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A l'aube de la subjectivation : Partage d'expériences et rythmicité dans le travail de subjectivation
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°109 - Page 29-34 Auteur(s) : Albert Ciccone
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Je vais proposer quelques réflexions concernant les processus à l'aube de la subjectivation, à partir d'une double pratique : une pratique psychanalytique auprès d'adultes, d'enfants, et une pratique d'observation de bébés. Ces réflexions s'appuieront aussi sur l'idée que l'expérience auprès du bébé, la connaissance du bébé et des particularités du lien parent-bébé, peut aider à construire des modèles du soin psychique en général et du travail psychanalytique en particulier ou de certains de ses aspects. J'esquisserai simplement trois idées : - la première consiste à dire que le travail de subjectivation, de saisie des expériences subjectives s'appuie, pour partie, sur des processus de partage d'expériences, et en particulier de partage d'expériences émotionnelles et affectives ; - la seconde idée est celle selon laquelle le travail psychique de subjectivation suppose et repose sur une rythmicité de telles expériences ; - la troisième, enfin, soulignera la manière dont ces considérations concernent tout autant le développement psychique du bébé que le développement du processus psychanalytique et de l'expérience de rencontre que le dispositif psychanalytique permet et soutient. Subjectivation et partage intersubjectif d'expériences Je soulignerai donc d'abord l'idée que le travail de subjectivation, de saisie, d'appropriation d'une expérience subjective, suppose l'expérience d'un partage, et d'abord d'un partage émotionnel, affectif. Autrement dit, la subjectivation suppose la création et le passage par des aires intersubjectives d'expériences. Le partage d'expériences, d'émotions, d'affects, est à la fois l'une des figures ou l'une des scènes de l'intersubjectivité et l'une des conditions de sa constitution. La notion d'intersubjectivité a un double sens. Elle désigne à la fois ce qui sépare, ce qui crée un écart, et ce qui est commun, ce qui articule deux ou plusieurs subjectivités. L'intersubjectivité est à la fois ce qui fait tenir ensemble et ce qui conflictualise les espaces psychiques des sujets en lien. On sait combien l'intersubjectivité est une notion tout à fait actuelle, centrale dans nombre de travaux et dans des épistémologies différentes - même si la conception de l'intersubjectivité n'est bien sûr pas tout à fait identique d'une épistémologie à l'autre. Mais tous ces travaux explorent en particulier, d'une manière ou d'une autre, la façon dont la subjectivation s'origine, prend sa source dans des expériences intersubjectives. Si la subjectivité se développe à partir d'expériences intersubjectives, ce processus de croissance va nécessiter tout un travail de l'objet. La subjectivation se déploie à partir du travail psychique de l'objet dont le sujet -ou le futur sujet- est dépendant. Le bébé pense d'abord avec l'appareil à penser d'un autre, avant d'intérioriser cette expérience et de construire son propre appareil à penser. Ce n'est bien sûr pas là une idée nouvelle ni originale. La psychanalyse repose d'une certaine manière sur une telle conception : tout seul on n'y voit pas clair ; on a besoin d'un autre pour pouvoir penser ; la pensée se développe dans le lien à un autre (cf. aussi Ciccone, 2004). Partage d'affect et d'émotion dans la psychanalyse On sait combien certains -Bion, par exemple, ou d'autres- accordent une importance primordiale à l'expérience d'être en contact avec le patient. L'attention est portée à ce point de de "césure" (comme dit Bion, 1975), et l'analyse concerne la rencontre elle-même : "Il n'y a pas de sémiologie et de psychanalyse du patient, il y a une sémiologie et une psychanalyse de la rencontre", comme le dit Salomon Resnik (1999) - un de ses livres s'intitule d'ailleurs Sémiologie de la rencontre (Resnik et al, 1982). Le modèle du fonctionnement alpha de Bion (1962) est bien un modèle intersubjectif, un modèle du partage d'expériences, émotionnelles, affectives - même s'il faudrait différencier la projection d'affects ou d'émotions et l'identification projective qui consistent à se débarrasser des contenus mentaux concernés, et le véritable partage, qui lui, s'inscrit