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A l'aube de la subjectivation : la psychanalyse, une question de subjectivation ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°109 - Page 23-25 Auteur(s) : Steven Wainrib
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Le concept de subjectivation s'est tout d'abord imposé en psychanalyse lorsqu'il a fallu rendre compte des multiples problématiques cliniques, affectant le sens de soi, tel qu'il se constitue en relation aux autres. Progressivement, s'est fait jour un nouveau point de vue en psychanalyse, s'efforçant de rendre compte des aspects inconscients d'un processus qui constitue un des ressorts essentiels de la vie psychique. .Vers un nouveau concept en psychanalyse Si le terme de subjectivation est volontiers employé de nos jours en sciences humaines, c'est bien parce que l'ancienne conception d'un sujet comme substance ou comme donné laisse la place à l'idée d'un processus permanent de production de soi. Les deux usages possibles de ce terme vont nous permettre d'en expliciter le sens dans une perspective psychanalytique. - Une première signification part de l'adjectif subjectif : la subjectivation consiste à rendre subjectif quelque chose, qui prendra sens en fonction de notre propre point de vue. Le fonctionnement psychique peut alors être considéré dans sa quête permanente d'un sens propre à donner pour tout ce qui nous affecte, que cela concerne notre environnement, notre corps propre et la relation entre les deux. La perspective psychanalytique nous invite ici à prendre en compte l'effet des processus inconscients, la subjectivation se nourrissant de la réalité psychique, au sens freudien. - Le deuxième sens est issu du substantif : la subjectivation tient alors d'un devenir sujet. Ainsi, au lieu de localiser le sujet dans la conscience - comme le fait la phénoménologie - ou d'évoquer le seul sujet de l'inconscient (Lacan), nous prendrons en compte l'émergence du sujet, à partir de multiples processus, à la fois conflictuels et associés. Loin de pouvoir être jamais achevée, cette quête de soi laisse à désirer, nous confrontant à l'écart entre une forme idéale pleine et le manque de complétude lié à la rencontre des différences, entre soi et les autres, entre les sexes et les générations. - Toute la pertinence du concept de subjectivation en psychanalyse, tient dans sa capacité de pouvoir relier les deux usages évoqués ici. Rendre subjectif et devenir sujet sont les deux faces d'une co-émergence du sujet et de sa réalité psychique. La subjectivation nous apparaît dès lors comme ce processus, en partie inconscient, par lequel un individu se reconnaît dans sa manière de donner sens au réel, au moyen d'une activité de symbolisation. Le jeu du petit fils de Freud, décrit dans Au-delà du principe de plaisir, peut nous en donner une illustration très simple. Lorsque l'enfant lance sa bobine et la récupère, il symbolise ainsi l'alternance de présence et d'absence de la mère, tout en forgeant du même coup sa position identifiante. Ernst devient par le jeu celui qui peut jeter la mère et la ramener à lui. La détresse ressentie en voyant les mouvements de la mère lui échapper, se trouve ici transformée dans ce jeu en facteur de subjectivation. Point clé, le sujet ne préexiste pas au jeu, mais se trouve plutôt dans la position d'un metteur en scène qui adviendrait de la réalisation de son scénario. Si une large part des symptômes névrotiques trouve son ressort dans de telles positions identificatoires, liées à la fantasmatisation inconsciente, d'autres problématiques semblent bien plutôt recouvrir un certain nombre de trous d'être, liées aux achoppement dans la "fonction subjectalisante" (R. Cahn) portée par l'entourage familial (1). Le point de vue de la subjectivation nous permet de dépasser l'opposition traditionnelle entre ce qui relèverait du pur intrapsychique et ce qui pourrait être dû à l'influence de l'environnement. Si la subjectivation consiste à prendre forme, à se donner corps, c'est dans un va-et-vient entre se reconnaître dans son propre scénario - comme dans le jeu de la bobine - et se faire reconnaître dans ses liens aux autres, dans une architecture ouverte aux influences de la culture et des mentalités des groupes d'appartenances. Nous disposons donc là d'un concept limite entre l'intrapsychique et l'intersubjectif. Plus ou moins partageable, plus ou moins fantasmagoriques ou transgressives, les opérations de subjectivation se tiennent dans un va-et-vient entre le monde interne et les aires de rencontre avec les autres. Deux modes fondamentaux de liens psychiques peuvent être ici distingués, à partir du moment où le sujet et ses objets apparaissent pris dans le jeu d'une définition