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Les représentations maternelles pendant la grossesse
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°50 - Page 12-15 Auteur(s) : Serge Lebovici, Fleur Michel
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Les représentations maternelles pendant la grossesse

Massimo Ammaniti et ses trois collaboratrices présentent des considérations intéressantes et importantes sur la maternité vue par la mère et par ses enfants. Son remarquable goût pour la peinture et sa culture en ce domaine lui ont permis de montrer dans le chapitre 2 de ce livre l'admiration qu'on peut ressentir devant de tels chefs d'ouvre qui, d'une manière très significative, ont contribué à la conceptualisation des représentations mentales en mettant en relief les liens entre les représentations et les affects.

Liant les deux regards, les auteurs de ce livre offrent une contribution essentielle à la théorie des représentations mentales et des affects. Ils montrent, pour reprendre la théorie de Freud de 1915, que la représentation est définie comme un investissement de la trace mnésique de l'objet, et qu'ainsi se trouve consolidé l'affect comme un élément essentiel de la pulsion et de la vie psychique.

Une autre conceptualisation est celle de Bowlby. Celui-ci, en effet, donne à l'affect les possibilités de réaliser l'ambition définie des modèles opératoires. En tout cas, la compréhension des affects permettra de comprendre les fantasmes conscients et inconscients, la mémoire d'action, etc. Il est donc possible de connaître les caractères cognitivo-affectifs de la représentation dynamique.

Or ces modèles d'opération cognitive vont certainement stimuler des recherches exploratoires. Déjà les recherches de Green ont permis d'intégrer les champs psychologiques, en particulier celui de la femme enceinte, puis celui de la naissance du bébé. D'autres recherches ont attiré l'attention sur la perception du fotus par la mère enceinte. Ammaniti rappelle que, grâce à ses collaborateurs, il a identifié la femme et la mère telles qu'elles sont représentées dans la tête du bébé et du fotus. C'est par-là que nous pouvons comprendre la structure narrative spécifique de la narration des jeunes femmes qui affrontent pour la première fois la grossesse.

Ce livre met en évidence l'importance des travaux de Fonagy. L'auteur montre en effet que lui, psychanalyste, se doit de respecter la représentation de la relation mère-bébé.

Ainsi, comme le projet l'annonçait, le travail une fois fait révèle tout l'intérêt de la peinture de la maternité par les artistes qui en ont réalisé des ouvres picturales. Ceci est confirmé par l'étude d'accompagnement proposée par Ammaniti qui considère que la grossesse -et ce n'est pas une lapalissade - est un passage obligatoire pour avoir un bébé. Et toutes les rationalisations contre cette représentation sont inutiles.

L'exploration n'est pas une thérapeutique. Parfois, cependant, on voit à l'ouvre des manières de faire qui sont extrêmement différentes du modèle habituel et qui finissent par interdire toute relation entre l'enfant et les autres.

Sans doute la littérature psychanalytique traditionnelle a-t-elle tenté d'opposer "la maternalité" biologique et une "paternalité" sociale. Si j'insiste sur les mots maternalité et paternalité, c'est pour montrer qu'ils témoignent bien des progrès que de telles situations provoquent chez les époux, lesquels sont également père et mère, éprouvant l'existence d'un sentiment qui leur permet de se sentir parents. Mais être père et mère ne saurait éviter le travail de filiation-parentalité. Ce travail qui se fait en le père et un fils ou une fille permet la paternalité grâce à l'échange affectif et fantasmatique qui a lieu à ce moment-là. Le même travail de maternalité se produit chez une mère pour faire d'elle une mère maternelle, capable d'associer ses fantasmes à ceux qui s'expriment à travers le désir de maternité et à travers l'effet des proto-représentations de l'enfant sur ce sentiment de maternalité de la mère. Les recherches non cliniques, portant sur les échantillons parentaux représentatifs de la population, permettent en effet, grâce à la séparation entre les deux échantillons, de poser la valeur des données fondamentales recueillies dans cette recherche. Son application pertinente doit rendre en effet possible la mesure de l'influence des conditions individuelles d'élevage de l'enfant dans sa première année, en particulier lorsque le père dit ne pas vouloir jouer de rôle paternel, ou qu'il s'efforce au contraire d'imiter son épouse dans les soins.

Or il est apparu à Ammaniti que ces variétés de pères et de mères peuvent être entrevues à travers la peinture des mères enceintes qui annoncent leur grossesse aux mères tenant dans leurs bras des bébés.