dans l'expérience d'une position dépressive, suppose l'accès à et la tolérance d'une position dépressive. Le lieu de l'exploration est toujours l'expérience émotionnelle actuelle, au moment présent, non pas du sujet mais du couple analytique au travail. Les affects et les émotions occuperont par ailleurs une place d'emblée centrale, primordiale, aussi bien en ce qui concerne les modèles de développement qu'en ce qui concerne les pratiques et les théories des pratiques psychanalytiques. La croissance mentale du bébé et du sujet est intiment corrélée au développement de sa vie émotionnelle ; le soin psychique suppose et résulte du contact avec la vie émotionnelle, de la transformation et de la représentation de la vie émotionnelle. Partage d'expériences dans les modèles cognitivistes, développementaux et interactionnistes Hors l'épistémologie psychanalytique, on sait comment les interactionnistes, les psychologues du développement ont pu particulièrement étudier et modéliser, à leur manière, de telles expériences intersubjectives. On a ainsi, par exemple, souligné le rôle et la fonction essentiels des expériences d'accordage, d'ajustement, de partage émotionnel, de régulation émotionnelle mutuelle, de création commune d'expériences subjectives. On sait comment Daniel Stern (1997, 2003), par exemple, a pu explorer dans le détail et donner une figuration précise des "moments de rencontre", de ce qui se produit dans le paysage intersubjectif d'une relation mère-bébé ou thérapeute-patient, lorsque se réalise une rencontre : le contexte intersubjectif, le "mode d'être ensemble", c'est-à-dire la connaissance implicite partagée par chacun des partenaires, est perturbée, déséquilibrée par une connaissance nouvelle, un mot nouveau, une interprétation., et cette perturbation, si elle est mutuellement reconnue, produira un moment de rencontre qui générera un nouvel état intersubjectif, une nouvelle connaissance implicite partagée, un nouveau mode d'être ensemble. D'autres approches développementales décrivent, par exemple, la manière dont le bébé recherche une expérience commune, une expérience subjective partagée, pour par exemple donner sens à une situation asensée, incompréhensible. Le bébé recherche un tel partage à travers, par exemple, l'utilisation de ce qu'on appelle la "référence sociale", le "regard référentiel" (qui consiste à lire sur le visage d'un autre le sens émotionnel d'une situation dans laquelle se retrouve le bébé et qui est énigmatique, inconnue, ou dont la teneur affective est énigmatique). Le bébé a par exemple recours à une telle manoeuvre pour savoir s'il peut s'engager dans la situation, dans l'action, si la situation n'est pas dangereuse. Lorsque le partenaire du bébé indique que la situation n'est pas dangereuse, que le bébé peut la surmonter, qu'il peut y aller, etc., le bébé vit alors ce que les psychologues du développement appellent l'expérience d'un "moi dyadique", l'expérience d'un "aller ensemble", d'un "aller avec", qui bien sûr fortifie son sentiment de sécurité intérieur, son sentiment d'être accompagné dans son for intérieur, lors d'expériences de rencontre avec l'altérité, avec la réalité. Les comportements de référence sociale ne sont bien sûr pas utilisés seulement par les bébés. Si l'on se retrouve par exemple dans une situation pas très habituelle et potentiellement inquiétante (dans un avion qui traverse une zone de turbulences, ou sur un télésiège qui s'arrête suspendu à 20 mètres du sol), on va chercher sur le visage des gens qui nous entourent, supposés habitués d'une telle situation, des signes indiquant s'il y a lieu de s'inquiéter ou pas. Bref, on sait que les expériences de partage intersubjectif sont précoces, primaires, le bébé ayant d'emblée, dès les premiers mois, une sensibilité aux sentiments, aux intérêts, aux intentions des personnes de son entourage (Trevarthen, 1979, 1989, 1996). Elles se développent jusqu'à ce qu'apparaissent aux alentours de 18 mois ce que les psychologues du développement appellent la "conscience réflexive" (cf. Emde, 1999), que l'on peut considérer comme l'aboutissement des expériences répétées de partage émotionnel et affectif. L'enfant devient par exemple capable non seulement d'entrer en contact avec un sentiment de désarroi éprouvé par un autre mais aussi de s'impliquer dans cette situation par des actes adressés à l'autre : l'enfant à partir