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Universaux de psychanalyse dans le traitement des états psychotiques et borderline
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°55 - Page 11-12 Auteur(s) : Pierre Delion
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Universaux de psychanalyse dans le traitement des états psychotiques et borderline
Facteurs spatio-temporels et linguistiques

Quand Jeanne Magagna, une des dernières psychanalystes formée par Esther Bick à la méthode d'observation directe des bébés, m'offrit le livre de Henri Rey qu'elle avait fait éditer en langue anglaise à Londres en 1994, je ne pensais pas, qu'elle me pardonne, qu'il pût s'agir d'un ouvrage si remarquable.

Henri Rey, comme le dit Alain Braconnier dans sa préface de l'édition française, est pratiquement inconnu dans son propre pays. D'origine mauricienne, il fit des études d'ingénieur agronome, puis décida d'étudier la médecine et la psychiatrie à Londres. Achevant sa psychanalyse avec Herbert Rosenfeld, et très en lien avec la Tavistock Clinic où il a donné de nombreux enseignements, il a travaillé pendant trente-deux ans au Maudsley Hospital auprès des patients psychotiques et borderline, avant de prendre sa retraite en France, aux Portes en Ré (Rey ?). Il en profitera pour enseigner à travers le monde, au Canada, en Australie, en Afrique du Sud. Mort en ce début d'année (12 Janvier 2000) à l'âge de quatre-vingt huit ans, Henri Rey vient enfin d'être traduit en français grâce au travail des Editions du Hublot.

Cet ouvrage qui traite des universaux de psychanalyse renvoie à des mécanismes et des structures psychiques très archaïques intéressant la psychanalyse, tels "les processus intra-utérins ou encore les relations mère-enfant très précoces, aux structures schizo-paranoïdes, aux relations d'objet partiel, aux processus dépressifs et à l'élaboration précoce de l'espace intérieur, constitué d'objets internes et externes". Ayant attendu volontairement d'avoir des années de pratique derrière lui, Henri Rey énonce deux notions fondamentales pour lui : "l'espèce humaine n'aurait pu exister sans la sexualité" et "nous sommes par essence finis et mortels", à partir desquelles, il en infère que "c'est la raison pour laquelle les conséquences de la pulsion de vie comme de la pulsion de mort régissent notre vie." Il va développer à partir de ces deux notions une dynamique de recherche qui le conduira à réenvisager l'apport freudien d'une manière vivante et féconde. Par exemple la pulsion de mort est comprise au sens non seulement de mort physique, mais aussi de mort de la pensée. Mais on ne peut tuer les pensées, seulement essayer de les bloquer. Les mécanismes du refoulement, du déni, de la répression des souvenirs, sont compris comme des dérivés de la pulsion de mort. S'appuyant sur le phénomène de l'apoptose, il en déduit que la destruction ou l'abolition des structures somatiques ou psychiques sont indispensables au développement d'une structure plus avancée au cours de l'évolution et de la maturation de l'individu. La pulsion de mort, impliquant la mort de la pensée, est au service de l'espèce humaine et de l'individu. "Plus loin, il étudiera en référence aux travaux de Lawrence Kubie le concept de pulsion comme unité constituée d'un substrat biochimique, d'un réseau neuronal et d'une structure psychique en quête d'un objet adéquat". De quoi réjouir ceux qui s'intéressent aux articulations rendues possibles par les propositions théoriques de G-M. Edelman dans sa Biologie de la conscience.

Puis il explore les structures d'espace et de temps en utilisant d'une façon dynamique les conceptions piagétiennes et en les reliant aux conceptions psychanalytiques : "il y a quarante ans ; lorsque j'ai commencé à étudier la psychanalyse, je me suis mis à étudier les travaux de Piaget et ses tentatives pour donner aux processus cognitifs le même élan que la psychanalyse avait donné aux pulsions de vie et de mort et aux fantasmes".

Cela le conduit tout culturellement à s'intéresser à la psycholinguistique. Remarquant que le principal outil thérapeutique de la psychanalyse était le langage, il a proposé au London Institute of Psycho-Analysis de mettre en place une formation à ce sujet. Qui lui fut confiée. Il a alors consacré une partie de ses travaux à la mise en relation des schèmes sensori-moteurs précoces, des représentations précoces et de leur lien avec les troubles de la pensée typiques de la schizophrénie, et des représentations et de leur lien aux mots. Cet ouvrage aborde quelques uns de ces points, et les idées de Henri Rey paraissent très riches sur ce chapitre, notamment à partir de certaines des idées très originales de René Thom sur la densité sémantique des mots. "J'ai tenté de discuter de manière plus complète la nature concrète et spatiale des mots qui, servant de contenants pour l'identification projective, acquièrent sens et vie, autrement dit, le statut de structures objectales pourvues de domaines d'échanges internes et externes".

