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A l'aube de la subjectivation : De l'intersubjectivité à la subjectivation
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°109 - Page 25-29 Auteur(s) : Bernard Golse
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Introduction Lors du congrès, Steven Wainrib - en se référant à Vincent Descombes - distinguait soigneusement les deux acceptions du verbe "subjectiver" qui renvoie soit au fait de "subjectiver quelque chose", soit au fait de devenir sujet. En ce qui nous concerne ici, nous parlerons du processus de subjectivation en tant qu'étape développementale permettant à l'être humain de devenir une personne, soit un sujet capable de se penser tel, et de se nommer comme tel (acquisition du "je"). On sait en effet les apports de la psychiatrie du bébé et de la psychanalyse précoce à ce que nous appelons les 4 "S", soit la symbolisation, la subjectivation, la sémiotisation et la sémantisation. Ce qu'il importe de souligner cependant, c'est que le concept de "processus de subjectivation" qui nous parle bien en tant que processus de développement, de différenciation et de croissance psychique, n'est pas, pour autant, un concept freudien. Pas plus d'ailleurs que les concepts de sujet, de subjectal, de subjectif ou de subjectivité, concepts fondamentalement absents du Dictionnaire de psychanalyse de J. Laplanche et J.-B. Pontalis. Vouloir parler, en tant que psychanalyste, du processus de subjectivation laisse pourtant entendre que l'on sait ce qu'il en est du "sujet psychanalytique". Or, ceci est loin d'être le cas, comme le rappelait utilement J.-B. Pontalis dès sa contribution de 1973 au XVèmes Journées d'Etudes organisées par l'Association de Psychologie Scientifique de Langue Française sur le thème de La connaissance de soi. Du point de vue psychanalytique, la notion de "sujet" est donc éminemment complexe, voire insaisissable et ceci, surtout si l'on y ajoute la distinction entre sujet de l'énoncé et sujet de l'énonciation, distinction qui a au moins le mérite d'évoquer l'étymologie du mot sujet, qui vient de subjectum et qui convoque donc l'idée de quelque chose de sous-jacent à l'individu, et qui le fonde en tant qu'étant capable de se penser étant (métasubjectivation). La question se pose donc de savoir s'il y a un intérêt réel à parler de subjectivation plutôt que de construction du Moi, mais pour en finir avec cette introduction, ajoutons qu'on assiste aujourd'hui à une sorte de fascination psychanalytique pour la question du sujet. On entend souvent les philosophes parler du retour du sujet, et l'on se demande alors ce qu'il devient et où il passe, entre temps, le sujet. Le sujet serait-il, par essence, un sujet à éclipses ? La question est délicate et la réponse l'est encore davantage. En tout état de cause, le concept de "subjectivation", est aujourd'hui dans l'air du temps, au point de faire parler d'un "nouveau point de vue en psychanalyse". Il en va un peu, à son sujet, comme de ce qui s'est joué à propos du concept de "trans-générationnel", longtemps honni par les psychanalystes en tant que concept par trop connoté d'interpersonnel, pour être ensuite adopté, dans un temps second, avec un engouement qui ne laisse pas de surprendre. Compte tenu de toutes ces réserves préliminaires, nous parlerons donc surtout de l'intersubjectivité, concept qui nous vient de la psychologie du développement pour tenter, ensuite, de voir ses articulations possibles avec la question de la subjectivation. Nous en parlerons en termes de processus d'instauration ce qui nous permettra de laisser de côté, en tant que problématiques irrésolues, la notion de sujet qui en représente cependant l'état résultant, soit l'aboutissement, avec tous ses avatars dans le champ des pathologies autistiques sur lesquelles nous terminerons. D'où, dans mon propos, une prime accordée aux processus dynamiques plutôt qu'aux états statiques qui en découlent éventuellement, et ce faisant nous avons bien conscience d'envisager plutôt une sorte de psychanalyse du développement plutôt qu'une métapsychologie du sujet constitué. La dynamique de l'accès à l'intersubjectivité Nous préciserons ci-dessous ce que nous entendons exactement par le terme d'intersubjectivité qui renvoie, finalement, au processus de la différenciation extra-psychique permettant à chaque individu de se vivre comme séparé de l'autre, tout en ressentant l'autre comme un individu capable de se vivre lui-même comme un sujet distinct. En tout état de cause, qu'on envisage l'accès à l'intersubjectivité comme un processus graduel et relativement lent à partir d'un état d'indifférenciation primitive, et ceci dans l'optique des modélisations psychanalytiques habituelles, qu'on le considère comme le fruit d'une intersubjectivité primaire quasiment donnée d'emblée dans la perspective