de 18 mois peut s'occuper d'un autre enfant en détresse, le consoler, l'aider. Quelques enjeux du partage intersubjectif d'expériences Dans toutes ces situations d'intersubjectivité, dont je viens simplement d'esquisser très rapidement quelques indices, on peut dire que le partage intersubjectif conduit l'enfant à trois types d'expérience, qui peuvent se recouvrir : - le premier est l'apprentissage, la saisie, la figuration de l'affect de l'autre, des émotions de l'autre, et de ce fait la compréhension de ses états mentaux ; - le second est la saisie par le bébé de ses propres affects et émotions reflétés ou indiqués par l'autre, par l'objet -indiqués ou voire transmis et imposés par l'objet ; - le troisième est l'exploration par le bébé de ses propres affects ou émotions à l'intérieur de l'objet, à l'intérieur d'un autre espace mental (c'est là une définition de l'identification projective, ou d'une forme d'identification projective). Les expériences de rencontre, de partage d'affect ou d'émotions, de lien intersubjectif, si elles sont essentielles, si elles nécessitent des ajustements, des accordages, supposent par ailleurs une temporalité particulière. Elles supposent, pour soutenir le contact avec le monde, avec l'autre et avec soi-même, une rythmicité qui assure l'éprouvé de l'expérience. Je vais juste dire quelques mots sur l'importance de la rythmicité des expériences en général, et des expériences de rencontre ou de partage affectif et émotionnel en particulier (cf. Ciccone, 2005a). La rythmicité des expériences La rythmicité des expériences concerne au moins trois types d'expérience : elles concernent tout à la fois l'alternance des positions d'ouverture objectale et de repli narcissique, les échanges interactifs et intersubjectifs, et les épreuves de présence/absence de l'objet. Le rythme comme base de sécurité Une première perspective consiste à considérer le rythme comme constitutif d'une base de sécurité. La sécurité de base est l'effet de -ou suppose- une rythmicité, une expérience rythmique. Il est classique de dire que la rythmicité des expériences, notamment des expériences de présence et d'absence, donne une illusion de continuité. Pour cela, l'objet ne doit pas s'absenter un temps au-delà duquel le bébé est capable d'en garder le souvenir vivant. Winnicott (1971) a bien souligné l'aspect traumatique de la séparation qui, au-delà d'un certain temps, produit une perte et plonge le bébé dans une expérience d'agonie. L'objet ne doit pas démentir la promesse de retrouvaille, et la retrouvaille doit s'effectuer de manière rythmique, et à un rythme qui garantisse la continuité (s'il faut nourrir un bébé toutes les trois heures, ce n'est pas seulement pour des raisons physiologiques) -et on peut bien sûr dire la même chose à propos de la rythmicité des séances dans le dispositif thérapeutique, psychanalytique. Bref, la rythmicité est une des conditions d'une expérience de sécurité. C'est un tel "rythme de sécurité", comme disait Tustin (1986), rythme basal de sécurité, qui fait cruellement défaut à l'enfant autiste, par exemple, et G. Haag (1986), entre autres, a très bien décrit, à partir de la clinique de l'autisme, cette structure rythmique du premier contenant. On pourrait bien sûr évoquer aussi ce que les psychosomaticiens appellent les "procédés auto- calmants" (Smadja, 1993 ; Szwec, 1993), qui sont aussi souvent de nature rythmique, qui diffèrent des agrippements rythmiques autistiques, mais qui ont aussi pour fonction de produire une zone de perception permanente, qui donne au sujet un sentiment de sécurité et de maîtrise dans son expérience de soi et son expérience du monde. La rythmicité comme sécurité de base peut s'observer très facilement chez un bébé ordinaire. Prenons par exemple la situation suivante : on peut observer un bébé de 8 ou 9 mois essayer de symboliser les départs soudains et imprévisibles de la mère en jouant avec des objets qu'il frappe légèrement et à plusieurs reprises l'un contre l'autre, comme s'il essayait d'expérimenter et de contrôler le collage/décollage des objets qui symbolise le contact/détachement d'avec la mère qui apparaît et disparaît (c'est là un précurseur du jeu de la bobine). Mais une observation fine révèlera que le bébé, en même temps qu'il réalise ces gestes avec ses mains et qu'il est occupé "consciemment" -si l'on peut dire les choses ainsi- à son