Nous trouvons là des ponts intéressants pour tout ceux qui se préoccupent des liens entre les représentations de choses et les représentations de mots, sur leur importance dans les interactions normales et pathologiques, et sur le processus de la sémiose. On peut à cette occasion regretter que Henri Rey n'ait pas eu connaissance du travail de Charles Sandor Peirce sur la sémiotique. En effet, "Freud n'a jamais considéré que la psychanalyse était simplement une méthode de traitement, mais avant tout une méthode d'investigations des rouages de l'esprit humain, et dans cette méthode la sémiotique joue effectivement un rôle important".

Utilisant de nombreux exemples cliniques très pédagogiques reprenant les récits des patients ainsi que leurs comportements et leurs activités non verbales, il décrit comment les mots sont utilisés pour l'intériorisation des expériences ou des structures, et la fixation de ces expériences dans la mémoire : "le mot sera traité comme un objet qui, assimilé par identification introjective et par des processus de transformation, s'incorpore à la mémoire du soi. Les mots peuvent aussi être expulsés comme des objets indésirables, ou bien rester à l'intérieur sans être assimilés". Mais il insiste sur le moment dans le développement du langage, où la manipulation d'objets et la manipulation de mots sont si étroitement intriquées que le sujet a peine à distinguer l'action et le contenu concret, de leur représentation verbale. D'ailleurs, Freud insistait déjà sur cette particularité du schizophrène qui "traite les représentations de mots comme des représentations de choses".

Enfin, toujours à la recherche d'une méthodologie plus précise pour définir ses universaux de la psychanalyse, Henri Rey se réfère avec beaucoup d'intérêt aux travaux de Ignacio Matte-Blanco. Dans une remarquable revue critique de son ouvrage L'inconscient comme Ensembles Infinis : un essai de Bi-Logique, Rey nous rappelle que ce livre est écrit pour des psychanalystes aussi bien que pour des philosophes et des mathématiciens. Pour Matte-Blanco, "les caractéristiques du système inconscient décrit par Freud révèlent le fonctionnement d'une logique propre à ce système, dont la marque distinctive fondamentale est de traiter comme symétriques les relations qui dans la logique scientifique ne sont pas considérées comme telles". Prenant appui sur le concept d' "ensembles infinis", Rey observe que Matte-Blanco peut en arriver à de nombreux éclaircissements et à de nouvelles applications résultant de la reformulation des expériences humaines et des relations d'objet, autrement dit, de l'émotion, du sentiment et de la pensée. Il s'accorde bien aux façons nouvelles, actuelles, d'approcher les données psychanalytiques : "ces nombreuses voies différentes peuvent embrasser, par exemple, les efforts de Lacan pour rendre à l'inconscient sa véritable essence, et l'utilisation que fait cet auteur du langage ; le travail de Bion et ses tentatives pour trouver une méthode qui décrive et traite les éléments primaires de la connaissance et le processus de transformation ; les applications de la psychologie piagétienne à la psychanalyse ; l'application de l'activité de classification de l'esprit aux données analytiques, aux théories de la formation du symbole, aux métaphores chez Rubinstein ; l'utilisation de l'approche psycho-linguistique par rapport à la fonction du rêve".

Dans tous les chapitres abordés par cet auteur, la clinique est au premier plan, et les soucis méthodologiques sur lesquels je me suis un peu arrêté, ne doivent pas faire oublier que Rey est un grand psychanalyste ; nombre de ses histoires sont rapportées comme Freud, Klein, Resnik et bien d'autres nous ont appris à le faire. Son intuition y apparaît avec force et rendent ses recherches de concepts aux confins de la psychanalyse d'autant plus signifiants.

Nous conclurons avec un extrait de la préface anglaise de John Steiner : "jusqu'à présent, le travail d'Henri Rey ne s'est pas fait connaître autant qu'il l'aurait dû et il faut espérer que ce livre permettra à un plus large public de découvrir certaines idées parmi les plus créatives et originales qui puissent se trouver à l'interface de la psychanalyse, de la psychiatrie et des autres disciplines...". Rey, avec son inimitable appétit français pour les bonnes choses, montre comment ses patients sont empêchés de prendre part à la vie par leurs angoisses, leur besoin de revanche, et leur retrait dans le négativisme. Gageons que les lecteurs français, avec leur inimitable appétit pour les bonnes choses, vont apprécier ce trésor à sa juste valeur, et qu'il viendra féconder leurs pensées et leurs pratiques, notamment auprès des patients les plus en difficultés.