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La fin de la plainte
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°56 - Page 17-18 Auteur(s) : Sylvie Séguret
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La fin de la plainte

François Roustang poursuit dans ce nouvel ouvrage son défrichage de l'espace psychique, loin des sentiers battus de la psychanalyse institutionnelle, et toujours avec la boussole de l'hypnose dans le cadre de la psychothérapie.

En partant de la demande du patient, le psychothérapeute choisit de "viser constamment un impact de la cure dans l'existence, c'est-à-dire (de) vouloir opérer aujourd'hui une modification dans la relation du patient à lui-même, aux autres et à l'environnement" ; il est donc nécessaire pour le psychothérapeute d'accueillir le patient, d'accepter d'être modifié, modelé par lui. Ce "sentir ouvert" est une absolue présence du corps, dans sa mobilité.

Le psychothérapeute refuse la répétition névrotique de son patient, y compris dans le transfert. François Roustang présente l'échange psychothérapique comme "un don et un recevoir réciproques où chacun des protagonistes ne cesse de changer". Du fait de sa vision anticipatrice le thérapeute "impose au patient d'être ce qu'il est déjà non pas même seulement comme possibilité, mais comme réalité". Dès lors le thérapeute, et à travers son propre corps, "devra aiguiser tous ses sens pour que le corps de l'autre s'éveille" . Et dans le même temps, il devra veiller à ce que cette pression soit "d'une telle légèreté qu'elle ne donne lieu à aucun lien durable".

Dans cet état "d'attente attentive", le thérapeute, oubliant ce qu'il a appris, se fait observateur et participant à un échange corporel avec le thérapisant, ; les corps en effet se situant l'un par rapport à l'autre. "Les corps pensent avant de parler". Pour en finir avec le discours lancinant de plainte narcissique du patient, l'hypnose "apparaît comme une cure de désintoxication narcissique".

Le thérapeute a pris position dans et par son corps dans l'espace défini par le cadre thérapeutique, et "ordre" est donné à l'autre - le patient - d'être "juste à sa place, de prendre lui aussi une position juste, juste sa position, son exacte position à lui, et peu importe que cette position soit lourde ou légère, pétrie d'angoisse ou de tranquillité, méfiante ou confiante. Peu importe, pourvu que ce soit sa position et qu'il y adhère". Le symptôme n'est plus un quelque chose à détruire ou à démonter, mais une "défense engendrée par la peur de la vie ; une crainte de voir l'énergie circuler dans notre corps et au sein de nos relations aux êtres et aux choses".

La guérison grâce à l'interrelation avec le thérapeute, fait tomber ses systèmes de protection. Le thérapeute se déprend ; de son savoir, de ses théories, le thérapisant de sa plainte et de son attention narcissique. Ce qui ne signifie pas que le premier n'a rien appris, mais qu'il peut "tout oublier" ; ou que le second est sous influence, alors qu'il est "hétéronome". Pour François Roustang, l'homme s'est individualisé au travers de toutes les injonctions et inductions de notre apprentissage. C'est le principe même de l'hypnose : accepter cette forme d'hétéronomie c'est accepter de se retrouver élève disponible pour un apprentissage, un enseignement qui rendrait notre vie plus humaine. De même que l'apprentissage ne peut être fait par le maître à la place de l' élève, de même l'hypnotisé est le seul à donner son pouvoir à l'hypnotiseur.

Nous ne pouvons qu'être extrêmement attentifs et réceptifs à la démonstration de François Roustang qui vient secouer quelques vieilles assurances et surtout réintroduire une attention aux corps des deux protagonistes et des liens qui les unissent dans le cadre psychothérapique. La voie que propose Roustang n'est sans aucun doute pas l'unique ; néanmoins avec humilité, mais aussi avec de solides références philosophiques, il nous propose un cheminement original qui peut nous déstabiliser, nous théoriciens du langage. Pourtant il trouvera en chacun de nous l'écho de vécus corporels et de sensations de "juste place du corps" éprouvés dans le travail analytique ou psychothérapique avec nos patients.

En acceptant de suivre son argumentation, nous découvrons un domaine qu'il explore méthodiquement et qui ne peut qu'enrichir non seulement notre réflexion mais aussi notre pratique. Lisons son ouvrage comme on accepterait les injonctions d'un maître bienveillant, attentionné et qui toujours traite l'autre sur un pied d'égalité.