Il y a plus de 30 ans, nous avions signalé avec d'autres auteurs cet ordre de faits. À un moment où les mours sont "libres", il devient important de voir comment, chez les primipares, les échanges intra-familiaux aboutissent très vite à la triadification et comment le rôle du père s'en trouve changé. Dans une recherche typologique sur le rôle du père dans la société actuelle, Martine Lamour et moi-même, avec d'autres collaborateurs, croyons avoir mis en évidence qu'il y a des "fantômes dans la chambre des enfants", pour reprendre l'expression de Selma Fraiberg. Le fantôme est souvent le grand-père qui, à travers ce changement culturel, accepte, au nom de son désir odipien et souvent inconscient, le poste de père psychologique de l'enfant.

Dans un article récent (1998), Martine Lamour, A. Gozlan-Longchant et moi-même définissons les conditions de la transmission intergénérationnelle du mandat qui incombe à l'enfant et qui est liée à des intérêts communs au destin des deux parents. Or un travail conduit à Bâle par Bürgin montre que le mandat transgénérationnel apparaît dès le début de la grossesse, et celui de l'enfant également. Nous ne sommes pas tellement éloignés de cette conception, à condition de considérer le mandat comme mobilisable. C'est un fait qu'un enfant de 5 mois va être orienté vers la culpabilité odipienne de la mère à l'égard de la grand-mère maternelle de l'enfant, mais c'est un autre fait aussi que l'enfant est influencé par l'attitude de son père vers lequel les identifications secondaires et conflictualisées vont le diriger.

De la réalisation à l'identification

On aurait pu dire que le père, en s'introduisant comme censeur de l'organisation qui unit père et fils, apaise sa propre culpabilité odipienne. La demande qu'il fait à son fils de se tenir convenablement et de faire comme lui met en cause l'idée que cette règle s'impose. Nous suivons parfaitement Gaddini : l'observation montre en effet que l'imitation précède l'identification (J.Nadel ).

On comprend donc l'importance des travaux de Massimo Ammaniti sur la mère et ses représentations, mais nous regrettons toutefois que cet auteur ne se soit pas attaché à définir mieux la notion de représentation. La notion de représentation chez Freud est décrite comme la Vorstellung. On sait que Freud a utilisé le mot de vorstellung pour parler des représentations, au sens où Kant l'entendait. Il s'agissait d'idées ou de pensées dites en mots. Si on veut parler de représentations au sens fort du terme, c'est-à-dire d'idées visualisées proches du fantasme, on emploie le mot de darstellung. L'attention sur ce fait a été nettement attirée par M. Cornillot-Pollack. Dans son ouvrage intitulé Freud traducteur, elle montrait que Freud, pour traduire en allemand les textes français, avait utilisé pour les mots français "idée" ou "pensée", le mot allemand vorstellung.

Il est vrai que les développementalistes américains tels que R. Emde et D. Stern utilisent le terme représentation en l'assimilant au terme de fantasme comme le ferait au théâtre le paradigme de la représentation, paradigme qui sous-tend ce mot : il s'agit de représenter un absent (Corinne Enaudeau ). Mais la chose représentée s'efface devant la représentation. Elle redouble également l'absence, aller et retour faisant spirale. Cette idée a été reprise par Freud et bien d'autres philosophes. En proposant la distinction entre la notion de chose et celle de mot, il proposait en fait que la représentation de choses reste inconsciente, ce qui amène l'accroissement de l'espace entre l'absence et la présence. "L'âme des hommes se divise : la pensée et le langage seraient-ils notre inlassable Ford-Da ?" Une telle version philosophique du mot "représentation" nous mène loin de la version simpliste telle qu'elle est souvent utilisée.

Cette précaution n'empêche pas de donner toute sa valeur pratique à l'ouvrage d'Ammaniti. Son échelle a été soumise, avant d'être adoptée, à de nombreux auteurs. Parmi ceux-ci, outre les noms de D. Stern et R. Emde, on trouve les noms de Charles Zeanah (Nouvelle Orléans), de Arietta Slade (New York), de Graziella Fava (Padoue).