réciproque : - Dans l'une, le sujet cherche à se produire en tentant de donner à l'autre un rôle d'objet complémentaire, dans une logique qui vise en son fond à effacer ou à voiler l'insoutenable du manque. Les relations d'objet, largement répertoriées par les psychanalystes, qu'elles tiennent de la fantasmatisation individuelle, ou d'un jeu interpersonnel, ne sont rien d'autre que la forme prise par cet espoir d'en finir avec le manque pour peu que l'objet soit déchu de son altérité, au profit du rôle qu'il jouerait dans un scénario. On comprend toute la violence et l'angoisse inhérente à la vie fantasmatique, confrontée au fait que l'autre n'est pas ce qu'il devrait être pour assurer une telle complétude. - L'autre mode fondamental est le lien subjectalisant, venant tempérer la désillusion liée à la découverte de l'altérité en ouvrant à une relation entre sujets, étayée sur la reconnaissance mutuelle. À l'aube de la subjectivation, les deux formes de liens se mettent en jeu, dans une relation complexe, c'est-à-dire à la fois antagoniste et cependant susceptible de s'intriquer. Il ne s'agit donc pas ici d'opposer un mystérieux "nourrisson du psychanalyste" à la visibilité du "bébé de l'observation". Au contraire, tout donne à penser que chaque vertex permet de capter une partie des logiques psychiques, soit en mettant l'accent sur la constitution progressive de la dimension fantasmatique, soit en donnant toute son importance aux aspects de la reconnaissance mutuelle. Celle-ci se tient dans tout un ensemble de processus entre l'enfant et son entourage, comme l'accordage affectif (D. Stern), l'ajustement des rythmes, mais aussi l'intégration des repères de la tiercéité (A. Green). Si le bébé est tiraillé entre instauration de liens à l'autre et quête de l'objet de complétude, remarquons qu'une telle dualité est également présente du côté les parents. Chargeant le bébé de leurs rêveries d'accomplissement de désir, de deuils ou d'échecs à réparer, ceux-ci n'ont-ils pas aussi à reconnaître le nouveau du nouveau-né, à trouver les voies du plaisir à entrer en relation avec un être qui va pouvoir s'auto- organiser en lien à son entourage ? Cette danse incessante de la relation d'objet et du lien subjectalisant est au coeur des processus de subjectivation, créant des équilibres qui rendent compte de la diversité des problématiques humaines. .Le travail psychanalytique, comme méta-subjectivation Un tel changement de perspective ne peut manquer d'infléchir notre conception du travail analytique. Quel que soit le dispositif retenu où l'âge des patients, le travail analytique consiste à mettre en place un cadre permettant de saisir, et de reconnaître, la dynamique inconsciente des processus de subjectivation. La situation transférentielle en fait émerger les virtualités, dans une actualisation qui met en résonance l'implication subjective de l'analyste. Les enjeux de la rencontre analytique dépassent ici quelque peu la conception classique du contre-transfert. Ainsi, Jean-Luc Donnet rend-il compte de cette "investigation menée par deux protagonistes, qui transforme ce qu'elle rencontre et se transforme par cette rencontre". Le terme de métasubjectivation me semble bien correspondre aux transformations qui peuvent résulter d'un travail analytique, dans la mesure où celui-ci permet de faire un retour symbolisant sur les éléments inconscients de cette rencontre de deux processus de subjectivation, celui de l'analysant et celui de l'analyste, dans un cadre approprié à sa saisie. Soulignons simplement ici qu'une telle perspective n'implique nullement une symétrie des positions de l'analyste et de l'analysant, mais une utilisation croissante de ce qui se met en jeu, au service de l'approfondissement du processus analytique de l'analysant. À l'heure où la pratique analytique connaît une nécessaire diversification, le développement du point de vue la subjectivation devrait nous permettre de sortir des clivages entre l'or pur de l'analyse de divan et ces pratiques supposées n'en être qu'une forme abâtardie, psychothérapies "d'inspiration psychanalytique", analyse d'enfants et d'adolescents, abord des familles et enfin cette nouvelle frontière qu'est le champ extrêmement fécond de la périnatalité et des liens premiers. Il me semble que l'avancée conceptuelle envisagée ici devrait nous permettre de saisir la spécificité du travail analytique, faisant le lien entre des pratiques qui pourraient sembler disparates, alors que leur diversité doit être pensée dans sa pertinence par rapport aux problématiques cliniques abordées. 1- Le lecteur intéressé pourra consulter pour de plus amples développements l'ouvrage collectif La subjectivation ( Dir. F. Richard, S. Wainrib). Dunod, Mai 2006.