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Psychologie clinique. Approche psychanalytique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°54 - Page 13-15 Auteur(s) : Marie-Frédérique Bacqué
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Psychologie clinique
Approche psychanalytique

Cet ouvrage tombe à pic au coeur des débats qui agitent le monde des "psys". Qu'est-ce que la psychologie clinique, un psychologue clinicien, un psychothérapeute, un psychanalyste ? Il fallait sans doute actualiser ces définitions, mais surtout, témoigner de leur évolution. L'approche clinique est aujourd'hui évidente aux deux pôles de la vie. Le bébé, comme le mourant sont dorénavant tous deux considérés comme des êtres à part entière, êtres singuliers et tout à la fois partie-prenante d'une relation intersubjective avec le clinicien. Ainsi, la place de l'inconscient est-elle d'emblée posée, bien en deçà et au delà du langage, dans une continuité, du normal au pathologique. La définition proposée par Évelyne Séchaud pour la psychologie clinique comprend -l'étude de la singularité de l'individu.

-sa continuité historique et son déterminisme.

-la prise en compte de ses transformations psychiques.

-la dimension inconsciente du psychisme.

Au total, la psychologie clinique étudie les processus de transformations psychiques dans la singularité de l'individu, par rapport à son histoire et son monde relationnel. Lever l'ambiguité, qui fait souvent se confondre psychologie clinique et psychopathologie est cependant utile, au regard des parutions destinées pourtant à clarifier ces deux domaines. Winfrid Huber n'évoque ainsi, comme objet de la psychologie clinique, que "les problèmes et les troubles psychiques, ainsi que la composante psychique des troubles somatiques", S. Ionescu et al. assimilent également les deux disciplines pour l'analyse des mécanismes de défense. Dominique Fua et ses co-auteurs enrichissent, en revanche, la perspective de Daniel Lagache puisque l'être humain y est conçu comme une "totalité psychosomatique dynamique". Jean-Louis Pédinielli évoque la subtile distinction entre pathologie et souffrance psychique: "La psychologie clinique (...) a pour objet l'étude, l'évaluation, le diagnostic, l'aide et le traitement de la souffrance psychique, quelle que soit son origine". C'est toute la distinction qui aujourd'hui déclenche le refus de médicalisation de certaines psychothérapies et cures analytiques : un acte de bien-être n'est pas un acte thérapeutique. "Seulement, rétorquent les partisans du remboursement de certains traitements psychothérapiques, regardez la définition de René Leriche reprise par l'Organisation Mondiale de la Santé: La santé, état de bien-être complet, etc"... "La psychologie clinique existe-t-elle" demandent alors (pour répondre bien-sûr positivement, Marie-Claude Mietkiewicz et Sylvain Bouyer dans Psychologie clinique (n°1, 2000) ?

Voilà une discipline qui cherche donc encore à se définir, à sortir de la confusion actuelle avec les autres alors qu'Évelyne Séchaud rapporte des preuves historiques de son autonomie. Si Freud, en 1899 utilise pour la première fois le terme dans une lettre à Fliess: "(...) Maintenant, la connexion avec la psychologie telle qu'elle se présente dans les Études (sur l'hystérie) sort du chaos; j'aperçois les relations avec le conflit, avec la vie, tout ce que j'aimerais appeler psychologie clinique", il avait sans doute lu Hartenberg et Valantin (cités par Claude Prévost) qui écrivaient au début du vingtième siècle dans la Revue de psychologie clinique et thérapeutique (elle ne paraîtra hélas que de 1897 à 1901): "La psychologie clinique, telle que nous la concevons, se distingue nettement de la psychologie expérimentale. La psychologie expérimentale isole et dissocie les éléments de la vie psychique. Elle suscite dans des conditions prévues d'avance, les phénomènes de sensation, de volition, d'idéation qu'elle note et qu'elle mesure à l'aide de calculs et des instruments enregistreurs. Elle conduit à des moyennes d'autant plus satisfaisantes qu'elles sont plus abstraites et plus générales. C'est pour ainsi dire la mathématique de la psychologie. La psychologie clinique, au contraire (...) observe la vie psychologique elle-même, considérée comme tout concret et réel (...) elle poursuit le développement, normal et pathologique de la personnalité, la tâche n'est pas de schématiser, mais d'individualiser".

