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Les scénarios narcissiques de la parentalité. Clinique de la consultation thérapeutique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°52 - Page 17-18 Auteur(s) : Frédérique Jacquemain
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Livre concerné
Les scénarios narcissiques de la parentalité
Clinique de la consultation thérapeutique

Poursuivant leur réflexions théoriques à partir de la pratique des thérapies brèves parents-enfants, Manzano et ses collaborateurs nous proposent un ouvrage essentiel de synthèse sur les consultations thérapeutiques, centré en particulier sur la qualité des projections parentales narcissiques et leur utilisation dans le cadre de ces consultations.

La première partie de ce livre est consacrée à la présentation et à l'analyse de ces projections parentales, appelées "scénarios narcissiques de la parentalité". L'hypothèse centrale désigne les projections narcissiques comme ayant une place prépondérante dans la relation parent-enfant, sous la forme d'identifications projectives, lesquelles - faut-il le rappeler - ne sont pas nécessairement d'ordre pathologique. L'enfant "réagit à ces pressions fantasmatiques exprimées dans le comportement communicatif des parents en fonction de ses propres motivations" (p.8), c'est-à-dire en identification totale ou partielle ou encore en rejet complet. La relation objectale n'est pas laissée de côté, et coexiste bien évidemment à cette relation narcissique, mais le risque de désorganisation psychopathologique pour l'enfant est d'autant plus important que les projections narcissiques sont dominantes et/ou pathologiques.

Une grille conceptuelle de l'analyse de la situation thérapeutique est proposée, incluant (entre autres éléments) la nature de la projection prédominante des parents, les phénomènes de contre-identification, le but de la projection, les réactions de l'enfant, ainsi que les éléments transférentiels et contre-transférentiels des différents intervenants.

La seconde partie reprend les éléments fondamentaux de la technique thérapeutique, en insistant tout particulièrement sur les points suivants :

- l'élargissement de ce cadre thérapeutique aux enfants et adolescents, l'interprétation étant adressée de plus en plus à l'enfant, en plus des parents, au fur et à mesure de la croissance en âge,

- la conception dite "interactionniste" de la construction des représentations mentales, selon laquelle "les objets externes et leurs représentations internes sont construits simultanément, d'une part, à travers la projection des objets internes, dérivés en partie des fantasmes inconscients, et d'autre part de l'expérience préalable et actuelle avec ces objets externes" (p.19), - la notion de "deuil développemental" inhérent à l'émergence de la parentalité, c'est-à-dire la manière dont la perte des objets primitifs à été élaborée par le parent. Du fait de la réidentification "forcée" du parent avec ses propres imagos parentales, identification qui infiltre toute sa relation avec son enfant, toute insuffisance d'élaboration des deuils primitifs risque de provoquer l'explosion de conflits plus ou moins refoulés. De manière plus générale, et même si ces phénomènes sont plus massifs en période de post-partum, toute consultation est considérée comme un moment de crise, réactivant ces processus de parentalisation,

- un retour sur le concept bien connu d'identification projective, en insistant sur l'existence, au sein des identifications projectives "normales" et nécessaires au développement harmonieux de l'enfant, de projections pathologiques, chargées d'agressivité ou de persécution, débordantes pour l'enfant,

- le rôle central et moteur des phénomènes pré-transférentiels, activés par la situation de crise de la parentalité que sous-entend la consulation, et sur lesquels le consultant va s'appuyer, considérant ces éléments comme "la projection sur le thérapeute d'objets internes de la mère" (p.23)

- lesquels objets sont bien sûr également à l'ouvre dans les projections de la mère sur l'enfant

- enfin la nature des interprétations: "pas d'interprétations transférentielles directes concernant le thérapeute", mais une interprétation du "transfert que fait la mère sur l'enfant en tant que répétition de ses relations avec ses objets primitifs" (p.25), en donnant la priorité aux interprétations des projections anaclitiques sur les projections oedipiennes, ainsi qu'en évitant les interprétations de transfert négatif.

La troisième partie, consacrée à la clinique, présente les configurations typiques de ces consultations thérapeutiques, selon le type de projection parentale narcissique dominante: "projection par les parents d'aspects infantiles d'eux-mêmes vécus comme carencés et abandonnés" ou d'une "image infantile idéalisée d'eux-mêmes" ; projection sur l'enfant "d'un objet parental endommagé" ou d'un "objet parental idéalisé" ou encore d'un "objet parental négatif". Chacune de ces projections est exposée et commentée à travers un exemple clinique détaillé, sans oublier les contre-indications de ces thérapies brèves, dans le cas de projections très persécutrices ou très endommagées.

En conclusion, cette approche thérapeutique insiste délibérément sur l'ampleur de la problématique anaclitique (prise dans la théorie de l'attachement) dans l'articulation de la fantasmatique parentale, par le biais de la menace de perte de l'objet: "La conflictualité qui en résulte va marquer pour l'enfant devenu parent le type de scénario narcissique qu'il organisera avec son propre enfant" (p.167). Même si cette position est nuancée par l'idée que cette fantasmatique anaclitique vient se poser en rempart défensif, protégeant de l'accès aux fantasmes oedipiens, il n'en demeure pas moins que c'est cette problématique narcissique qui est désignée comme "porte d'entrée" - selon l'expression de D. Stern - pour accéder aux représentations parentales infiltrant et déterminant la relation parent-enfant.

Le cadre ainsi défini pour ces consultations représente donc une approche résolument novatrice .et donc potentiellement polémique., tant par le champ clinique balayé que par ses choix théoriques.