La Revue

Parents et adolescents, des interactions au fil du temps
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°54 - Page 23-25 Auteur(s) : Bettina Prud'hon
Article gratuit

Colloque organisé par la Fondation de France et Enfance &Psy, Paris, 10 décembre 1999.

L'objectif de cette journée n'était pas tant de travailler sur le processus adolescent en lui-même que de comprendre et de replacer les interactions adolescents-parents dans un contexte élargi. C'est-à-dire, associer les dimensions clinique et dynamique à l'environnement social, au contre-transfert, au développement de la petite enfance et aux problématiques archaïques. C'est aussi aborder les questions que se posent les adolescents et les parents sur cette période, la transmission pédagogique et, bien sûr, les moments de crise. Et enfin, évoquer les nouveaux liens entre générations, que ce processus s'achève ou s'enraye.

Les enjeux de ce thème étant multiples, les différents intervenants les ont abordés chacun de leur point de vue en fonction de leur discipline, qu'ils soient sociologues, psychiatres, psychanalystes ou psychologues. Cette pluridisciplinarité a prouvé son attrait en instituant des débats entre différentes approches et, au sein de la position psychanalytique, entre différentes écoles. L'intérêt d'une telle rencontre n'est pas de déterminer ou de clore la journée sur une vérité ou un consensus concernant les interactions adolescents-parents. Il s'agit d'ouvrir un espace de discussions et de réflexions, entre et au service de professionnels, où chacun pourra puiser ce qui lui convient : selon l'adolescent qu'il a été (point primordial que rappelle Didier Lauru) et selon sa pratique clinique tissée avec les adolescents qu'il rencontre.

La parole est d'abord allée aux sociologues. Claude Martin observe les tensions que vit actuellement la famille. Il considère celle-ci comme une composante du monde social, qui subit donc ses évolutions. Il fustige les thuriféraires de la famille traditionnelle qui jugent et culpabilisent les familles, comme si celles-ci vivaient en autarcie vis-à-vis de la société actuelle. Il pointe notamment les accusations en vogue de démobilisation et d'irresponsabilité parentale. Observant que la famille n'a plus un rôle primordial de filiation mais de production des identités et de ses propres normes, il repère aussi les contradictions auxquelles elle se heurte fortement aujourd'hui. En effet, la démocratisation, la formation de contrat tendent à réguler de plus en plus la vie familiale. Cette nouvelle forme de régulation suppose une égalité qui n'existe pas toujours. Notre société repose encore, pour certains aspects, sur une logique hiérarchique à laquelle correspond la forme de la famille traditionnelle. De là, des pôles de tensions se dessinent au sein de la famille et se répercutent sur les interactions adolescent-parents quant à l'émancipation, les institutions et la protection contre l'inégalité.

Gérard Mauger souligne le rôle déterminant de la scolarisation. C'est par cet abord qu'il propose d'étudier la famille et, plus particulièrement, la transmission du capital culturel. S'appuyant sur des concepts sociologiques rigoureux et parfois un vocabulaire un peu abrupt pour les non-initiés, il explique les écarts de capital scolaire par le capital économique et par le capital culturel. Il développe principalement les stratégies des familles à capital culturel, mettant en exergue les prophéties auto-vérifiantes. Il décrit l'élection d'un enfant par les parents comme pouvant réussir scolairement et, de fait, réussissant. En d'autres termes, il s'agit de "l'effet Pygmalion" dans les familles qui ne peuvent que transmettre un capital culturel. "L'héritage doit aussi hériter l'héritier" peut-il conclure.

