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Le fraternel
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°52 - Page 18-19 Auteur(s) : Régine Scelles
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Le fraternel

Faisant suite au séminaire doctoral de O. Bourguignon, l'ouvrage collectif Le fraternel fait le point sur les questions méthodologiques et théoriques que pose la fratrie. Il rappelle que si la différenciation des sexes et des générations est au cour de la problématique odipienne, dans la problématique fraternelle, c'est la différenciation qui est un enjeu et un moyen.

Montrant combien les recherches sur la fratrie, comme celles sur la famille sont souvent orientées par des considérations morales, idéologiques et économiques, ce livre pose d'emblée le caractère culturel de la manière dont les psychologues et psychiatres se sont davantage focalisés sur le lien vertical parent-enfant que sur le lien horizontal enfant/enfant.

Cet ouvrage se divise en trois parties. Dans la première partie, O. Bourguignon discute des difficultés inhérentes à cet objet d'étude, des limites et intérêts d'une approche objectivante et subjectivante. Elle évoque des études ayant recours aux théories psychanalytiques, évolutionnistes, developpementales, à la clinique psychologique, aux recherches empiriques et psychiatriques. Elle analyse entre autres les recherches de Adler, Galton, Toman, Wallon, Lacan, Cahn, Sulloway, Freud, Kaës.

Elle montre que les théories sous- jacentes aux études présentées pré-construisent l'objet d'étude puisqu'elles conduisent le chercheur à appréhender d'une certaine manière le groupe fratrie. Aussi, est-ce en confrontant plusieurs théories, la manière dont les recherches posent le problème, les réponses qu'elles apportent et les questions qu'elles soulèvent, qu'il devient possible de "contrôler les types de relations qu'elles expliquent et ceux qu'elles négligent".

Les recherches empiriques longuement exposées qui s'appliquent souvent à des enfants jeunes et de fratries peu nombreuses, abordent la fratrie sous des angles récurrents et donnent souvent un agrégat de résultats, parfois concordants, parfois discordants. Il apparaît que, face à la complexité du lien fraternel, à sa fermeture, le chercheur privilégie une approche objectivante de ce lien sous forme d'observation de comportements quantifiés, décrits en fonction de variables dûment explicitées. Or, le sens de ces comportements n'est pas transparent et, constater des faits ne signifie pas que l'on soit en mesure de les expliquer ou d'y trouver un sens. Le plus souvent, c'est seulement au moment de l'interprétation que le chercheur se tourne à nouveau vers la théorie pour expliquer les résultats obtenus. Face à des résultats assez disparates, O. Bourguignon montre la pertinence d'une approche qui dégage les processus qui sous-tendent les différences observées.

O. Bourguignon remarque que certains résultats de recherche qui visent à décrire les comportements sont tellement évidents qu'il convient de s'interroger sur la pertinence de la question posée. Elle met en regard la théorie d'Adler et celle de Sulloway. Ce dernier, s'intéressant à la capacité du sujet à se rebeller, s'inspire des théories darwinistes et écologiste et estime que chaque enfant a un répertoire singulier de stratégies pour se faire sa place dans la "niche familiale". Elle estime que cet auteur, considérant la rivalité fraternelle comme une stratégie adaptative, évacue la dimension moralisante de la jalousie fraternelle.

Ensuite O. Bourguignon discute entre autres les positions de Freud, Bowlby et Grahma sur la fratrie. Ce dernier soutenant qu'il existerait une ligne développementale fraternelle de séparation-individuation propre qui opère depuis l'enfance, en parallèle ou intriquée à celle qui concerne les parents.

Dans la seconde partie, C. Navelet mène une réflexion heuristique sur le lien fraternel évoquant entre autres les positions de Cyrulnick, Lorenz, Spitz et Bowlby et revisite le mythe d'Odipe en s'intéressant aux fratries qui y sont mises en jeux ainsi qu'au destin tragique et différent de ses membres. A partir de l'analyse des contes de Grimm, V. Girod pose l'hypothèse suivante : "le lien fraternel, par sa primauté constitue l'élément le plus à même de déterminer la disposition au transfert chez l'être humain".

S. Grimm-Honlet et L. Bessis évoquent l'inceste fraternel dans ses figures et ses destins différents en différenciant : l'union passionnée frère et sours ; l'inceste qui fait suite à la violence le plus souvent d'un aîné sur un cadet ; la mise en acte d'une relation passionnelle ayant existé ou existant encore dans la fratrie de l'un des parents. Elles rappellent que les unions passionnelles frère-sour peuvent être pour les enfants une manière de compenser des carences affectives précoces dans un contexte d'absence de référents parentaux et ne pas avoir nécessairement une issue malheureuse. Enfin, constatant à quel point les études sur l'enfant unique recoupent de façon saisissante l'opinion publique, F. Mosca écrit : "on pourrait s'interroger tout autant sur les motivations des chercheurs et les modes de construction du savoir que sur l'objet de leurs recherches". Avec humour, elle se demande si les chercheurs qui ont une fratrie ne seraient pas jaloux du bonheur des enfants uniques qui ont pour eux seuls leurs deux parents.

Dans la troisième partie, des cliniciens analysent en quoi des situations fraternelles problématiques permettent d'interroger l'impact du lien fraternel sur la vie psychique et intersubjective du sujet. Sont évoqués la fratrie dans les familles recomposées (C. Ginsberg-Carré), les frères et sours confrontés à la greffe de la moelle osseuse (C. Spodek), au sida de l'un de ses membres (O. Rosenblum), au délire fraternel (F. Rausky). F-X. Colle et L. Roger Aubry mènent une réflexion sur les thérapies qui réunissent des frères et des sours. Enfin, M-R. Moro, K. Kouassi et K. Levy exposent le cas d'un enfant d'Afrique Noire dont le jumeau est décédé à deux mois et demi de vie et de sa mère, cette dernière n'ayant pu effectuer les rites funéraires culturellement prescrits lors du décès du bébé.

Ce livre montre la richesse de cet objet d'étude, ouvre des perspectives dans le champ de la recherche et de la pratique clinique auprès des fratries.