La Revue

Psychiatrie néonatale
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°54 - Page 17-18 Auteur(s) : Nicole Garret-Gloanec
Article gratuit

2ème Journée d'étude du Groupe Nantais de pédopsychiatrie, 11 mars 2000, Nantes.

Danse rythmée sur un air de chanson

La psychiatrie néo-natale emprunte ses concepts à ceux de la musique. Nous le savons, la psychiatrie n'est pas une science en soi, sa richesse est celle d'être une science d'emprunt. Le glissement des modèles d'un registre à l'autre présente de nombreux risques mais comment exclure les apports des théories qui touchent l'être humain si nous prenons l'option de l'unicité et de la complexité du psychisme ? La psychiatrie néo-natale n'y échappe pas, elle utilise les canaux propres à l'expression (-réception) de cet âge. L'approche corporelle archaïque renvoie au rythme en tant que première trace physique. L'oreille, le labyrinthe et la matière corporelle sont constitués par ces premières traces sensorielles, celles qui se déploient dans la musique.

Le Pr Trevarthen entre dans la cadence à cette 2ème journée d'étude consacrée au thème Psychiatrie néo-natale. Au cours d'une de ses vidéos, il nous subjugue avec un bébé aveugle, véritable petit chef d'orchestre, qui accompagne de sa main les variations mélodiques de la voix chantante de sa mère. Il est doué très précocement pour le rythme, compétent pour l'interaction, chef d'orchestre pour le tempo, à la recherche de contenus émotionnels qui s'exprimeront dans le timbre et dont la qualité de l'humeur imprégnera la tonalité.

G. Haag, à partir de l'observation du nourrisson, a remarquablement relevé cette richesse des mouvements du corps qui expriment les sentiments. La musicalité est innée chez le nouveau-né, le corps en est sa mise en sens à travers le mouvement, la main, la voix et le regard. Ainsi avant l'accès au verbe, le bébé perçoit-il la grammaire des intentions, les sentiments du parent et met en ouvre sa capacité à développer de la signification dans les échanges.

Cette magnifique démonstration du pouvoir du bébé à partager les émotions pose irrémédiablement le problème de ses avatars, de leur prévention par la perception précoce des signes précurseurs. A. Guedeney a validé la notion de retrait précoce, ce qui le constitue et comment l'évaluer. Son étude a autant d'importance que celle de l'approche de la douleur chez le nouveau-né et repose sur l'observation de la capacité du bébé à entrer en contact. En quelque sorte, quand un enfant n'est pas dans la musique, il nous faut chercher immédiatement ce qui l'y a distrait. A. Carel préfère le terme d'évitement relationnel du nourrisson (E.R.N.) moins corrélé, en psychopathologie, à l'autisme. Son travail s'appuie sur l'observation, en consultation, de la structure musicale verbale et non-verbale, le bébé étant avec ses parents. Le praticien est partie prenante du morceau choisi qui se construit en fonction des échanges, des émotions et en résonance fantasmatique.

Son instrument conceptuel échappe à la perspective déficitaire pour s'appuyer sur la conflictualité et la vitalité à l'ouvre dans la relation. Dans la dysharmonie dépressive précoce, le bébé se détourne de l'humain pour s'attacher aux choses et aux images de ses sensations. Il se détourne de la complexité liée aux personnes afin de dominer l'intensité du malaise. Les affects se dissocient alors des représentations et des perceptions. La dysrythmie inter psychique qui en résulte aggrave l'alternance chaotique des désengagements vécus comme des lâchages et des engagements inadaptés vécus comme des intrusions.

La voix non modulée, non chantonnée perd sa musicalité, le conflit ne parvient à se processualiser, ne se déroule plus dans le temps, condition pourtant indispensable pour l'ouverture sur la narrativité (on assiste à une perte de la grammaire propre aux échanges affectifs).

Avec C. Druon, nous expérimentons cette conceptualisation dans le milieu souvent traumatisant de la néo-natalité. La fréquentation quotidienne de ces situations de détresse et de grande puissance du prématuré oblige à filtrer les émotions, redonner de la pensée, atténuer les projections et les rivalités, favoriser la présence des parents pour les dégager de l'ambivalence. C. Druon sait parfaitement être l'interprète de ces nouveaux-nés auprès des adultes. Mais pourquoi sont-ils si nombreux à régurgiter ? A quel rythme sont-ils menés pour que leur cerveau connecté à l'osophage et au cardia crée un contretemps si douloureux et si propice à la syncope ? N. Boige nous en parle avec tant de maestria que nous partageons cette souffrance, cette peur de suffocation de la mère pour son enfant. Nous rejoignons son constat de pédiatre : la demande somatique des parents est à respecter tant le symptôme est originaire et peu verbalisable. Prendre le temps de soigner le reflux gastro-oesophagique sans systématiquement l'explorer fonctionnellement permet d'introduire un autre rythme. H. Piloquet nous en fera la démonstration organique et S. Missonnier l'interprétation psychogénétique.

Le RGO (Reflux Gastro-Osophagien) fait la une de nos journaux médicaux. S.Missonnier l'analyse dans le drama collectif où l'alimentation précoce concerne le vital, le besoin, la mère nourricière, la cavité primitive. L'humanité touche aux origines et s'ingénie à savoir, grâce aux techniques scientifiques, ce qui se passe à ce carrefour (des gènes, du tube digestif, de la filiation). Si la génétique nous dit qui est le père biologique, elle ne nous dira pas qui est celui de la filiation fantasmatique. La fibroscopie et la phmétrie nous diront si osophagite et acidité prouvent le RGO mais rien sur la qualité de la contenance et l'incorporation biopsyschique du lait-lien. Le RGO est un syndrome relationnel en quête de contenance empathique de sens, les "psy" n'ont pas à avoir un accès direct sur sa mise en forme, le pédiatre en tant que tel est interrogé par la famille et s'il accepte d'y répondre en offrant ses qualités contenantes et sécurisantes, alors ces couples mères-bébés pourront peut-être se remettre en harmonie.