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L'instinct du langage
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°55 - Page 16-17 Auteur(s) : Michel Gosme
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L'instinct du langage

Il n'est jamais inutile d'aller lire aux confins de notre espace de recherche les textes qui proviennent d'autres modèles culturels et scientifiques. C'est avec une telle curiosité qu'il faut s'atteler à la lecture de l'ouvrage de Steven Pinker, L'Instinct du langage, qu'on peut lire soit comme une somme, parce qu'y sont exposés de façon assez exhaustive les liens étroits qu'entretiennent la psycholinguistique et les sciences cognitives, soit comme une ouverture, si l'on veut bien considérer que les résultats à première vue exotiques suscitent interrogations, débats, confrontations, et reconnaissance critique.

Steven Pinker dirige le centre de neurobiologie cognitive du MIT, et l'ouvrage, qui fit beaucoup de bruit outre-atlantique est depuis peu disponible chez Odile Jacob. Dans une traduction dont le retard à venir peut signifier soit un démenti à la thèse de l'auteur, selon laquelle la pensée est sinon unique, du moins universelle, soit au contraire l'exemple même que la traduction n'est qu'affaire de temps et de technique. Toujours est-il que cet ouvrage arrive à point nommé pour éclairer le lecteur psychanalyste et un peu curieux de la distribution conflictuelle des champs épistémologiques sur la place de la réflexion sur le langage dans les sciences contemporaines.

Dans les colonnes du dernier Carnet Psy (n° 54), Daniel Widlöcher faisait référence aux sciences dites cognitives, non tant pour montrer qu'elles n'existaient pas en tant que sciences, mais pour signaler qu'elles constituaient la ligne d'horizon, la limite de la pensée sur l'inconscient. Tout cela, -et les refus nombreux et en théorie justifiés des tenants d'une conception orthodoxe de l'inconscient freudien-, nous amène à lire avec d'autant plus d'intérêt que les critiques seront actives, et stimulantes, cet ouvrage dont le moindre mérite est d'avancer avec un enthousiasme humaniste (à peser soigneusement) des thèses contraires à nos principes, tout particulièrement quant à la constitution du sujet.

L'école américaine en psycholinguistique se fonde sur les travaux du linguiste Noam Chomsky, dont on préférera lire les articles fondateurs (Chomsky, 1956,1962) sur les modélisations en linguistique que le résumé qu'en donne Pinker, dans la mesure où ce dernier gomme un peu la rigidité axiomatique qu'impliquaient dans les recherches fondamentales de Chomsky et le commanditaire (l'armée), et les bénéficiaires (les chercheurs en intelligence artificielle, aux beaux jours de la cybernétique). Mais l'ouvrage permet de retenir l'essentiel de la théorie de Chomsky, grâce aux vertus vulgarisatrices de Pinker : la langue est une combinatoire d'éléments prélevés dans un ensemble discret, qui permet la production d'une infinité de phrases. À ce premier postulat, qu'on extrapole d'ailleurs aisément de Saussure, s'ajoute le second : toute phrase répond à une bipolarisation hiérarchisée de deux termes, syntagme nominal et syntagme verbal, bipolarisation qui transcende la diversité des idiomes et la variété des idiotismes. Les modélisations, complexes à suivre dans les travaux originaux, se trouvent correctement résumées chez Pinker : la mathématique de la structure de la langue réduit cette dernière à une grammaire universelle du langage. Le mythe du pré-babélien, sur lequel revient l'auteur, dans le but de se démarquer des spéculations sur une hypothétique proto-langue est alors avantageusement remplacé par une intellection, sur laquelle travaillent les cognitivistes, et qui fait appel aux outils des neurosciences. Pinker peut ainsi définir le mentalais, un espace exigé par la théorie et fondé sur des observations, ainsi que sur quelques réfutations parfois séduisantes lorsqu'elles s'appuient sur des résultats confirmés en anthropologie ; la certitude phénoménologique suivant laquelle le monde serait structuré selon des catégories linguistiques s'en trouve ébranlée.

Le mentalais de Pinker est-il l'inconscient, fût-il neuronal ? Rien n'interdirait une telle lecture, si quelques assertions ne signalaient une ignorance des effets de censure qui définissent pourtant à notre avis le sujet dans son rapport à la parole : par exemple, affirmer que chacun a éprouvé des difficultés à "trouver ses mots", ou à formuler correctement une pensée "déjà là", est-ce bien la preuve d'un mentalais pré-verbal ? Ne serait-ce pas plutôt une illustration éclatante des processus de refoulement ? Il n'en demeure pas moins que si sur ce point la théorie de Pinker est discutable, il s'appuie ailleurs sur des résultats troublants et sur des observations intéressantes ; la formation des parlers "pidgin", la qualité flexionnelle du langage des sourds-muets, le retour sur certains cas d'aphasie. Il est évident que sur ces points les cognitivistes accordent au fonctionnement du psychisme des territoires où la langue impossible ou perdue n'exclut pas un instinct de langage, inhérent à la structure de la pensée, ni des pathologies qui restent à étudier... On peut donc accepter l'idée que les avancées expérimentales, abondamment commentées dans l'ouvrage, même si elles ne conduisent pas à des conceptualisations définitives, conduiront à revoir les nosographies, ce qui peut intéresser la neuropsychiatrie, et à reconsidérer certaines pathologies du langage, ce qui peut interpeller la psychanalyse.

En expérimentaliste averti, Pinker ne déduit jamais plus que ce que les résultats permettent : comme les résultats sur la localisation de l'aire du langage sont encore parcellaires, il n'exclut pas l'hypothèse d'un principe de dissémination neuronale. On retiendra l'idée féconde que le langage n'a pas seulement un "siège", au sens où l'entendaient les physiologistes de la fin du dix-neuvième siècle, mais un domaine d'extension qui dépasse celui de l'aire périsylvienne.

La démarche, au bout du compte et on l'a bien compris, s'inscrit dans une science du normal, celui d'une espèce humaine qui se définit comme toute autre par l'affinement de ses capacités adaptatrices, et le langage est ici considéré comme l'une d'elles. La référence au darwinisme est constante, et si pour un lecteur européen, le caractère presque révolutionnaire que l'auteur lui prête peut faire sourire, il ne faut pas oublier que dans le climat intellectuel nord-américain, elle est militante, et de plus ici honnêtement exploitée, puisque aucun relent de darwinisme social n'entache la pensée de Pinker.

En somme, une fois acceptés les postulats du chapitre I, "le langage est une adaptation biologique servant à communiquer des informations", "l'homme utilise le langage comme l'araignée tisse sa toile", la lecture de cet ouvrage foisonnant est tout à fait nécessaire pour la connaissance d'une pensée assez dérangeante pour qui est plus habitué à la linguistique de Jakobson, dont on sait qu'elle a nomadisé dans la théorie lacanienne, qu'à l'école de Chomsky, qui ne s'appuie que très accessoirement sur la distinction discours/langue, ou sur les effets de parole. Nécessaire également, la confrontation avec le domaine des sciences cognitives, si c'est l'occasion d'avancer avec encore plus de précaution théorique dans le champ de la psychanalyse, que l'on entend dire ici ou là en péril. Rien ne nous empêche de douter de la probabilité d'un gène de la grammaire, ni de maintenir en théorie un relativisme sans lequel on ne peut constituer l'autre en tant que sujet ; mais tout doit nous engager à prendre au sérieux des recherches qui s'inscrivent dans une cohérence méthodologique certaine, qui emprunte aux sciences exactes et aux sciences de l'homme.