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Névroses et fontionnements limites
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°52 - Page 13-15 Auteur(s) : Vassilis Kapsambelis
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Névroses et fonctionnements limites

C'est en étudiant ce livre dense et pourtant accessible que l'on réalise à quel point il est ardu de rédiger un ouvrage didactique sur une notion comme les états limites, qui fait pourtant partie du quotidien de la clinique. On se rend compte qu'il existe, schématiquement, deux possibilités. La solution de facilité consisterait à rédiger un livre, dont les chapitres représenteraient autant de monographies sur chacun des principaux auteurs de la bibliographie des états limites : il y aurait les états limites de H. Deutsh, puis de Kohut, de Bergeret, de Kernberg, de Green, etc. Les amateurs de "digest" y trouveraient leur compte, de même que ceux des étudiants qui penseraient faire de cette façon l'économie de quelques lectures essentielles. Quant aux auteurs, ils s'épargneraient beaucoup d'efforts, et sans doute quelques critiques : la métapsychologie dont ils parleraient à tel chapitre ne serait probablement pas la même que celle du chapitre suivant, mais chacune de ces métapsychologies serait celle de chacun des auteurs sélectionnés ; toutes les conceptions seraient représentées de façon équitable et objective (c'est-à-dire sans critique), et le clinicien sortirait de la lecture tel qu'il y était entré : "kohutien", "bergeretien" ou "kernbergien".

Les auteurs de cet ouvrage ont eu le mérite de choisir un tout autre chemin : placer la problématique des états limites dans une perspective pleinement métapsychologique, et donc passer par elle pour aborder les modèles théorico-cliniques actuellement utilisés. Et on pourrait ajouter, de façon quelque peu schématique : utiliser toute la métapsychologie, et rien que la métapsychologie (par exemple, les références aux modèles classificatoires actuels, tout comme aux hypothèses sociologiques, sont brèves, bien que concises et suffisantes pour ce qui est le propos de l'ouvrage). Or, une fois ce choix fait, on voit émerger la véritable question théorique et clinique des états limites : quel est le sens de la limite en psychopathologie ? Comment faire de la limite un concept métapsychologique ?

Le travail des auteurs nous montre que l'oeuvre freudienne est très familière de la notion de "limite" : limite entre le "dedans" et le "dehors", telle qu'elle s'établit, comme Freud l'explique dans Pulsions et destins des pulsions, lorsque le nouveau-né s'aperçoit progressivement que les différents stimuli se partagent en deux groupes, selon que l'action musculaire puisse, ou pas, les éviter : stimuli externes, fondant un "au-dedans" et stimuli internes, fondant un "au-dedans". Univers extéroceptif et univers proprioceptif, première connaissance, par la psyché naissante, d'une activité pulsionnelle avec laquelle il faudra composer (plus encore qu'avec la réalité perceptive) ; et aussi première possibilité de grave distorsion psychopathologique, celle qui consisterait à traiter les stimuli internes comme des stimuli externes : une projection en quelque sorte primaire, fondamentale, en-deçà de toute reconnaissance d'une activité interne laissant des traces destinées à devenir psychisme. Idée, certes, traditionnellement rattachée aux états psychotiques les plus sévères, mais qui trouve toute son actualité dans la façon dont les états limites traitent du traumatisme, constamment vécu dans sa dimension d'extériorité (de "fait objectif"), oblitérant ainsi, et le mouvement interne, pulsionnel, qui nécessairement l'accompagne, et l'évidence que le traumatisme, "externe" ou "interne", doit de toute façon passer par sa mentalisation pour être traité.

Limite aussi entre systèmes intrapsychiques, notamment entre inconscient/préconscient et conscience, les états limites étant des pathologies qui illustrent de façon exemplaire le rôle fondamental du préconscient dans le fonctionnement du psychisme humain. Tout se passerait chez eux comme si, le préconscient n'étant pas en mesure d'assurer son rôle d'intermédiaire, de figuration, de mise en mots, la limite inconscient - conscient se rigidifie de façon défensive (au lieu de se trouver abolie, comme dans la schizophrénie, selon un des modèles de compréhension de celle-ci), privant ces patients de cet incessant "aller-retour" entre différents systèmes psychiques qui caractérise le fonctionnement névrotique ordinaire.