des théories actuelles de la psychologie du développement (D.N. Stern, C. Trevarthen), ou qu'on l'appréhende enfin comme le résultat d'un mouvement dialectique à visée stabilisatrice fondé sur un travail d'oscillation entre des noyaux d'intersubjectivité primaire et des moments d'indifférenciation, le processus de subjectivation nous offre désormais un champ de travail extrêmement fécond à l'interface de la psychanalyse et des neurosciences. Si donc, l'on définit l'intersubjectivité comme l'ensemble des processus permettant à l'enfant, plus ou moins progressivement selon les différentes théories, de ressentir, d'éprouver, de vivre profondément et finalement d'intégrer que lui et l'autre cela fait deux, alors il n'y a pas de subjectivation possible sans rassemblement des différentes perceptions émanant de l'objet, ce qui suppose une co-modalisation de ces perceptions qui renvoie, en réalité, au concept meltzérien de mantèlement des sensations. Dès lors, on peut faire l'hypothèse d'un équilibre nécessaire entre d'une part le couple dialectique mantèlement-démantèlement (mécanisme inter-sensoriel) et le phénomène de segmentation des sensations (mécanisme intra-sensoriel), étant entendu qu'il n'y a pas de perception possible sans une mise en rythme des différents flux sensoriels. Le travail de co-modalisation perceptive évoqué ci-dessus ne peut se faire que si les différents flux sensoriels s'avèrent mis en rythmes compatibles, et si ce travail de co-modalisation s'effectue, comme on le pense aujourd'hui, au niveau du sillon temporal supérieur, alors s'ouvre une piste de travail passionnante, dans la mesure où cette zone cérébrale se trouve également être la zone de la reconnaissance du visage de l'autre (et des émotions qui l'animent) et de la voix humaine (M. Zilbovicius, N. Boddaert et coll.). La voix de la mère, le visage de la mère, le holding de la mère apparaissent désormais comme des facteurs fondamentaux de la facilitation de, ou au contraire de l'entrave à, la co-modalité perceptive du bébé, et donc de son accès à l'intersubjectivité, et ceci nous montre que les processus de subjectivation se jouent fondamentalement dans l'interaction, comme une co-production de la mère et du bébé, co-production qui doit tenir compte à la fois de l'équipement cérébral de l'enfant et de la vie fantasmatique inconsciente de l'adulte qui rend performants ou non ces divers facilitateurs de la co-modalité perceptive. Notre programme de recherche "PILE" (Programme International pour le Langage de l'Enfant) développé de manière collaborative à Necker (V. Desjardins et B. Golse), en se centrant sur les précurseurs corporels et interactifs de l'accès au langage verbal de l'enfant, nous sert désormais de paradigme expérimental susceptible d'explorer ces différentes pistes de travail. De l'intersubjectivité à la subjectivation C'est, bien évidemment, toute la question du passage de l'interpersonnel à l'intrapsychique qui se trouve ici posée. Nous avons pris l'habitude de penser, ou de proclamer, que ce passage pourrait être approché de manière asymptotique, mais qu'il nous resterait à jamais énigmatique quant à sa nature et à ses mécanismes intimes, hiatus qui serait donc incomblable par essence, et qui ferait notamment le lit de toutes les polémiques entre attachementistes (spécialistes de l'interpersonnel) et les psychanalystes (spécialistes de l'intrapsychique). Personnellement, nous n'aimons pas renoncer (suivant en ceci S. Freud qui aimait à dire que "nous ne savons renoncer à rien"), et il nous semble que nous avons maintenant un certain nombre de données cliniques, expérimentales et théoriques qui nous permettent de penser le passage de l'interpersonnel à l'intrapsychique, soit, en ce qui nous concerne ici, le passage de l'intersubjectivité à la subjectivation : . La problématique des "Modèles internes opérants" (Working internal models) de la théorie de l'attachement. . Le concept de "Représentations d'Interactions généralisées" de D.N. Stern. . Les travaux de R. Rousillon, enfin, sur le premier autre qui se doit d'être, et qui ne pourrait être que, un objet spéculaire essentiellement "pareil" mais un petit peu "pas-pareil" (G. Haag), afin que l'altérité puisse s'inscrire sans aliénation, mais aussi arrachement ou violence traumatiques. Dans ces conditions et dans ces différentes perspectives, la mise en jeu des objets internes qui sont d'abord des représentations mentales de soi en relation, en interaction avec l'autre et qui, selon R.D. Stolorow, posséderaient leur propre énergétique visant à leur actualisation dans la pensée ou dans l'action. On sait que la position de Daniel Widlöcher a été, ici, plus proche de celle de R.D. Stolorow que de celle de L. Friedman qui plaidait, quant à lui, pour une conception relativement holistique de la psyché dépourvue d'objets psychiques