La Revue

Interventions à la demande de la police d'unité mobile d'urgence psychiatrique (E.R.I.C.)
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°53 - Page 33-35 Auteur(s) : Serge Kannas, Isabelle Regel, Frédéric Pochard, Mickaël Robin, Frédéric Mauriac, Cécile Devynck, Anne Waddington
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Introduction

ERIC (Equipe Rapide d'Intervention de Crise) est une unité mobile d'urgence psychiatrique intersectorielle créée en 1994, fonctionnant 24 heures sur 24 et régulée par le SAMU-Centre15. Sa spécificité repose sur une prise en charge intensive et brève à domicile, incluant une intervention d'urgence et un suivi en post-urgence d'une durée maximum d'un mois. L'équipe s'appuie sur les compétences du patient et de son entourage pour proposer une alternative à l'hospitalisation.

Le fonctionnement original de l'équipe, qui travaille en s'appuyant sur un réseau au sens large du terme a impliqué dans certains cas un travail conjoint avec la Police ou la Gendarmerie. En effet, la mobilité de l'équipe, lui permettant de se déplacer sur le lieu de la crise, a entraîné sa sollicitation de la part des forces de l'ordre. Les résultats de cette collaboration encore peu répandue sont présentés ici et nous dégagerons ensuite les réflexions que cela entraîne.

Méthodologie

A partir de la fiche par patient, nous avons relevé d'une part, l'ensemble des interventions conjointes ERIC-police entre le 10 janvier 1994 et le 30 septembre 1997 et d'autre part, des données concernant le type d'intervention (demande d'ERIC ou de la police, pathologies rencontrées et issue de l'intervention).

Résultats

En un peu plus de 3 ans et demi, 129 interventions conjointes ont été effectuées : 85 (63%) à la demande des forces de l'ordre et 44 (37%) à la demande d'ERIC. Les interventions à la demande des forces de l'ordre représentent 5,5% du total des nos interventions durant cette période.

Le type d'intervention varie en fonction de la nature des troubles psychiatriques. Ainsi, nous constatons qu'ERIC a demandé l'aide de la police dans près de 2 cas sur 3 pour des patients présentant des troubles psychotiques (26% schizophrénie, 37 % autres troubles psychotiques) pour lesquels l'équipe d'urgence a jugé qu'il existait une dangerosité potentielle. La police, elle, a fait appel à ERIC surtout pour des patients présentant des troubles de la personnalité (33 %) même si les pathologies psychotiques représentent aussi 1/3 des demandes. Les demandes d'interventions d'ERIC émanant de la police pour des patients alcooliques ou toxicomanes ont quasiment disparu au fil du temps alors que celles pour des pathologies psychotiques sont en augmentation (28.5% en 1994, 39% en 1997).

A l'issue de ces interventions conjointes, 45% des patients vus par ERIC à la demande de la police sont hospitalisés en placement (HDT ou HO), 22% restent à domicile. Dans la situation inverse, où ERIC demande l'aide de la police, la majorité des patients sont hospitalisés sous contrainte (58%), 9% seulement restent à domicile.

Discussion

L'augmentation de la fréquence des interventions conjointes au fil du temps a pu être rapportée d'une part à l'élargissement progressif du territoire d'intervention d'ERIC, et d'autre part à l'extension de son activité à la prise en charge des victimes (interventions à la demande des forces de l'ordre dans leurs locaux). Cette dernière activité a été instaurée après des rencontres avec les différents commissariats et a permis de rendre possible la mise en place précoce d'une aide psychologique aux victimes en particulier d'agressions qui peut débuter dans les locaux de la police.

L'hypothèse d'une satisfaction mutuelle peut aussi être retenue. En effet, les demandes d'interventions conjointes provenant d'ERIC concernent essentiellement des patients psychotiques potentiellement dangereux où l'équipe est en attente d'une protection (sécurité). La présence de la police est rassurante pour les professionnels d'ERIC et leur permet d'intervenir pour certaines urgences dans des situations psychiatriques qui peuvent être violentes ou dangereuses à domicile. De leur côté, les forces de l'ordre ont recours à ERIC dans des situations où elles sont déstabilisées par des patients qui leurs semblent présenter des troubles mentaux et où elles sont plutôt en demande d'un avis "d'expert" afin de définir une éventuelle prise en charge. La population rencontrée dans ce type d'intervention est donc plus diversifiée au plan symptomatique et il s'agit moins souvent d'un contexte de violence.

Cette collaboration a pu s'effectuer grâce à des rencontres initiales puis régulières permettant de définir et de clarifier les rôles de chacun, (pour la police, rôle de garant de la loi et dépositaire de la prévention et de la répression des troubles de l'ordre public, pour ERIC, rôle médical diagnostique et thérapeutique). Il a fallu veiller à éviter les conflits de compétence. Certaines équipes, prenant en charge l'urgence, ont, en effet, été confrontées à ce genre de difficultés. Or, dans le cas d'ERIC, il semble que le chevauchement inévitable des responsabilités des uns et des autres dans le contrôle social n'a pas systématiquement été source de tension et de confusion.

Toutefois, certaines questions liées à ce type d'intervention peuvent se poser :

- en cas de dangerosité potentielle du patient, la Police a pu assister à l'entretien, à domicile ou dans ses locaux, ce qui a priori va à l'encontre de la loi sur le secret professionnel, mais qui était une condition sine qua non pour le déroulement sans risque de l'intervention qui vise à maintenir un minimum d'aspect coopératif et non uniquement de contrôle. La famille a pu aussi être associée à l'entretien avec la police. Paradoxalement, la présence de la Police a, dans certains cas, permis un assouplissement du cadre pouvant parfois déboucher sur la mise en place d'une alternative à l'hospitalisation.

Accepter d'entremêler intervention psychiatrique et intervention des forces de l'ordre, semble permettre l'émergence d'une réponse intermédiaire entre le "tout police" et le "tout psychiatrie". L'insatisfaction et les conflits semblent aussi naître dès que chacun se sent isolé et coincé dans une réponse univoque inadaptée à une situation complexe. La logique du "tout psychiatrie" ou "tout police" risque même d'entraîner le désengagement de ceux qui estiment porter injustement une situation, quitte à se tromper dans l'orientation du patient. Il semble donc que, dans les situations qui associent des aspects sanitaires à des aspects de troubles de l'ordre public, l'engagement conjoint d'experts des 2 niveaux peut permettre :

- une détection précoce d'un besoin de soin

- la mise en place de soins dans un contexte de contrainte

- d'éviter une orientation psychiatrique à des personnes qui ne le justifient pas

- d'éviter la poursuite d'une escalade parfois source de drame.

ERIC, EPS Charcot, 78373 Plaisir