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Le bébé imaginaire - Ces bébés passés sous silence
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°53 - Page 15 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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Le bébé imaginaire

La toute fin de siècle a mis en scène élans festifs et tornades destructrices. C'est dans cette athmosphère mélée que mes lectures m'ont conduit vers les deux derniers-nés de la collection Mille et un bébés. Réels amis des poches, ces ouvrages permettent un nomadisme léger, une villégiature, à l'abri des pesanteurs savantes.

De fait, bon nombre de ces "petits" livres ont le charme accompli des bonzais japonais. Ils dégagent une force qui exprime l'essentiel de l'original mais, avec un supplément d'âme, qui en cristallise avec bonheur la symbolique. Le clinicien périnatal, ou simplement curieux des origines de l'humain, bénéfieciera sans conteste de ces deux derniers titres qui appréhendent, deux fois n'est pas coutume, l'ombre masquée de Bébé-Star. Patrick Ben Soussan nous guide dans les méandres alchimiques du bébé imaginaire des parents et des soignants. Frédérique Authier-Roux explore le continent noir des interruptions médicales de grossesse (IMG). Tous deux, solidement enracinés dans la richesse de leur clinique respective, mettent à jour l'intrication de l'amour et de l'horreur, de la fée et de la sorcière, de la vie et de la mort.

Ce que l'on retiendra du Bébé Imaginaire de P. Ben Soussan, c'est qu'il réussit à légitimer l'usage des majuscules à son égard sans tomber, pour autant, dans une vaine théorisation réifiante. Toujours habité de la singularité des rêves de chacun, le bébé imaginaire est tour à tour préface, conte, attente inquiète, figure de désir, défense. Guidé par la plume habile de l'auteur, on chemine crescendo vers d'où nous venons : "En vérité, il n'y a pas de bébé Imaginaire. (.) ce bébé dont nous parlons tant, c'est nous bébé; tel que nous nous rêverions".

Si ce bébé imaginaire évolue en nous "toute la vie durant", que se passe-t-il quand l'un de ses avatars meurt lors d'une IMG ? Comment accompagner les parents, les professionnels "dans ses moments si forts où la mort vient se lover au creux de la vie ?" Comment faire advenir un récit familial et institutionnel qui donne une sépulture de sens à ce naissant défunt irreprésentable ? F. Authier-Roux relève le défi d'une esquisse de réponse dont la sensibibilité clinique puise dans sa pratique en "salle de la naissance" toute sa richesse.

Si l'humain est précédé de l'ombre de l'enfant imaginaire, c'est elle qui survit, intemporelle, et qu'il reste à accueillir pour les parents et les professionnels endeuillés face à l'IMG. C'est là que nos deux auteurs se rejoignent et se complètent : la scène de l'enfant imaginaire est l'espace de nos rêves démoniaques et angéliques ; c'est aussi le lieu de la rencontre entre soignés et soignants.

Que nous réserve le prochain millénaire en ces terres mythologiques ? Un espace à mi-chemin entre le Baby dancing sur Internet évoqué par P. Ben Soussan et le bébé mort "qui ravage tout, tel un ouragan" de F. Authier-Roux ? Pour arrondir l'âpreté de ce conte new age, je préconise une enveloppe musicale : celle d'un film récent de Wim Wenders où l'on voit mille et un bébés au fond des yeux de pimpants vieillards, flirtant avec l'éternité. Buena vista bébé club, l'avez-vous vu ?