élémentaires mais animée par une énergie pulsionnelle globale (nous évoquons ici le débat de 1978/1980 qui a précédé et en quelque sorte préparé celui, désormais fort célèbre, de l'Association Psychanalytique de France, sur le thème : La pulsion, pour quoi faire ?, en 1984). La subjectivation apparaît dès lors comme une intériorisation des représentations intersubjectives, soit, chez le bébé, comme une intériorisation progressive des représentations d'interactions (dans le domaine de l'attachement ou de l'accordage affectif), mais avec une injection graduelle dans le système de la dynamique parentale inconsciente, de toute l'histoire infantile des parents, de leur conflictualité oedipienne, de leur histoire psycho-sexuelle, de leur problématique inter et trans-générationnelle et de tous les effets d'après-coup qui s'y attachent évidemment. Le paradigme de l'autisme infantile L'autisme infantile apparaît aujourd'hui, quelle que soit l'indéniable hétérogénéité de ce champ, comme un échec majeur de l'accès à l'intersubjectivité, on pourrait même dire comme l'échec maximum qu'il soit possible de conceptualiser en la matière, et donc comme l'entrave la plus grave qui puisse exister quant à la mise en place des processus de subjectivation. Mais, dire ceci ne suffit pas et cet angle d'approche ouvre, dans la perspective qui est la nôtre dans cet ouvrage, sur deux pistes de réflexion, à savoir d'une part la différenciation entre l'instauration de l'intersubjectivité et les mécanismes susceptibles de rendre vivables l'écart intersubjectif ainsi créé, et d'autre part la question de la subjectivation pensée comme une mosaïque de facettes multiples. . En ce qui concerne la première piste de réflexion, certaines remarques nous paraissent essentielles. En effet, du point de vue de l'accès à l'intersubjectivité, tous les enfants autistes ne sont pas identiques. Certains se situent véritablement en-deçà de l'accès à l'intersubjectivité, n'ayant aucune conscience possible de l'existence d'autrui, et nous faisant vivre, du point de vue contre-transférentiel, un véritable sentiment d'évacuation et de non-existence. Ce sont là, probablement, les autistes les plus profonds, autistes au sens structural du terme, et qui correspondent généralement à la description princeps de Kanner. Sans doute n'ont-ils pas même accès au vécu de solitude car, pour se sentir seul, encore faut-il savoir ou pouvoir éprouver que l'autre nous manque. D'autres enfants, en revanche, soit d'emblée, soit au terme d'un début d'émergence de la situation précédente, laissent penser qu'ils ont bel et bien intégré la présence de l'autre comme un individu existant en tant que tel et distinct d'eux-mêmes, mais qu'ils n'ont encore aucun moyen de passer en pont par dessus cet écart intersubjectif tant bien que mal accepté et, de ce fait, qu'ils vivent alors dans la plus grande solitude. Ces enfants-là ne nous font pas ressentir la même chose que les enfants évoqués ci-dessus, ils ne nous (dé)nient pas de la même manière, mais ils demeurent pourtant très loin de nous. Cette distinction clinique fondamentale nous invite ainsi à bien différencier l'instauration proprement dite de l'intersubjectivité (création de l'écart intersubjectif) d'avec les mécanismes capables de compenser ou d'atténuer la douleur de l'écart, et qui en découlent comme une conséquence obligée. En effet, une chose est d'admettre l'existence d'autrui, une autre est de se relier à lui. Généralement, au cours de l'ontogenèse précoce, les deux mouvements vont de pair et ne sont pas dissociables. Une fois de plus, c'est donc la psychopathologie qui nous permet de diffracter les processus, et d'affiner notre modélisation du développement. Quoi qu'il en soit, c'est bien entendu le langage qui fournira, un jour, à l'enfant, le mécanisme de défense le plus efficace et le plus sophistiqué à l'égard du creusement intersubjectif mais, bien avant l'avènement du langage, il y a d'autres moyens disponibles quand tout va bien, à savoir les identifications projectives normales (au sens de W.R. Bion qui est bien différent de celui impliqué par les travaux de M. Klein1), les mécanismes de l'attachement (qui revêtent toujours une double fonction de signalisation et d'appel au rapprochement), ceux de l'accordage affectif décrit par D.N. Stern et même, last but not least, les voies de l'empathie qui apparaît ainsi davantage comme une conséquence de l'intersubjectivité que comme un constituant intrinsèque de celle-ci. Dans son beau livre sur Glenn Gould intitulé Piano solo, M. Schneider nous invitait à bien distinguer la solitude de l'esseulement : la solitude survient quand l'autre nous manque, l'esseulement quand nous nous manquons à nous-mêmes. Dans cette optique, nous proposerions alors volontiers l'idée que les enfants autistes qui n'ont pas accès à l'intersubjectivité