Si le rejet du behaviorisme est incontestable pour tous les cliniciens, la fonction d'"auxiliaire du moi" a peut-être été moins claire pour certains psychologues. La double confrontation avec la réalité externe et la réalité psychique du sujet conduit le psychologue à rendre compte des différents niveaux du conflit. Il les envisage à la fois sur le plan métapsychologique mais aussi pour leurs projections dans le réel. Le psychanalyste travaille à partir des mouvements transféro-contre-transférentiels déclenchés par la cure, dans le strict cadre de celle-ci, le psychologue clinicien peut, quant à lui, dépasser ce registre pour évaluer, conseiller (au sens du counselling anglo-saxon), soutenir, même si le mélange des genres n'est pas à mettre entre toutes les mains...

À propos de transfert, Évelyne Séchaud développe de façon fort intéressante la question de l'enseignement de la psychanalyse à l'université. "Parler du sexuel l'actualise" et l'enseignant va, malgré lui, érotiser ce savoir qu'il offre sans tabou à l'assemblée curieuse. Ce faisant, "le savoir de l'enseignant sur le sexuel lui confère un pouvoir sexuel qui relance la demande infantile adressée aux parents". Certains, comme Jacques Lacan, ont utilisé ce pouvoir de la parole et, peut-être, manipulé les réactions passionnelles à leur égard. Seule, la "tiercisation" exercée par le savoir qui devient obstacle à la relation fusionnelle étudiant-enseignant, permet une véritable filiation des enseignements. Ainsi donnés en héritage, ils résultent de la sublimation des affects et délaissent la séduction au profit de la transmission.

Naviguons maintenant au fil du livre... Ce qui frappe, c'est cette description si dynamique des personnes rencontrées soit lors d'un examen clinique, soit en consultation, soit en psychothérapie. Le "Hourra, je suis vivant ! " témoin de la pulsion de vie du bébé qui vient au monde, est à la hauteur des propositions, à la fois extrêmement élaborées du processus thérapeutique mère-père-bébé-psychanalyste et puissantes sur le plan de la guérison. Ces bébés et leurs parents, consultent Rosine Debray pour une "brèche" de leur économie psychosomatique. Le système pare-excitation maternel ne joue plus son rôle de filtre. Bébés et mères sont débordés d'excitations et ne semblent pas "s'ajuster" l'un à l'autre. C'est en effet le bébé qui "doit rendre sa mère compétente en sachant calmer suffisamment les angoisses qu'elle ressent à sa vue". Face aux manifestations du bébé, la réponse inadéquate de la mère entraîne souvent l'intensification de la symptomatologie d'où les "cercles vicieux souvent ressentis par les petits et durement vécus par les parents, lorsqu'ils se traduisent par des affections somatiques répétitives". La consultation psychosomatique de l'hôpital Pierre Marty à Paris est un modèle de cette approche concrète et complète qui sert la psychologie clinique et la psychanalyse autant, bien sûr, que les patients.

La mentalisation est sans doute un des fils conducteurs de cet ouvrage. La clinique de l'enfant abordée par Nicole Jeammet, tout comme celle de l'adolescent, bien illustrée par Michèle Emmanuelli s'axent également sur ce concept pour expliquer les aléas du développement psychosexuel, les problématiques de dépendance, les pathologies de l'agir et enfin les somatisations de toute cette période de croissance.