exploration, est aussi en train de faire un autre geste avec ses pieds et ses jambes : il frotte légèrement et de manière rythmique la plante d'un pied contre la cheville de l'autre jambe. On peut voir ainsi comment le contact discontinu des objets manipulés, représentant la discontinuité du lien à la mère, est représentable, jouable, sur fond de contact continu, d'une zone de permanence rythmique représentant la sécurité de base du lien d'attachement. Si l'on poursuit l'observation, on verra le bébé babiller, semblant se raconter une histoire avec les jouets qu'il entrechoque, manipule. Puis il initiera un jeu avec l'observateur, à qui il tendra un jouet mais sans le lâcher, jouet qu'il jettera ensuite à terre attendant que l'observateur le ramasse et le lui redonne, etc. Tout cela dans un plaisir partagé. La séparation et la permanence du lien sont symbolisées, représentées, par le jeu, de soi à soi, de soi à l'autre, sur fond de continuité. La discontinuité est éprouvée et est créatrice sur fond de continuité. On pourrait relever aussi de telles manoeuvres rythmiques chez des enfants, dans leurs dessins, leurs productions, leurs comportements, ou chez des patients adultes, dans leurs attitudes, leurs discours, leurs associations, etc., et l'on verrait la manière dont ces manoeuvres protègent d'angoisses primitives, d'éprouvés de chute ou de chaos liés à la perte, à la séparation. On peut donc dire que la rythmicité organise la séparation, la fracture que celle-ci produit, le chaos dans lequel elle plonge. Le chaos provient tout autant de la séparation d'avec l'objet primaire que de la rencontre avec le monde, avec l'altérité. (C'est par le rythme que s'opère le passage du chaos à l'ordre, comme le dit le philosophe Henri Maldiney, 1973.) Si le rythme organise le chaos de l'être au monde, il fait partie du développement lui-même, il est intrinsèque au développement. On peut dire, par exemple, que le développement suppose une oscillation rythmique des mouvements d'ouverture objectale et des mouvements de fermeture narcissique. Bion (1963) considérait que tout développement, en particulier lors de "changements catastrophiques" -comme l'apparition d'une idée nouvelle-, se produit par une fluctuation entre les positions paranoïde-schizoïde et dépressive. On peut, en effet, considérer le développement psychique comme non pas une succession de stades ou de phases de développement, mais comme une oscillation, rythmique, entre différentes positions, certaines plus objectales d'autres plus narcissiques, l'une dominant selon l'histoire du développement et selon le contexte intra et intersubjectif (Ciccone et Lhopital, 2001). Rythme, intersubjectivité et interactions Quelle est maintenant la fonction du rythme dans l'intersubjectivité, dans le partage intersubjectif, émotionnel, affectif, et dans les interactions, corrélats comportementaux de l'intersubjectivité ? Certains interactionnistes décrivent les interactions mère-bébé comme une véritable danse, une chorégraphie. Les accordages, les ajustements dans cette chorégraphie visent à trouver ou créer le rythme qui soutiendra la rencontre intersubjective, la communauté d'expérience, le partage d'expérience. Notons qu'il y a de nombreux "faux-pas" dans cette danse (un chapitre d'un livre de Stern s'intitulait Faux pas dans la danse, 1977). Les microanalyses des interactions révèlent que la majeure partie des interactions (les trois quarts environ) sont des interactions d'ajustement. Seuls un quart des interactions sont des interactions de communication, ou de "communion" pourrait-on dire. Autrement dit, il est normal de se rater, la dysrythmie est normale. Et comme je le dis souvent, une mère suffisamment bonne est une mère aux trois quarts mauvaise. La rythmicité des interactions est notamment caractérisée par une succession d'engagements et de retraits (je parlais de la rythmicité des mouvements d'ouverture objectale et de fermeture narcissique). Et il est important que le parent, l'adulte respecte les retraits du bébé. Et c'est la même chose pour le travail psychanalytique. Le retrait permet l'intériorisation, l'investissement "auto" de l'inter- relation. Il a un effet par ailleurs de pare-excitation. Un engagement continu est sur-excitant et produira entre autres des retraits anormalement longs chez le bébé (cf. Decerf, 1987). À propos de la rythmicité des interactions, il faut