Didier Lauru, premier "psychiste" de cette journée, va insister sur la position délicate de tout adulte, parent ou professionnel, face à un adolescent. Il interroge en effet "l'adolescent dans l'adulte" à trois niveaux: premièrement, ce qui vient constituer le sujet à l'adolescence quant au narcissisme, à la sexuation, aux identifications et au choix d'objet. Deuxièmement ce qui vient de la problématique adolescente : bousculer, se confronter, réveiller chez l'adulte sa propre adolescence. D'une part, parce que trouver sa place pour un adolescent passe par "tuer le père" symboliquement dans ses relations avec l'adulte. D'autre part, parce que la symbolisation, le fait de trouver sa place dans les générations, questionne le sujet adolescent et vient interroger tout adulte par rapport à sa propre symbolisation et à ses relations avec ses parents. Troisièmement, certains adultes renouent avec leur problématique adolescente par le biais d'élans amoureux. C'est toujours à des moments particuliers, des scansions de la vie : l'adolescence d'un de ses enfants, la mort d'un de ses parents, le ralentissement de la vie sexuelle, la potentialité d'être grand-parent. Bref, tout événement susceptible de réaménager la place du sujet par rapport à la succession des générations, la mort, la castration et d'effectuer ou non un travail de symbolisation.

Les trois temps de voir, de comprendre et de conclure décrits par Lacan permettent d'illustrer ce cheminement parallèle au temps de l'adolescence pour un adolescent et un adulte. Au bout de ce chemin, il y a l'acceptation de sa place dans la temporalité, la symbolisation. Les conduites ordaliques ou à risque, la morosité, la résignation signent son échec. Didier Lauru compare la troisième issue au trou noir qui est capable d'altérer la vitesse de la lumière, le temps. Dans ce dernier cas, les tentatives de suicide tentent de résoudre cette impossibilité à accepter la temporalité et la mort.

Franck Zigante présente les facteurs de continuité et de discontinuité entre première enfance et adolescence. La séparation et l'autonomie sont des enjeux importants de ces périodes. Il reprend les quatre schémas d'attachement pour en discuter la valeur prédictive. Il montre que ce n'est pas tant la vérité historique réelle des premières relations qui compte, mais les représentations qui nous en restent et leur reconstruction subjective. La perspective d'un modèle étiopathogénique est exclue de fait. Cependant, travailler sur ces théories d'après cette lecture montre tout l'intérêt et la nécessité pour l'adolescent de pouvoir reconstruire son histoire. En effet, la narration linéaire permet de reconstituer un soi et une continuité cohérente que les changements pubertaires pourraient mettre à mal.

