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Les traumatismes psychiques de guerre
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°52 - Page 15-16 Auteur(s) : François Giraud
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Les traumatismes psychiques de guerre

Le siècle achevé a considérablement enrichi la connaissance des traumatismes psychiques de guerre, ce qui ne peut que nous faire porter un jugement rétrospectif pessimiste. Comme le rappelle Louis Crocq dans une conclusion invitant à "fermer les portes de Janus" que jadis les Romains ouvraient au début des hostilités, si la guerre a été absente en Europe pendant plus de quarante ans, elle n'a pas cessé de courir le monde, s'étendant à des territoires nouveaux, et surtout prenant des formes inédites. Avec les bombardements massifs, voire nucléaires, le terrorisme, la sophistication croissante des technologies mises en oeuvre, soldats et de plus en plus de civils sont désormais exposés à de plus terrifiantes menaces.

A côté des blessures psychiques, dont l'ampleur stupéfia déjà les médecins au début de la guerre de 1914, ce sont les blessures psychiques qui furent davantage prises en compte. Louis Crocq retrace sur ce point l'historique d'une nosographie où le concept de "névrose traumatique", formulé par Freud et repris par Claude Barrois, ne représente qu'un aspect, mais il s'arrête au cours d'un long chapitre introductif sur la guerre du Vietnam et l'élaboration du syndrome de "post traumatic stress disorder". Il remarque en particulier que la psychiatrie militaire américaine, fondée sur la doctrine de "psychiatrie de l'avant", eut une réelle efficacité, ce que démontrent a contrario les déficiences de l'armée israelienne au moment de la guerre du Kippour.

Ce fut donc plutôt la société américaine qui eut du mal à admettre, au-delà du stress immédiat et post-immédiat, "réaction normale à une réaction anormale", l'existence d'effets psychopathologiques beaucoup plus durables. Sans doute était-ce en partie parce que les vétérans du Vietnam, souvent gravement handicapés, mais survivants du fait même d'une chirurgie de l'avant remarquable, ne purent pas retrouver une place admissible dans la société américaine car ils incarnaient la défaite et les impasses d'une intervention très rapidement perçue comme une grave erreur aux yeux de l'opinion et de certains dirigeants américains.

On ne put pour autant se dissimuler l'existence d'un important problème de santé publique caractérisé en particulier par l'ampleur de la toxicomanie ou des problèmes comportementaux. En fait, comme le souligne Louis Crocq, avec une ironie amère, il ne fallut pas moins de quatorze ans pour que soit finalement incluse dans la classification psychiatrique, la notion de PTSD. Comme quoi l'histoire de la médecine, tout autant que des succès thérapeutiques, révèle d'étonnantes surdités aux souffrances, celle des soldats comme des enfants.

Après l'exposé d'une nosographie au maillage serré, qui distingue bien les pathologies imédiates des effets à long et parfois très long terme, comme l'illustrent quelques édifiants tableaux cliniques, Louis Crocq présente les mécanismes pathogéniques en jeu, tels que différentes écoles les analysent. Il souligne pour sa part comme l'avait fait Barrois avant lui ce que représente la fréquentation de situations extrêmes où la mort probable vient activer des mécanismes variés qui ne sont pas, contrairement à ce que prétendent certains experts plus ou moins bienveillants, et plus attachés à préserver le bien-être des assurances, les effets de fragilités antérieures. Louis Crocq insiste à ce sujet dans son dernier chapitre sur l'obligation d'une réparation en conséquence, nécessaire malgré les résistances et la méconnaissance de certains cliniciens à admettre l'existence de ces pathologies. Ce qui renvoie, de manière quelque peu sordide, à la surdité dont nous parlions mais résulte aussi, là encore, de la sidération du corps social face à un impensable, celui de la mort et de l'anéantissement.

Au chapitre de la thérapeutique, c'est pour une part la technique du débriefing immédiat qui est valorisée, technique pourtant parfois discutée, mais qui lui parait quand même utile dès lors qu'elle est appliquée par des cliniciens formés, et selon des principes thérapeutiques élaborés dont il fournit ici le protocole, et qui permettent une véritable catharsis. Toutes les autres techniques lui paraissent envisageables dès lors qu'elles demeurent fondées sur la parole et la psychothérapie. Une bonne efficacité est ainsi attribuée à la narcoanalyse, technique semble-t-il passablement passée de mode, mais qui lui parait là aussi favoriser la catharsis, une reviviscence de l'émotion vécue à l'opposé du simple récit répétitif de l'événement qui contribuerait plutôt à enkyster le trauma. Aussi est-il de ce fait assez réservé, semble-t-il, quant aux procédures canoniques de la psychanalyse en la matière.

Plus classique dans sa forme que l'ouvrage de Claude Barrois, qu'il prolonge à bien des égards, ce livre constitue donc un véritable traité historique et sémiologique des traumatismes psychiques de guerre. On pourra seulement s'étonner, compte tenu de son point de départ du peu de cas qu'il semble faire, à la différence de ce dernier auteur, des composantes culturelles de la thérapeutique, ainsi qu'aux approches bioniennes de rupture des contenants de pensée, qui éclairent la pensée du traumatisme et rendent sans doute bien des services à ceux qui traitent des patients en situation d'intervention humanitaire ou des réfugiés chassés par la guerre ou la torture.