bien sûr rappeler les travaux de Daniel Marcelli (1986, 1992, 2000), dont on sait la manière dont il a souligné les particularités de la rythmicité dans les interactions, notamment dans les interactions ludiques. Tous les travaux sur les interactions ludiques précoces (Ciccone, 2005b) soulignent la réciprocité émotionnelle, affective, la dimension intersubjective de ces jeux précoces. L'expérience de soi dans le jeu du bébé est une "création mutuelle", comme dit Stern (1985). La rythmicité dans le processus thérapeutique Toutes ces considérations concernant la rythmicité des interactions, des interrelations intersubjectives peuvent bien sûr s'appliquer au processus thérapeutique, psychanalytique, à la rencontre au sein de ce processus (Ciccone, 2005a ; Ciccone et Ferrant, 2006). On peut décrire, souligner la rythmicité dans la rencontre, dans le contact émotionnel, dans la compréhension, dans les accordages, les ajustements entre analyste et patient. Quelques travaux ont exploré une telle rythmicité du processus. D. Meltzer, par exemple, dans un écrit ancien, intitulé Le processus psychanalytique (1967), mettait en évidence le rythme cyclique formé par l'abord d'une position dépressive puis le mouvement de reflux lié aux éprouvés de séparation. Il décrivait ce rythme cyclique, oscillatoire sur plusieurs séquences de temps, montrant comment on peut retrouver dans la séquence d'une année la même rythmicité particulière à un patient que dans celle d'un trimestre, celle d'une semaine et même celle d'une seule séance. Dans un écrit plus récent (Le monde vivant du rêve, 1984), Meltzer décrit le rythme dans le travail du psychanalyste, travail d'exploration, de formulation ou d'interprétation, de compréhension du matériel. Un tel travail est rythmé par l'alternance de différents états émotionnels : depuis la confusion, suivie par une montée de l'excitation, jusqu'à la formation d'une intuition interprétative, laquelle conduit à une formulation qui rend compte de, et transmet, une compréhension. Ce processus aboutit à une véritable expérience esthétique, ce cycle se renouvelant à l'intérieur d'une séance ou d'une séance à l'autre. Cette rythmicité dans le déroulement et dans le développement de la compréhension traduit bien sûr l'ajustement entre patient et analyste, jusqu'à cette expérience commune d'accordage, de rencontre dans et par une compréhension partagée, c'est-à-dire la trouvaille ou la co-création d'un rythme commun. On peut trouver aussi une brève étude du rythme dans une séquence rapportée par Bion. Ce dernier a très peu évoqué cette question mais il fait une allusion au rythme dans son travail sur Le jumeau imaginaire (1950) -ce qui introduit une figure inhérente à la notion de partage intersubjectif et qu'il faudrait explorer : la figure du double. Ce n'est pas dans ce sens là que Bion évoque le rythme, mais il est intéressant de constater que c'est à l'occasion de sa réflexion sur le jumeau imaginaire qu'il le fait. Bion prête une attention particulière au rythme des associations et des interactions, et montre comment l'analyste peut s'accorder au rythme du patient, ou bien casser le rythme, ce qui produit angoisse, incompréhension, réactions hostiles. Partage intersubjectif et modèles du soin J'ai parlé du partage intersubjectif, de la rythmicité qui sous-tend une telle expérience, cela aussi bien dans le couple parent-bébé que dans le couple psychanalyste-patient. Revenons, pour terminer, au couple parent-bébé et à ce que celui-ci peut nous apprendre sur les modèles du soin, à partir des expériences de partage émotionnel et affectif. L'un des intérêts de l'observation de bébés réside dans le fait qu'elle donne des modèles du soin psychique, de la position soignante (Ciccone, 1998). On peut trouver ou construire de tels modèles en différents endroits. Je n'en évoquerai ici qu'un seul : les conduites de consolation. Comment un parent s'y prend-il pour consoler un bébé, c'est-à-dire pour détoxiquer une expérience traumatique, la transformer, en permettre le dépassement ? Et quel modèle cela peut-il nous donner du processus psychanalytique, ou d'un aspect du processus psychanalytique ? On est là dans des expériences prototypiques de partage d'affect, et de régulation émotionnelle mutuelle. Il y a plusieurs manières de consoler un bébé. L'une des manières, que l'on observe chez les parents, consiste à détourner