se trouvent dans l'esseulement véritable, alors que ceux qui ont accédé un tant soit peu à l'intersubjectivité mais qui ne peuvent communiquer avec autrui (ni sur un mode verbal, ni même sur un mode préverbal) sont dans la solitude, ce qui ne renvoie bien sûr à aucune hiérarchie quantitative de la souffrance, mais qui souligne seulement la différence qualitative probable qui existe entre les deux éprouvés. Ajoutons enfin qu'il y aurait lieu de se demander, dans la difficile discussion entre structures et mécanismes autistiques, si les structures autistiques ne situeraient pas plutôt du côté de l'absence totale d'accès à l'intersubjectivité, tandis que les mécanismes autistiques se situeraient plutôt, quant à eux, du côté d'une intersubjectivité plus ou moins acquise mais sans lien compensatoire et réparateur possible. La question demeure ouverte mais, la prise en compte du contre-transfert du clinicien s'avère évidemment cruciale dans la réflexion. . En ce qui concerne la deuxième piste de réflexion qui a trait à la subjectivation des enfants autistes, nous serons plus brefs car son approfondissement nécessiterait un travail à part entière à l'interface de la psychanalyse et de la philosophie. Disons seulement que la subjectivation ne saurait aucunement être réduite à l'acquisition du "je". Autrement dit encore, la subjectivation grammaticale, aussi complexe et centrale soit-elle, ne résume pas à elle seule, la question de la subjectivation qui se joue également sur un plan phénoménologique, anthropologique et psychanalytique. Habituellement cependant, ces différents niveaux de la subjectivation s'édifient de concert et de manière étroitement intriquée ce qui permet, cliniquement, de dire qu'un enfant qui accède au "je" est, en général, un enfant dont la subjectivation globale est plutôt rassurante. Mais ce qui est le plus fréquent n'est pas, pour autant, obligatoire et l'on est aujourd'hui en droit de se demander si la subjectivation grammaticale et la subjectivation phénoménologique par exemple ne peuvent pas, dans certaines conditions, reconnaître des évolutions et des destins différents. Les deux semblent bien entendu en grande difficulté chez la plupart des enfants autistes, mais il serait tentant de penser que les enfants présentant un syndrome d'Asperger sont, au contraire, des enfants dont les processus de subjectivation se trouvent évoluer de manière dissociée dans la mesure où ils semblent pouvoir accéder à une subjectivation grammaticale, alors même que leur subjectivation phénoménologique demeure, sans doute, en grande partie difficultueuse. Conclusion Comme on le voit, on peut sans doute parler de subjectivation et demeurer "psychanalytique" quand bien même la notion de sujet demeure sujette à caution, pour peu qu'on veuille bien envisager le processus plutôt que l'état résultant qui se dérobe sans cesse à nous. Y a-t-il un sujet, ou n'y a-t-il personne ? L'important est de ne pas être défaitiste : la question du passage de l'interpersonnel à l'intrapsychique n'est pas définitivement, et par essence, hors de portée de nos modélisations. "Il n'y a pas de situations désespérées, ce sont les hommes qui désespèrent", disait W. Churchill. Et c'est probablement la psychologie du développement, la psychologie et la psychiatrie du bébé ainsi que la psychanalyse précoce qui nous permettront, peu à peu, de mieux comprendre les maillons et les mécanismes intimes de ce passage, en remettant le corps au premier pan de nos modélisations théorico-cliniques et de nos reconstructions (M. Merleau-Ponty). Quant à l'intersubjectivité, il est possible, comme le pense D.N. Stern, qu'elle puisse nous fournir, à l'avenir, un nouvel axe pour penser notre nosologie psychopathologique. L'accès à l'intersubjectivité ne se joue pas, en effet, en tout-ou-rien, et il est donc peut-être possible d'imaginer un gradient qui irait, par exemple, de l'autisme de Kanner signant une sorte d'agénésie véritable de l'intersubjectivité, jusqu'aux états-limites dont l'hypersensibilité intersubjective se trouve, souvent, au coeur même de leur souffrance relationnelle. 1 Pour M. KLEIN, le concept d'identification projective (introduit par elle en 1952) était intrinsèquement lié à la question du conflit ambivalentiel primaire entre pulsions de vie et pulsions de mort, et que l'identification projective comportait alors un rôle défensif essentiel, en tant qu'identification projective pathologique. Après M. KLEIN, ce concept d'identification projective s'est peu à peu à peu normalisé et adouci, voire édulcoré, via les travaux de W.R. BION sur « l'identification projective normale » fonctionnant, finalement, comme une sorte de mécanisme physiologique de la communication préverbale entre mère et bébé. Certains travaux actuels sur l'empathie vont, nous semble-t-il, aujourd'hui, dans le même sens.