui, si elles ne sont pas réalisées ou suffisamment accomplies, pèsent plus ou moins lourdement sur les modalités du fonctionnement mental, et d'autant plus que les effets ont été massifs et précoces. L'adolescence, dans cette perspective, constitue un temps particulièrement déterminant, jusqu'à marquer d'une façon plus ou moins irréversible le cours des événements psychiques chez l'adulte. De par l'étendue et l'intensité des déliaisons alors entraînées, les enjeux sont considérables, entre le retour aux anciennes liaisons et la création de liaisons nouvelles ; pèsera tout particulièrement la marge laissée ou non à la dimension d'indétermination entre l'ouverture possible à l'inconnu ou au nouveau et, la rémanence du machinal ou de l'identique. C'est là que la contrainte nouvelle à la fois interne, pulsionnelle, et externe, de l'environnement, des objets, viendra ratifier, consolider, remettre en cause ou modifier plus ou moins radicalement les modalités antérieures du processus de subjectivation, lequel est un processus de différenciation bien davantage qu'un processus d'individualisation-séparation. Processus de différenciation permettant, à partir de l'exigence interne d'une pensée propre, l'appropriation du corps sexué, l'utilisation, dans le meilleur des cas, des capacités créatives du sujet dans une démarche de désengagement, de désaliénation du pouvoir de l'autre ou de sa jouissance et, par la même, de transformation du Surmoi et de constitution de l'Idéal du Moi. L'expérience clinique chez l'adolescent comme chez l'adulte montre que cette subjectivation, en tant que travail de transformation et d'appropriation subjective issue des capacités de la psyché à s'informer de son propre fonctionnement à partir de la fonction privilégiée d'une parole symbolisant les éprouvés-pensés, advient ou fait défaut, plus ou moins partiellement ou totalement, comme c'est le cas dans le déni, la forclusion, certains types de clivages ou d'identifications projectives, mais aussi parfois de façon bien plus subtile, comme on l'a vu tout à l'heure. Si les capacités à symboliser, à représenter, à se situer clairement soi-même par rapport à autrui et à ses exigences, à tolérer et reconnaître ses affects et ses pulsions, se voient plus ou moins compromises, c'est que -comme la clinique le révèle presque sans exception- des perturbations liées à des événements ou à des modalités d'être avec l'objet antérieures à toute capacité de mémorisation ou prises dans des contraintes aliénantes à ce dernier ont interdit ou rendu impossible le processus de subjectivation tel qu'il se déploie dans le travail de métaphorisation et d'appropriation du sens qu'implique la cure. Ici, ce n'est pas la relation avec l'objet, c'est le fonctionnement du sujet, dans ses fondements mêmes, qui est en cause et dont les caractéristiques et les failles liées à l'excès du manque ou, l'inverse, au manque de la perte de l'objet premier, resurgiront ou apparaîtront dans toute leur ampleur dans la cure (R. Cahn, 2002). Quelque chose là a dû s'enrayer ou être vécu de façon si distordue qu'elle a empêché le sujet d'advenir réellement et pleinement pour son compte, en tant que vivant, en tant que faisant des expériences qui lui soient propres, en ces temps immémoriaux à partir des premiers éprouvés et mouvements de sa vie psychique telle qu'elle se différencie et se situe par rapport à l'existence d'autrui et le rapport à lui dans le déploiement illimité de ses propres productions psychiques (R. Cahn, 1998). Ce qui s'est joué avec l'objet premier, l'environnement, en deçà ou simultanément à la relation avec l'objet de la pulsion -en ce temps antérieur à toute possibilité de remémoration, de symbolisation- ne peut guère être (re)suscité, répété, qu'au niveau du cadre et dans les espaces les plus obscures, les plus archaïques de la relation transféro-contre-transférentielle, une intersubjectivité en deçà de ce qui se joue dans l'intrapsychique, qu'il soit conscient ou non. Occasion privilégiée de revivre des manquements analogues dans l'histoire du sujet, mais cette fois pour les reprendre, les reconnaître et si possible les dépasser dans cette expérience réactualisant le passé en même temps que radicalement nouvelle est bien souvent condition préalable d'un véritable travail de subjectivation. Le succès apparent de cette notion de subjectivation à l'heure actuelle viendrait peut-être du fait qu'elle constitue à la fois le repère et l'objectif communs de la totalité des pratiques psychanalytiques, quel que soit le type de cas ou le cadre, cure type, face à face, psychodrame, travail avec les familles, thérapies de groupe, certaines approches institutionnelles, etc. Cette notion contraint aussi à une réflexion plus approfondie sur les tenants et aboutissants de tout ce qui a à voir avec le devenir vrai, l'insight, l'appropriation subjective, la croyance, la conviction, le départage d'avec la suggestion, l'intégration, la notion d'auteur, notamment dans sa dimension de "celui qui fonde", "celui qui accroît" (le Robert), etc.