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Temps des glaciations
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°52 - Page 11-13 Auteur(s) : Pierre Delion
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Temps des glaciations
Voyage dans le monde de la folie

Le dernier livre de Salomon Resnik est, à mon sens, un très grand livre. Placé sous le paradigme kantien : "Il n'y a aucun doute que toute notre connaissance procède de l'expérience", cet ouvrage va nous montrer avec un rare bonheur comment Salomon Resnik a appris des patients et quel a été le chemin de son apprentissage."Notre capacité à connaître se révèle à travers nos expériences sensorielles. C'est à partir de nos sens que les représentations se mettent en mouvement. C'est à travers l'expérience et son élaboration, grâce à la collaboration implicite entre le sujet et le phénomène, qu'objectivité et intersubjectivité donnent naissance au champ de l'apprentissage".

Il n'échappera pas aux soignants préoccupés des sujets psychotiques que ce chemin est bien celui que nous devons suivre pour prétendre les accompagner dans leur déshérence, la dés-habitation de leur être.

Mais pour mieux montrer comment se met en place pour lui cette trajectoire, l'auteur évoque ses souvenirs infantiles dans un premier chapitre intitulé Transmission et apprentissage : "Lorsque j'étais enfant, j'étais fasciné par une robe noire de ma mère, avec des paillettes qui me donnaient l'impression d'un univers étoilé et étonnant. Chaque paillette était un petit soleil"(p.18), et de nous transporter chez Van Gogh et sa Nuit étoilée pour mieux en revenir à Freud et Klein, et à leur découverte du "monde interne" qui se réfère pour Resnik au paysage cosmique maternel. Ce lien entre le monde et le corps maternel permet d'introduire une idée fondamentale de la psychopathologie resnikienne, celle du lien entre le corps et l'inconscient, notamment à partir des travaux d'Edouard Von Hartmann sur le "corpus".

"Cela m'a permis de concevoir l'idée complexe et abstraite d'inconscient, avec l'image concrète d'une multiplicité anatomo-physiologique vivante"(p.20). Pour lui, la vie est "comme une biographie à la fois enracinée dans l'aube de l'histoire de l'individu, et déracinée dans la psychose". D'ailleurs, ce qui apparaît, dans les différentes pathologies psychotiques, c'est le non-accord ou le désaccord entre les parties constitutives de l'appareil psychique. Et il propose la notion de monde interne "comme une communauté vivante et conflictuelle où les habitants vivent les vicissitudes de leurs existences"(p.20). Après avoir évoqué le "dégonflement du délire", il présentera son idée de "dépression narcissique" qu'il oppose à la dépression classique : "Il ne s'agit pas de la perte d'un objet, il s'agit surtout de la perte d'une partie de son moi" (p.54).

Mais après avoir évoqué quelques points fondamentaux de sa théorisation, il nous apporte plusieurs histoires cliniques, aussi bien de patients rencontrés en individuel qu'en groupes thérapeutiques. A chaque fois, S. Resnik y insiste, "l'inconscient parle à travers son masque (le corps), et se manifeste au bon interprète sous la forme d'un langage pulsionnel fondamental et présent. La pulsion s'exprime, raconte son histoire et ses vicissitudes affectives au moyen du corps, dans une langue ancienne et actuelle à la fois"(p.23).

Dans ce langage qui met en mouvement dans le transfert les pensées psychotiques, un "espace mental" peut se livrer et les "objets internes deviennent des personnages comme les acteurs, ils dramatisent les fantasmes correspondant à la vie inconsciente et intime de chaque être humain" (p.26). Suit une longue réflexion sur les spécificités du transfert dans la psychose, qu'il étudie à partir des réflexions de K. Lewin sur les notions de "champs de forces" ; avec Resnik, le transfert devient un champ de forces transférentielles à propos desquelles il est extrêmement important de réfléchir sur le cadre dans lequel elles prennent leur essor. Là encore, les groupes sont mis à contribution pour nous faire comprendre la "multiplicité en mouvement"(p. 36).

Pour conclure ce chapitre commencé avec la robe étoilée de sa mère, il nous présente son père, musicien, qui lui fait découvrir enfant, la musique et l'enchantement du monde. L'inconscient référé à la musique atonale ou dodécaphonique, amène le patient au contact d'un psychanalyste "accordeur du moi psychique, corps vécu, instrument vital, outil de recherche, de thérapie et de vie" (p.39), renouant avec la poésie de "l'affective atunement" de D. Stern. C'est sur une note profondément humaine qu'il termine ce chapitre : "La pratique de la psychanalyse individuelle et groupale est en soi-même une formation continue dans laquelle on peut toujours continuer à apprendre notre difficile double métier de patient et de psychanalyste" (p.42).

Dans le deuxième chapitre, il va nous amener dans le vif du sujet, le "temps des glaciations". En reprenant la problématique des identifications du corps dans la psychose, il nous amène à cette idée centrale que "l'expérience psychotique correspond au mécanisme et au sentiment ontologique de se projeter, de sauter par dessus l'abîme, en quête d'un lieu libératoire, un lieu où s'échapper et recommencer" (p.49), donnant ainsi à l'identification projective une configuration dans laquelle l'espace intermédiaire-l'abîme-corollaire de l'angoisse, trouve toute sa place logique. Il rappelle que pour Ferenczi, l'identification introjective conduit à la notion d'identité, tandis que celle d'identification projective recèle l'idée d'une pseudo-identité. Passant en revue, à l'aide de quelques patients, les différents stades de la glaciation, Resnik décrit avec un authentique talent de phénoménologue habité de psychopathologie, le "corps en fer", le "corps pétrifié", le "corps gelé" pour finir par une description de "l'écologie du transfert" : "Entrer en contact et être sensible, dans le transfert psychotique et non psychotique, au sens et à la substance du fantasme, renvoie aux premières expériences de la vie de l'enfant : le froid et le chaud, le sec et l'humide, le dur et le mou, le plein et le vide. Les sensations élémentaires du patient et de l'analyste, ce "corps à corps", font partie du climat de la rencontre, ce que j'appelle "l'écologie du transfert" (p.68).

