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Le père éducateur du jeune enfant
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°53 - Page 13-14 Auteur(s) : Fleur Michel
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Le père éducateur du jeune enfant

Connu pour son travail sur les pères, Jean Le Camus leur consacre un nouvel ouvrage. Synthétique, historique et foisonnant d'exemples cliniques, celui-ci retrace, en quelques 197 pages achevées par une importante bibliographie, le parcours difficile des pères : de leur place dans la famille comme éducateur de leur enfant, et ce dès la naissance, à leur place d'objet de recherche en psychologie.

S'il existe à présent un quasi consensus sur les faits que les fonctions de la mère et du père sont différentes et complémentaires, que le rôle du père ne se confond pas avec sa fonction, et que les dimensions de la paternité sont multiples, deux perspectives présentées par Jean Le Camus s'affrontent encore. Pour la première, ou modèle diphasique, les fonctions parentales sont dissociées dans le temps, l'enfant passant d'un "âge de la mère" à un "âge du père". Pour la seconde ou modèle monophasique, défendu par l'auteur, le père peut et doit interagir avec l'enfant dès sa naissance.

A la différence du modèle monophasique, plusieurs perspectives mettent en lumière l'ancrage important du modèle diphasique : à partir d'exemples tirés de l'ethnologie, l'auteur décrit ainsi l'organisation diphasique de la famille et de la paternité au sein des sociétés primitives, ce qui l'amène à souligner la puissance du phénomène de construction culturelle qui contribue à la diversification structurelle et fonctionnelle de la paternité. D'un point de vue historique, bien que les pères aient vu au fil des siècles une évolution certaine de leur rôle, de leur fonction, et de la législation les concernant, bien qu'ils aient vu aussi leur fonction éducative transférée progressivement vers l'école, le modèle, mis en avant d'un point de vue social, reste diphasique de l'antiquité romaine au XXème siècle. En appui enfin sur la psychiatrie et les sciences humaines récentes, la fonction symbolique du père avec ses défaillances et ses modalités est là aussi présentée comme seconde, médiatisée par la mère et unidimensionnelle.

Par opposition, le propre du modèle monophasique est de ne s'être jamais opérationnalisé sous forme d'organisation familiale instituée, ni sous forme de conduites repérables et généralisées à une catégorie sociale ou à un peuple. Il est, au contraire, présenté par l'auteur à titre de perspective conceptuelle, voire d'idéal de société et s'inspire des données de la psychologie du développement, du champ de l'éducation familiale et d'une analyse psychosociologique des modalités et déterminants de la présence précoce des pères dans le monde d'aujourd'hui.

En psychologie du développement, les études sur le père datent des années 70 et trouvent leur origine dans la remise en question du partage des tâches de l'homme et de la femme par le mouvement féministe, dans l'idée d'une réhabilitation des pères dans l'après guerre et dans l'évolution des représentations relatives aux jeunes enfants.

L'approche des interactions père-bébé s'appuie sur 2 paradigmes :

-celui de la comparaison des enfants sans père et avec père

-celui de la comparaison des comportements des différents partenaires de l'enfant.

La nouvelle fonction du père est décrite alors comme :

- immédiate : le père est susceptible d'intervenir au cours des périodes pré, péri et post-natale - directe : la 1ère expression du rôle paternel est dans la communication non verbale, les échanges ludiques, les incitations et interdiction - multidimensionnelle : le rôle du père est envisagé dans le développement moteur, langagier, cognitif, affectif, social.

Le champ de l'éducation familiale, encore balbutiant, envisage le père comme partenaire domestique du jeune enfant et accessoirement comme père protosymbolique. Depuis les années 90, trois orientations dans lesquelles le processus d'éducation familiale concerne la mère et le père sont repérables : l'approche de la famille en tant que système, l'approche des représentations parentales de l'éducation et l'approche sociologique des pratiques éducatives parentales. Le père ayant, au sein du contexte familial, une fonction de coparent et de coéducateur.

Enfin, depuis les années 80, la psychologie sociale met en avant les transformations de la paternité dans le monde occidental. L'implication accrue et repérée comme telle des pères témoigne du passage du patriarche de l'époque coloniale aux "nouveaux pères", coparents investis auprès du jeune enfant. Jean Le Camus souligne alors, à partir d'exemples d'études, l'asynchronie actuelle entre l'évolution des représentations sociales de la paternité et celle des pratiques effectives repérables à travers les recherches de ce champ.

Cet ouvrage, rendu par moment ardu en raison de l'oscillation entre la présentation des résultats cliniques des travaux récents et la poursuite de la démonstration de la pertinence du modèle monophasique, témoigne tout à son honneur de la nouveauté de la prise en compte du père comme objet de recherche, prise en compte qui s'appuie non pas sur une organisation familiale instituée mais bien sur l'évolution de l'intervention concrète des pères auprès de leur enfant.