Rendre compte du narcissisme dans les relations parents-adolescents est l'objectif de Philippe Jeammet. Il pointe d'emblée la paradoxalité du narcissisme qui nous pousse à être comme les autres mais exige d'en être différencié. Il peut se révéler créateur mais aussi destructeur. Il y aurait ainsi deux narcissismes : l'un dit secure qui accepte la différence et la séparation sans s'en sentir diminué, effracté ; l'autre insecure qui signe une identité sans cesse menacée dans ses frontières. Les pulsions sont notamment très fragilisantes pour ces organisations au narcissisme défaillant. L'emprise narcissique implique soit la destruction de soi, soit la destruction de l'objet. Elle apparaît comme la tentative de maîtrise ultime, désespérée, pour garder l'objet tout en maintenant l'intégrité de son identité. Le narcissisme des parents est nécessaire, constructeur pour leur enfant. Passé un certain degré, il signe un manque de différenciation psychique, une proximité intrusive et marque un climat incestuel. Les adolescents y répondent fréquemment par une inertie de la pensée et de l'action. L'analyse du Grand Bleu et de Titanic, films plébiscités par les adolescents, est venue appuyer ces thèses. Le titre de l'intervention de Martine Gruère s'intitule Parents-Adolescents, ce qu'ils en disent. En effet, forte de son expérience de directrice de l'Ecole des Parents et, plus particulièrement, de l'écoute téléphonique, elle propose un panorama de questions des parents et des adolescents. Du côté des parents reviennent le plus souvent : le problème de l'autorité, la peur de la conflictualité, la désidéalisation de l'enfant, sur un fond latent de dépression. Du côté des adolescents sont exprimés surtout des préoccupations autour de la puberté, du besoin d'adulte et de sens. En effet, souvent les parents et les adolescents ne sont pas à leur place respective. L'enfant peut être parentifié, thérapeute ce qui pose la question de l'adultération des adolescents. Claude Pigott traite de la reprise de la conflictualité odipienne à l'adolescence qui ramène l'adolescent et sa famille à des relations prégénitales. Elle propose deux types de prise en charge pour les adolescents : familiale ou bien individuelle si les limites intergénérationnelles sont respectées au sein de la famille. Travailler l'archaïque peut être une défense contre le libidinal, l'odipien. Un clinicien peut être mené à voir de l'archaïque là où il n'y en a pas. Le deuil bloqué se signale par la fixation, la compulsion de répétition, la réaction thérapeutique négative et la formation réactionnelle. Cette problématique survient quand les relations orales incestueuses se fixent sans renoncement possible. Le concept d'imago développé à partir des travaux sur l'originaire de Paul-Claude Racamier permet d'illustrer ces relations archaïques qui perdurent. Christine Pradel-Pavesi expose son expérience de pédagogue auprès des adolescents. Plus qu'une fonction de transmission, la pédagogie a pour objet d'accompagner chaque adolescent dans un questionnement sur soi et ses origines. A travers le dialogue pédagogique, il s'agit de déterminer les stratégies d'apprentissage pour réparer la disqualification cognitive. En effet, les problèmes scolaires sont souvent la marque de problèmes familiaux, d'une disqualification du moi, de l'adolescent seul porteur du traumatisme, du deuil non accompli par la génération précédente. La pédagogie permet un passage des questionnements individuels à d'autres plus vastes, en permettant une réflexivité de la pensée. Dans cette optique, on s'adresse à des adultes en devenir. En conclusion, souligne-t-elle : "L'origine, quand on est pris dedans ne fait pas origine, mais piège et provoque la répétition." Alain Braconnier évoque les changements de relation entre générations que provoque la post-adolescence. Il va esquisser progressivement une comparaison entre le processus thérapeutique et les changements des relations parents-adolescents. Il remarque ainsi une phase d'attente (de mieux, d'apaisement), puis d'imprévisibilisme et de réélaboration du conflit pulsionnel, outre la problématique de séparation avec l'objet primaire propre à l'adolescence. Cinq figures de retrouvailles sont ainsi proposées. La première se passe sans retrouvailles par manque de séparation réelle. La seconde se caractérise aussi par l'absence de retrouvailles, non plus en raison d'immobilisme mais en raison de rupture matérielle, physique ou psychologique. Les fausses retrouvailles au sens de faux-self offrent le troisième cas de figure. Il y a bien eu changement de relation mais pas d'élaboration associée. Le quatrième cas est celui des retrouvailles dans un contexte de réparation. Les relations sont désormais infiltrées par la culpabilité de ce qui s'est mal passé. L'adolescence reste donc très présente à tous. Les retrouvailles dans un cadre d'identification réciproque, d'inventivité constituent l'issue majoritaire des retrouvailles à la post-adolescence. Maja Perret-Catipovic s'appuie sur son expérience de clinicienne dans un centre de prévention du suicide à Genève. Constatant le peu de demande de la part des adolescents suicidants concernant une prise en charge, l'accompagnement des familles a été décidé. L'option prise pour penser l'adolescence se réfère aux problématiques de la séparation et de l'appropriation du corps de l'adolescent. Celui-ci apparaît comme un enjeu réel à la puberté. Du côté des adolescents, il permet la réalisation des voux odipiens. Pour les parents, le corps de leur adolescent peut éveiller en écho les mêmes fantasmes et le respect de l'intimité peut faire sens comme perte. Il y a ainsi un travail de négociation à entreprendre pour éviter la rupture, la solution perverse ou les tentatives de suicide. Il s'agit de s'approprier son corps pour savoir quoi en faire. L'appropriation de son histoire est un autre volet de ce travail : savoir donner sens à sa vie en tant qu'adulte avec ses propres buts. Que l'adolescence soit tumultueuse ou silencieuse ne préjuge en rien de l'élaboration accomplie et du processus sous-jacent de négociation. Daniel Marcelli conclut cette journée en saluant la qualité des interventions. Il pointe, en substance, le besoin de rupture dans une continuité transgénérationnelle des adolescents, le renoncement à une emprise réciproque dans les interactions, la nécessité de travailler avec les familles telles qu'elles sont.