Un troisième chapitre va relater en détail, "le rôle du corps chez les psychotiques", en partant d'une extraordinaire expérience de groupe thérapeutique réalisée à Buenos Aires dans les années 1950. Étudiant "la sémantique du corps", il nous livre quelques réflexions profondes : "Le corps animé a toujours une implication infantile entendue comme capacité à faire jouer ses propres signes corporels. Les modèles de relation infantile se conservent toujours en chaque adulte, laissant leurs traces sur certains comportements propres à chacun de nous. Une telle spécificité permet de reconnaître un langage à la fois passé et présent, ainsi que plastique et expressif chacun amène son histoire inscrite dans le corps, et c'est surtout l'enfant demeurant en nous qui n'oublie pas et exprime-soit directement, soit de façon masquée- ses inquiétudes fondamentales" (p.75).

Pour Salomon Resnik, la dynamique de groupe est un moyen d'étudier le langage à travers la polymorphie et la polysémie de ses différentes formes d'expression. Pour ceux qui ont eu la chance de participer à ces expériences de groupe avec lui, il paraît évident que son intuition en la matière lui donne une proximité avec les signifiants recélés chez les patients telle que la traduction qu'il en propose en est souvent confondante. Jean Ayme qui a ainsi travaillé plusieurs années avec lui dans son service à Sainte-Anne, et avait pu assister en direct à quelques uns de ces miracles ordinaires, avait pour habitude de dire que Resnik, non seulement connaissait plusieurs langues (espagnol, anglais, français, russe, yiddish, etc...), mais qu'en plus il parlait couramment le "psychotique" ! J'ai moi-même, à plusieurs reprises, été émerveillé par les élucidations possibles grâce au travail effectué dans mon service par Salomon Resnik avec les enfants autistes sans langage articulé dans une parole.

S'expliquant ensuite sur "l'échec du symbolique" sans recourir à l'habituelle logomachie utilisée à ce propos, il reprend la notion d'"équation symbolique" d'Hanna Segal, en l'enrichissant de sa dimension nécessairement archaïque, et la transforme en "équation proto-symbolique" pour mieux répondre à l'importance du gradient symbolique, et ainsi s'articuler avec les recherches des sémioticiens, notamment les niveaux du "légisigne", du "sinsigne" et du "qualisigne" des representamen peirciens. Les deux derniers chapitres, L'univers de la folie et Le temps des glaciations, en s'appuyant sur des lectures rabelaisiennes et les peintures de Bosch nous permettent de rencontrer de nombreux patients qui ont embarqué sur la nef des fous en compagnie de Salomon Resnik. Fidèle à sa méthode, il théorise en avançant sur l'océan de la folie en tentant d'éviter à ses patients la rencontre catastrophique des écueils sur lesquels ils se sont déjà fracassés lors de voyages antérieurs. Convoquant successivement Bion, Rosenfeld, Lacan, et bien d'autres, il nous fait part de ses pratiques de navigation. On peut relever ici et là, de nombreuses pépites, dont chacune demanderait de longs commentaires : "D'après Lacan, les fragments paternels éjectés ne reviennent pas. Pour ma part, je suis plus optimiste ; je considère que ce qui est expulsé est non seulement le signifiant paternel, mais aussi le monde du sujet éclaté. L'avenir thérapeutique réside dans la possibilité de s'aventurer, avec les patients, dans le paysage du transfert pour dé-couvrir, dé-masquer et ramasser les morceaux éclatés. Ce paysage doit être conçu dans sa double perspective extérieure et intérieure, qui n'est d'ailleurs pas toujours bien différenciée" (p. 158).

Resnik utilise avec beaucoup de force cette métaphore du voyageur qui traverse un paysage et apprend à se représenter ce paysage pour se familiariser avec lui. Mais quelquefois, l'appareil psychique n'est pas en condition de mentaliser le retour des voyageurs, des "émigrants expulsés qui reviennent avides et angoissés. Si le moi ne les tolère pas, ils sont alors souvent évacués dans le corps. J'appelle ce phénomène "projection interne" vers les organes ; il se traduit par une symptomatologie hypochondriaque, et parfois par des phénomènes psychosomatiques, voire de vraies somatisations" (p.159-160).

Beaucoup de pistes sont ainsi explorées et livrées à notre réflexion, et il est sans doute plus intéressant que le lecteur entreprenne la lecture de ce livre profond pour y faire vibrer ses propres associations harmoniques ; ce faisant, il ne fera que suivre le conseil de Salomon Resnik : "Cet ouvrage ne prétend pas démontrer comment faire une analyse de la psychose. Il expose simplement "ma manière d'être" dans l'expérience analytique. Je considère que chacun doit développer sa propre technique. Le patient psychotique est très sensible à l'originalité, à la sincérité de l'autre. Être naturel et spontané, même si le doute existe, est une contribution essentielle à la cure. Tandis que l'imitation d'un style qui n'est pas le sien peut devenir iatrogène" (p.172).