Du côté des périodes de transition du jeune adulte, nous abordons avec Anne Aubert-Godard, la clinique de la prime parentalité et ses remaniements psychiques. Cette crise "narcissique et objectale" qu'est la grossesse bouleverse encore le sujet dans son identité et dans ses représentations sociales. Les progrés techniques de la procréation médicalement assistée doivent être envisagés sous cet angle ambigu: donner corps au désir, le concrétiser, (mais après, quel parcours ! ), pire, augmenter la psychopathologie de l'infécondité en rendant inacceptable la stérilité. Le refus de renoncer à certaines facultés est une des problématiques modernes typiques où le sujet prend pour un échec l'absence de soumission de son corps au désir tout puissant de la Société.

Une mention spéciale sera réservée à la contribution de Marion Péruchon. Rares sont les travaux qui s'intéressent à ces fins de vie difficiles, celles des "très grands vieux"... La fuite libidinale contemporaine de la régression narcissique n'aboutit pas forcément à l'aridité affective. Il y a des régressions narcissiques positives. Basées sur des liaisons représentatives infiltrées de désir, elles permettent une survie psychique, même en situation de détérioration mentale. La régression négative risque, par contre, de se solder par une hypocondrie d'involution, bien connue des médecins généralistes, qui voient leurs patientes (souvent des dames âgées) répéter sans cesse les mêmes plaintes et ne jamais émerger de la souffrance, ces fluctuations entre paranoïa et mélancolie pourraient trouver, dans un travail psychothérapique, de quoi rompre avec la déliaison.

Cependant, l'échec de la régression aboutit au "syndrome de glissement", véritable "désorganisation foudroyante, tant psychique que somatique. Mû par la pulsion de destruction, cet équivalent suicidaire achemine le sujet, qui ne veut plus vivre, vers la mort en quelques semaines". Les services gériatriques connaissent bien ces épidémies de décès (non infectieux, mais liés à la puissance de l'angoisse de mort, engendrée inconsciemment par les familles, les soignants et les résidents eux-mêmes) et la rapidité de ces derniers. La valeur de l'objet s'avère donc "indéniable, jusqu'au moment de la mort". Anne Aubert-Godard poursuit par la clinique des soins palliatifs et insiste justement sur les aménagements du cadre de travail du psychologue. Elle évoque "les expériences étrangement inquiétantes qui sont fréquentes en fin de vie". Dépersonnalisation, dissociations ou au contraire "expansion libidinale" sont des moments d'angoisse intense qui méritent d'être reconnus par le psychologue. Faire le deuil de soi-même est alors souvent entravé par le refus du deuil des familles ou le travail de deuil personnel et collectif des soignants. Ici encore la possibilité de sublimer en préparant ses transmissions personnelles va aider le patient à désinvestir certains objets. Les apports de Michel de M'Uzan sont ici primordiaux et méritent lecture.

René Kaës reprend plus loin, la clinique des groupes et nous renvoie aux grands travaux de l'équipe lyonnaise et à notre cher Anzieu... Françoise Couchard enfin, étaye les "raisons de la naissance d'une psychologie interculturelle" tout en regrettant que la psychologie clinique ignore les questions culturelles. Elle nous passionne avec son propre exemple professionnel : la passation du TAT à des femmes de culture musulmane. Elle critique également sur le plan méthodologique les adaptations successives des techniques projectives à des ethnies africaines (Congo) et insiste sur la réflexion éthique nécessaire avant de "tester" d'autres populations. Deux écueils doivent être évités: -l'ethnocentrisme qui calque sur l'autre le modèle du pays dominant. -l'excès de relativisme culturel qui renforce les particularismes. L'"ethnopsychanalyse complémentariste" chère à Georges Dévereux est plus que jamais de mise.

Finalement, cet ouvrage très complet présente une grande cohérence pour la psychologie clinique. Il dépasse sans aucun doute le modeste statut de manuel, mais au contraire valorise cette discipline pour tous les professionnels, praticiens et théoriciens.