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Que cherche l'enfant dans les psychothérapies ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°53 - Page 11-13 Auteur(s) : Marie-José Soubieux
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Que cherche l'enfant dans les psychothérapies

On connaît M-C. Ortigues, psychanalyste, et E. Ortigues, philosophe, par leur remarquable ouvrage Oedipe africain. Depuis, s'inspirant de leur travail à Dakar dans l'équipe qu'ils animaient à l'hôpital psychiatrique de Fann, ils ont mené une riche réflexion novatrice sur les psychothérapies d'enfants. Prolongeant le livre précédent Comment se décide une psychothérapie d'enfant ?, leur récent ouvrage Que cherche l'enfant dans les psychothérapies ?, réalisé en collaboration avec Jean Cassanas, Ludmilla Castier, Angélique Hirsch Pellissier, François Marty et Ester Muchnick, psychanalystes, rend compte d'une longue et fructueuse expérience clinique articulée à une réflexion théorique inventive imprégnée de leurs conceptions anthropologiques. L'expérience a été fondatrice car elle a montré que la question essentielle de l'humain, c'est le sens de sa place et de son existence. Ainsi, l'enfant cherche à discerner la place qui pourra être la sienne en grandissant. Et c'est pour la conquérir qu'il produit des symptômes qui sont des questions. Cette quête de soi, cette subjectivation apparaît comme le fil rouge des psychothérapies.

Dans un chapitre introductif intitulé La forme et le sens en psychanalyse, E. Ortigues, s'inspirant des découvertes récentes dans le domaine des neurosciences, notamment des travaux d'Edelman, et de l'analyse du langage donne un éclairage nouveau de certaines thèses freudiennes sur les différents niveaux d'organisation de la personnalité. Si Freud a pu considérer la mémoire comme statique, enregistrant des représentations pour les conserver "fixées" dans des engrammes, E. Ortigues la perçoit de façon évolutive. Pour lui, il s'agit d'une mémoire vivante qui fonctionne sur plusieurs registres. La reprise du passé dans le présent s'effectue à différents niveaux de sélection et d'élaboration. C'est ce qu'il appelle la mémoire affective, un passé toujours présent, non mémorisé. Se référant à Damasio, il estime que la vie émotionnelle en elle-même a une histoire, une mémoire qui ne se réduit pas aux représentations d'antan mais qui est formatrice de la personnalité. L'émotion en tant que phénomène corporel est nécessaire à la connaissance et au raisonnement. Elle a un caractère relationnel ; c'est ce qui fait d'un être humain un être social.

En considérant l'être humain comme un être d'histoire et de mémoire, les auteurs donnent un sens différent à la notion d'inconscient. Anne Levallois, psychanalyste qui a travaillé en Afrique avec M-C. et E. Ortigues, résume ainsi leur pensée : "Ce qui reste inconscient, refoulé, ce sont les traces d'un vécu sans souvenir, une mémoire ignorée mais vivante dans les affects. La répétition prend alors un tout autre sens que celui d'être l'oeuvre d'une hypothétique pulsion de mort mais bien au contraire l'effort du vivant pour sortir des impasses dans lesquelles il est retenu."

Ainsi, selon E. Ortigues, sous le terme d'inconscient, Freud a découvert la fonction active (et non seulement représentative) de la mémoire affective.Ces nouveaux rapports entre la mémoire et la conscience amènent l'auteur à une autre définition de la conscience "la conscience proprement dite ou conscience de soi est le procès par lequel un être humain fait siens des jugements, des sentiments et des actes qui forment, dans la mémoire, la trame d'une biographie". Elle ne se réduit pas à ce qui est connu ; "elle est intermédiaire entre la connaissance et l'ignorance" et ouvre le présent sur les incertitudes de la vie.

Dès ce premier chapitre, E. Ortigues aborde la notion des repères identificatoires. Ce sont les traits que l'enfant emprunte à ses ascendants pour marquer sa place. Considérés de ce point de vue, les symptômes sont porteurs d'une double interrogation sur soi et sur les parents. E. Ortigues considère l'identification comme un processus de symbolisation par lequel l'enfant emprunte à ses ascendants les traits distinctifs qui orientent la question oedipienne, qui vont lui permettre de se reconnaître comme garçon ou fille, d'opérer peu à peu la différenciation progressive des sexes, des générations et à travers ces différenciations d'aborder la question de ses origines et de la mort. Les positions oedipiennes des parents et des enfants sont interdépendantes. L'enfant subit des influences qu'il choisit.

