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Being a character
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°54 - Page 16 Auteur(s) : Raphaëlle Miljkovitch
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Livre concerné
Being a character

On pourrait traduire le titre du livre de Christopher Bollas par Être un personnage. En effet, Bollas illustre comment chacun se façonne lui-même et ce qui lui arrive à travers une sorte de travail du rêve qui débouche sur une manière d'être tout à fait personnelle. Au moyen de processus inconscients, la personne trouve petit à petit des réponses aux questions qu'elle se pose et prend conscience du résultat de ce travail une fois qu'elle arrive à les mettre en mots. C'est ce qu'il se passe dans le cadre analytique où l'analyste laisse "flotter" son intuition, sans vraiment savoir où elle va le mener. A l'issue de ce travail inconscient, il parvient à formuler et à argumenter une interprétation pertinente.

Mais Bollas pense que l'analyste ne doit pas simplement exprimer les interprétations qu'il a solidement construites ; il convient également de faire part au patient des associations qu'il fait à partir de ce qu'il raconte. Ce faisant, il lui apporte la possibilité de créer de nouvelles structures psychiques qui élargissent son champ d'expérience. Bollas reprend là une idée qu'il avait déjà développée dans Les forces de la destinée. La psychanalyse et l'idiome humain : la rencontre avec des objets participe à la construction et à la connnaissance de notre vrai self. Selon les personnes, les objets inanimés ou les diverses formes d'art que nous côtoyons, notre état interne se trouve modifié. Comme l'a formulé Bernard Golse dans un précédent numéro de Carnet Psy, "c'est dans la manière dont le sujet utilise ses objets qu'il édifie et dévoile son self (vrai ou faux selon les cas)". Nous pouvons choisir d'utiliser des objets précedemment investis, tout comme certains objets peuvent s'imposer à nous alors que nous n'anticipons pas leur survenue.

Bollas présente quelques cas en décrivant des expériences de soi susceptibles d'y être rattachées. D'abord, il parle de patients hospitalisés qui se mutilent. En particulier, il expose le cas d'une jeune femme qui se coupe la peau sur certaines parties du corps, tentant par là de confronter son analyste à la vision d'un sexe féminin rendu ostensible et qu'il ne peut alors plus ignorer. Bollas illustre également comment, dans le monde de l'homosexualité masculine, l'homme qui accumule des partenaires sexuels "efface" son self, est dépersonnalisé, comme pour se fondre dans le double imaginé par l'autre, autre, qui à l'origine était sa mère. Dans son chapitre sur la "violente innocence", Bollas explique comment à travers une innocence ou une ignorance simulée, certaines personnes exercent sur l'autre une forme de sadisme en lui donnant l'impression d'avoir des pensées saugrenues et totalement infondées. Dans un exposé sur l'état d'esprit fasciste, il montre comment on peut arriver à accepter les actes destructeurs d'une personne sous prétexte qu'elle (et non plus ses actes) a bon fond. Par ailleurs, quand on se distancie de ces agissements cruels en les tournant en dérision, on pervertit la réalité car on transforme des évènements graves en épisodes anodins.

Bollas étudie aussi le dilemme oedipien qu'il considère comme un complexe qui existe indépendamment des personnes qui y participent, en ce sens qu'il est avant tout dans l'esprit de chacun, avant que de s'inscrire dans les interactions réelles. L'auteur termine son livre en introduisant le concept de conscience générationnelle, qui reposerait sur quelques objets générationnels qui servent à identifier les phénomènes que nous utilisons pour former un sentiment d'appartenance à une génération donnée. En somme, Bollas invite le lecteur à voir autrement la manière dont l'individu participe à la création de son vécu par la construction d'une sorte de rêve dont il est le personnage.