l'attention du bébé, et à attirer son attention sur un objet, un événement plaisant. On a là un modèle de soin basé sur le renforcement au mieux du refoulement, au pire du déni. C'est le soin à l'américaine où il s'agit de positiver, de voir le bon aspect des choses. Il y a des manières beaucoup plus subtiles et complexes de consoler. L'une d'entre elle consiste à réaliser ce que Stern appelle des "accordages manqués à dessein", "intentionnellement manqués" (1985). De quoi s'agit-il ? Il s'agit d'un ajustement où l'adulte va refléter l'expression d'un bébé mais en diminuant ou en augmentant volontairement le niveau d'activité, d'affectivité, de tension ou de dramatisation. L'adulte, la mère, "se glisse à l'intérieur" de l'état émotionnel du nourrisson, suffisamment profondément pour le saisir, et elle le traduit avec assez de déformations pour modifier le comportement ou l'expérience du bébé sans aller jusqu'à briser le sens de l'accordage en cours. Je vais juste commenter ce qui se passe lorsque le parent augmente ou exagère l'expression du bébé (le bébé pleure, la mère exagère l'éprouvé : "Oh là là, quel gros malheur je vis ! qu'elle est méchante cette maman !... etc.). Des interactionnistes ont décrit cette situation en termes de "marquage" de l'affect par "découplement référentiel" (Gergely, 1998). Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que l'expression réfléchie est différenciée de l'expression d'une émotion véritable parce qu'elle est déliée, découplée de sa source, de son agent, c'est-à-dire de l'adulte qui la reflète (pour pouvoir être, si la réponse est par ailleurs contingente, appropriée par le bébé, pour que le bébé comprenne qu'il s'agit de son émotion à lui et pas de celle de l'adulte). Autrement dit, le marquage de l'affect, par découplement et par exagération de l'émotion, introduit un "comme si", à l'image de ce qui caractérise le ludique. Ainsi, lorsque le parent, la mère, fait cela, elle théâtralise l'éprouvé du bébé (comme dirait Geneviève Haag), elle transitionnalise l'expérience, elle introduit du ludique. Pourquoi cela est-il important et quel modèle d'un processus thérapeutique cela peut-il nous donner ? Lorsque la mère s'ajuste ainsi à - et ajuste ainsi - un éprouvé de détresse du bébé, elle transmet au bébé, par sa réponse transitionnalisante, qu'elle croit et qu'elle ne croit pas, dans le même mouvement, à l'intensité traumatique, agonistique de son éprouvé. Si la mère croit trop le bébé, elle sera identifiée à sa détresse, elle-même dans la détresse et sera en difficulté pour l'aider. Si elle ne le croit pas ou pas assez, elle disqualifie son éprouvé et l'abandonne à sa détresse. La bonne position qui va consoler est celle qui contient le paradoxe selon lequel la mère à la fois croit et ne croit pas, ce qui introduit du jeu, du ludique, et donc du symbole. Et il y a là je crois un modèle tout à fait fondamental de la position soignante. Bien sûr, si un patient raconte une expérience terrifiante, traumatique, on ne va pas lui dire : "Oh là là, quel gros malheur vous avez vécu là !" Mais la réponse soignante, qui reconnaît la détresse et la transforme activement, contiendra l'idée que l'expérience de détresse, l'expérience traumatique est bonne à croire et ne pas croire en même temps, et visera à en faire un symbole, c'est-à-dire à dépasser, surmonter la chose brute, débordante et aliénante. Bref, je terminerai en disant que le partage émotionnel et affectif me semble pouvoir être l'un des paradigmes du processus psychanalytique. Il repose sur et suppose l'implication, contrairement à l'explication. Seule l'implication permet la rencontre, le partage ; s'impliquer c'est être dans le pli, dans le rythme de l'autre (comme le dit Henri Maldiney, 1973). Seule l'implication permet de comprendre, et un sujet qui ne se sent pas compris d'un autre ne peut pas en apprendre quelque chose. On ne peut rien apprendre de quelqu'un qui ne nous comprend pas, même s'il sait très bien tout nous expliquer. La position clinique, psychanalytique et ses effets de soin, supposent une implication, un accordage, un ajustement (se mettre au plus juste et renvoyer le plus juste de l'expérience subjective, affective, émotionnelle de l'autre), qui conduit à un partage suffisant (pas trop mais suffisant) de l'expérience subjective pour produire une compréhension (pas une explication mais une compréhension).