La seconde partie, Psychothérapie d'enfants : un champ ouvert, s'ouvre sur des observations cliniques qui mettent en évidence les deux grandes directions de travail des auteurs : la quête identitaire de l'enfant par rapport à la "donne familiale" et l'interdépendance des positions entre les parents et l'enfant. A travers leurs interventions, on voit bien comment les thérapeutes cherchent à se rendre sensibles aux différentes positions des membres de la famille et à en favoriser les mouvements. Ils accueillent ce que racontent et manifestent les parents même si cela ne concerne pas directement l'enfant car c'est la constellation familiale dans son ensemble qui éclaire le comportement de chacun et permet de repérer où et comment se sont ancrées les difficultés de l'enfant. Néanmoins, si les problèmes concernent toute la famille, ils doivent être "considérés comme propres à chacun".

Le chapitre suivant est consacré aux répétitions symptomatiques, envisagées sous un angle différent que celui de la pulsion de mort. M-C. et E. Ortigues considèrent le symptôme comme faisant partie du processus de construction de toute personne humaine. Il n'est pas seulement le signe d'un dysfonctionnement interne. Il exprime une lutte de l'enfant pour conquérir une place humaine viable en cherchant à se repérer en fonction de ses deux lignées. Cette lutte est plus importante pour lui que son bien-être momentané.

Les situations répétées impliquent toujours d'autres personnes. Le symptôme est comme une question qui serait restée en souffrance chez les ascendants, qui n'a pas pu être élaborée. Le questionnement sur soi est donc indissociable d'une interrogation sur l'entourage familial, les vivants comme les morts. A travers les répétitions, les enfants questionnent la problématique oedipienne. Les enfants cherchent le chemin de la triangulation à partir des indications fournies par leurs parents.

Les auteurs définissent alors la notion de "donne familiale" : c'est le stock d'informations à la disposition de l'enfant, l'ensemble des traits que l'enfant emprunte à ses parents. L'enfant ne subit pas passivement le poids de la "donne familiale". C'est de manière sélective qu'il emprunte à ses ascendants ses repères identificatoires. La"donne familiale", c'est un mouvement actif de la part de l'enfant, c'est l'ensemble des éléments que sélectionne l'enfant et non pas ce que transmettent les parents. Il n'y a pas causalité directe du passé au présent. C'est dans la manière dont l'enfant lui-même tend actuellement à se situer, à faire sa place que se trouvent impliquées des références au passé.

C'est l'activité psychique de l'enfant qui se donne des références, qui déploie un champ dans lequel l'individu pourra vivre. C'est à partir de ce foyer que vont être explorées les activités des ascendants. Ainsi, les notions de "transmission intergénérationnelle" et de "transmission transgénérationnelle" sont envisagées sous un éclairage différent. Dans cette optique, les auteurs considèrent les répétitions symptomatiques comme pouvant être un moteur de la cure plutôt qu'un obstacle même s'il y a toujours un versant défensif. Ils y voient "une preuve de vie obstinée" plutôt que l'oeuvre de la pulsion de mort ainsi qu'elle apparaissait à Freud.

L'ouvrage se termine par une réflexion approfondie sur le cadre. Le cadre apparaît comme une "convention thérapeutique" entre le patient et l'analyste qui doit pouvoir s'adapter aux cas particuliers et donner la possibilité au patient de s'approprier la démarche en cours. Il n'est pas à imposer mais à découvrir en se réinterrogeant à chaque fois. Il doit permettre le respect de l'ambivalence initiale de la demande du patient, prendre en considération son rythme d'élaboration, ses défenses, ses protections. Si le cadre doit être mis en place avec souplesse, cela ne signifie pas pour autant que les rapports d'autorité ne peuvent pas avoir une fonction régulatrice. On doit en tenir compte mais ne pas les "utiliser intentionnellement sans établir une convention qui donne la possibilité d'explorer le sens de ce que le patient nous exprime par sa parole et ses actes".

Ainsi, la mise en place du cadre n'est pas seulement une condition préalable mais constitue une partie intégrante du processus thérapeutique. "La situation analytique peut donc être considérée comme un champ de travail ouvert dans lequel la demande se déploie et s'exprime dans et par l'établissement d'une convention. Les fluctuations peuvent être ainsi d'authentiques moyens d'expression de la demande initiale".

Il s'agit donc d'un livre vivant, plein de créativité, d'une grande richesse clinique et théorique et d'un apport original et précieux pour mener à bien le travail analytique. Il peut être déroutant pour certains, en particulier en ce qui concerne le choix laissé au patient de disposer de son propre rythme temporel, l'implication de la famille, l'application éventuelle aux cures d'adultes. Néanmoins, ces positions nous permettent de réinterroger la clinique, sa technique et nos hypothèses théoriques dans un nouvel espace de pensée et de liberté aussi bien pour le patient que pour l'analyste.