D'où cette sensation de "vide", si fréquemment retrouvée chez ces patients, qui ne peut pas bien sûr être comprise de façon réaliste et naturaliste (la nature a horreur du vide...), mais comme la sensation de l'absence de cet espace intrapsychique, où les différentes instances (pourtant présentes dans les états limites) pourraient se trouver en relation et en conflit. D'où aussi la nécessité, pour contourner l'obstacle, de recourir aux passages à l'acte lesquels, si au plan économique correspondent effectivement au modèle de la décharge, au plan dynamique correspondent bien à une tentative pour que la réalité externe occupe la place et se substitue à la réalité interne. Ce qui donne sa spécificité au passage à l'acte de l'état limite (par exemple, une crise de boulimie), aussi différent de la destructivité d'objet inhérente au passage à l'acte psychotique, qu'à l'acte manqué névrotique.

Limites entre soi et objet, qui ne se superposent pas aux limites "dedans-dehors", car, ici encore, les états limites montrent une spécificité qui permet de mieux les comprendre par rapport aux états psychotiques : alors que, dans ces derniers, objet et soi semblent retrouver, l'espace de moments d'évanescence du sujet lui-même, quelque chose de leur fusion primitive, l'état limite joue subtilement de l'identification projective, et les auteurs montrent comment l'objet de l'état limite, bien que d'une altérité en apparence maintenue, peut devenir, non pas le "porte-parole" du sujet (fonction que le névrosé peut volontiers confier à son objet), mais le "porte-sensations", c'est-à-dire le lieu où le sujet pourra vivre, par délégation, certains de ses états corporels et affectifs pour lesquels l'élaboration langagière et réflexive lui est barrée.

Et enfin, limites cliniques entre les pathologies du même nom et les névroses, ce qui donne d'ailleurs l'intitulé de l'ouvrage. On oublie trop souvent que Freud était, aussi, "nosographe" (ne lui doit-on pas la névrose obsessionnelle et la névrose d'angoisse ?) et que la question du diagnostic différentiel est, en psychopathologie, aussi importante, sinon plus, qu'en psychiatrie. Certes, le lecteur psychiatre pourrait se sentir frustré par le fait que les pathologies limites sont ici étudiées en référence principale aux états névrotiques, alors que très souvent, dans la pratique clinique, ceux-ci sont les plus souvent rapprochées des psychoses. En fait, la comparaison avec les névroses s'avère très utile, ne serait-ce que pour mettre en évidence des formes de passages intéressantes au plan thérapeutique, et du reste, un autre volume, dans la même collection, devrait traiter de la question "fonctionnements limites et psychoses".

Ainsi, cette étude des "limites" au sens clinique offre une base d'une grande clarté pour penser des états qui, dans la pratique quotidienne, peuvent égarer le praticien : dans la juxtaposition entre états limites et hystérie, on retrouve souligné le rôle nodal de l'hypocondrie comme état intermédiaire, mais aussi l'importance du traumatisme, dans ses deux dimensions, "réel" et fantasmatique, ce qui désigne un type de travail psychique différent, qui définit la frontière entre l'hystérie et l'état limite en redonnant toute sa place à la sexualité psychique ("dans l'hystérie, l'érotisation cache la demande d'amour [...], dans les états limites, la demande d'amour cache la sexualité").

De même, la comparaison entre névrose phobique et états limites permet de mettre en évidence la valeur économique de l'activité du moi lorsqu'il se livre à des opérations de projection qui pourraient passer pour équivalentes dans les deux catégories cliniques, si on s'en tenait à la seule nature et qualité de ces opérations à leur objet. Et enfin, la comparaison avec les mécanismes obsessionnels pose la question de la différenciation et de la parenté, cruciales en clinique, entre désunion pulsionnelle, génératrice d'isolation, et clivage du moi.

Ce parcours dense, riche, mais claire se termine par un chapitre qui propose, sur un peu moins de cinquante pages, une lecture complète de Freud sur la question de la constitution des processus de pensée : ouverture à la fois théorique et thérapeutique, car c'est bien la question de la réhabilitation du travail de la pensée que pose, en première instance, l'approche psychothérapique des états limites.