La Revue

L'enfant, la psyché et le corps
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°53 - Page 10-11 Auteur(s) : Marianne Rabain
Article gratuit
Livre concerné
L'enfant, la psyché et le corps

Quel plaisir de lire ce livre ! L'intérêt que l'on éprouve à découvrir ces conférences, faites pour un large public et qui viennent d'être traduites en français, n'est pas seulement de suivre une pensée devenue familière avec le temps, c'est celui d'entrer dans la pensée de Winnicott lui-même. Dans ce livre D.W. expose ses idées devant un large auditoire mais surtout il s'expose lui-même avec ses intuitions, ses lectures d'adolescent, ses constructions théoriques tirées de la clinique. Il se met lui-même en scène dialoguant avec l'enfance, sa propre enfance et celle de ceux qu'il a eu à rencontrer tout au long de son existence de praticien.

D.W. aimait remercier ses patients qui avaient "payé pour l'instruire" (voir la dédicace de Jeu et réalité). On l'entend dans ce livre, évoquer ses rencontres avec les jeunes enfants et les bébés, accompagnant leur développement, leur processus de maturation. On assiste à cette rencontre avec l'enfant lui-même confronté à la tâche compliquée d'apprendre à vivre, affrontant en même temps sa vie intérieure avec sa complexité.

Ces conférences sont rédigées pour un vaste public : étudiants en psychologie, travailleurs sociaux de l'aide à l'enfance et même.élèves de terminale. Un autre plaisir ici est de voir se déployer une pensée accessible à tous, loin des discours savants ou compliqués, une pensée étroitement liée à la clinique, telle qu'elle se donne à tous.

Par ailleurs l'intérêt de ces textes courts et aisés à lire, est qu'ils radicalisent et condensent les positions théoriques classiques que Winnicott a développé dans ses ouvrages les plus célèbres (De la pédiatrie à la psychanalyse par exemple). Entre les lignes, entre les observations du quotidien, les lecteurs de Winnicott auront tôt fait de retrouver les thèmes chers à l'auteur : la constellation mère-bébé, l'importance de l'environnement facilitant, de la continuité et la fiabilité des soins maternels créateurs du self de l'enfant. L'accent est mis sur l'empathie maternelle qui prime sur tous les livres du style : "Comment élever votre bébé ?" La mère normalement dévouée n'a pas besoin d'être savante. Ni les livres, ni le corps médical ne peut apprendre à une femme son rôle de mère, rappelle Winnicott. Tout au plus peut-on l'aider dans sa tâche avec le dialogue riche en découvertes mutuelles que l'on instaure avec elle.

On retrouve un peu partout, dans ces textes très ouverts le style clair et narratif de D.W., son amour du paradoxe, son humour qui rejoint parfois celui de Charles Schulz, le père de Charlie Brown, de Snoopy, de Lucy (Psychiatrist five cents), de Linus avec sa couverture (D.W. mettait un plaid sur son divan), que D.W. aimait citer en particulier dans son célèbre texte sur l'objet transitionnel. Côté humour D.W. n'hésite pas à réécrire à sa manière le célèbre texte de W. Shakespeare de Comme il vous plaira : "Le monde entier est une scène. C'est un drame en 7 âges.". Mais Shakespeare, écrit D.W., a oublié l'enfant d'âge pré-scolaire. Il aurait du écrire : "D'abord le nourrisson, vagissant et crachant dans les bras de sa nourrice., puis l'enfant d'âge pré-scolaire dont l'hygiène mentale sera un casse-tête pour le XXè siècle."

Paradoxes et humour permettent au lecteur de mieux saisir les étayages théoriques les plus complexes auxquels ces textes font référence. De véritables développements de la pensée de D.W. surgissent ça et là au fil du texte. La description de la phase d'illusion primaire et de l'objet trouvé-créé est reformulée avec précision page 61. Les métaphores du trou et du vide créé dans la mère par l'avidité de l'enfant sont reprises de manière convaincante dans un excellent article sur l'énurésie (p.204). On trouvera également de remarquables exposés sur la position dépressive moment fondamental du développement humain où s'origine le souci pour autrui.

Le premier texte qui ouvre l'ouvrage définit avec rigueur et clarté les fondements du travail analytique qu'il est toujours utile de rappeler. Le traitement psychanalytique permet au patient d'arracher un matériel douloureux devenu inconscient au refoulement. Sans ce travail le patient utilise une grande partie de son énergie psychique à maintenir ces refoulements en place, d'où le fait qu'une grande partie de la personnalité est réprimée. La cure permet de remettre au service du plaisir de vivre et d'une existence constructive toute l'énergie qui servait au refoulement. Ainsi la croissance entravée peut reprendre (p.37). Il n'est pas inutile aujourd'hui de rappeler ces idées simples qui fondent et qui valident le travail effectué dans une cure psychanalytique.

Dernier point, qui n'est pas sans soulever des controverses. Dans une série de chapitres consacrés à l'autisme, D.W. cherche à montrer que cet état n'est pas une "maladie" mais un trouble du développement affectif. Pour D.W. les psychoses infantiles sont liées aux difficultés de la mère à s'adapter aux besoins de son bébé et à son inaptitude à s'identifier à lui. Les troubles du holding ont entravé les processus vitaux du bébé. Le concept de haine inconsciente, refoulée, joue ici un rôle central, les formations réactionnelles des parents pouvant amener des distorsions du développement. C'est donc là mettre une fois de plus l'accent sur l'importance des perturbations de l'environnement au cours des stades précoces de la croissance et du développement de l'être humain. Cependant, ce point de vue n'est pas structural, mais reste fondamentalement dynamique. D.W. montre que chez de nombreux enfants qu'il a pu connaître, la tendance autistique a pu disparaître (p.260). Grâce à son potentiel inné le développement de l'enfant peut reprendre son cours, de nouvelles possibilités de croissance vont s'offrir à lui.

Au pessimisme freudien s'oppose, donc, ici l'optimisme de D.W. si nécessaire au thérapeute, engagé, comme lui, dans le processus de la cure, attentif à son dynamisme, à sa créativité propre, comme à ses découvertes.