Les lecteurs disposeront donc des outils nécessaires pour mettre en ouvre l'épreuve qui leur permettra de conclure sur les représentations de la mère durant la grossesse et après la grossesse. Il me semble qu'il s'agit là d'une épreuve très bien étalonnée qui complète heureusement celle de Stern qui est l'index des représentations maternelles de l'enfant, mais qui a réalisé une opération complexe, visant non pas à représenter le passé, mais à prévoir l'avenir à partir de la représentation de l'enfant dès la grossesse. Je me demande si cette même série d'épreuves a été demandée au père, en tout cas je suis persuadé que l'application de l'épreuve d'Ammaniti, grâce à la publication de son livre, sera suivie de discussions passionnantes pouvant amener à des interactions dans les forums cybernétiques. Les lecteurs français, et ils seront nombreux, liront avec passion cet ouvrage.

La traduction française de Maternité et grossesse s'ouvre sur une reprise détaillée des concepts, élaborés au cours du 20ème siècle, concernant l'approche psychologique de la grossesse, des récits et des représentations des femmes enceintes. L'ouvrage se présente lui-même comme la narration, à plusieurs voix, d'une recherche, amplement exposée et cliniquement illustrée, dont on trouvera, en annexe, l'Interview utilisée ainsi que son système de codification.

Ce retour sur l'origine de l'intérêt porté au psychisme des femmes enceintes nous expose tant un panorama des recherches sur la grossesse que les racines du travail des auteurs. En se donnant comme objectif général l'étude de l'organisation des représentations maternelles de l'enfant chez des futures mères, le travail présenté s'inscrit dans une lignée de travaux qui s'appuie sur les avancées théoriques suivantes :

- La grossesse est un processus, un moment évolutif fondamental du développement de l'identité féminine.

- La grossesse implique des modifications substantielles du monde représentationnel de la femme enceinte.

- Les fantaisies des parents sur leur enfant sont construites systématiquement selon des règles dérivées des expériences des relations avec leurs propres parents.

- Le modèle opérationnel d'anticipation de l'enfant développé pendant la grossesse subit une révision à la naissance de l'enfant.

- La qualité de l'attachement de l'enfant peut être prédite à partir de l'état mental de la mère pendant la grossesse.

Pour les auteurs, il ressort de la littérature que les représentations maternelles peuvent fournir des indices précis sur la façon dont la femme affronte l'expérience de la grossesse. Ces représentations permettant, de plus, à l'étude longitudinale dont il est question de prendre une valeur prédictive du comportement interactif et de mettre en évidence la valeur des représentations internes comme source de stabilité des relations dans le temps.

Si les auteurs ont travaillé à l'exploration des modifications des représentations pendant la grossesse et après la naissance, seules les données concernant les représentations de l'enfant et les représentations de soi de la femme comme future mère, pendant la grossesse, sont exposées ici.

Le principal présupposé de la recherche est que les représentations maternelles s'organisent à travers une structure narrative susceptible d'être explorée par un entretien semi-directif : l'IRMAG. L'IRMAG ou Interview pour les Représentations MAternelles pendant la Grossesse est un entretien semi-directif de 41 questions concernant le désir de maternité, les émotions à l'annonce de la grossesse, les changements dans la vie personnelle, du couple, et dans le rapport avec sa propre mère, l'accouchement, les perceptions, émotions et fantaisies relatives à "l'enfant interne", les attentes concernant l'enfant et soi en tant que mère, le rapport de la mère à son rôle présent et passé de fille.

Cet entretien retranscrit est analysé selon une procédure statistiquement validée. Sept dimensions de la narration (richesse des perceptions, ouverture au changement et flexibilité, intensité de l'investissement.) sont codifiées à l'aide d'échelles en 5 points en ce qui concerne, d'une part, les représentations de soi comme mère, d'autre part, les représentations de l'enfant. Le but étant d'obtenir deux profils de représentations pour chaque femme.

Les interviews ainsi codifiées peuvent ensuite être classées en 3 catégories statistiquement différentes et considérées comme 3 styles représentatifs maternels : le style intégré (représentations riches et cohérentes de la grossesse), le style désinvesti (représentations de la grossesse comme étape nécessaire dans la vie), le style non intégré, ambivalent, (représentations contradictoires de la grossesse, difficulté à organiser l'expérience de la grossesse en un tableau compréhensible et communicable).

A partir de 2 hypothèses, à savoir :

- qu'au dernier trimestre, la femme a déjà construit une représentation d'elle-même comme mère et une représentation de son enfant suffisamment définie, articulée et avec une connotation émotive,

- et que les représentations que la femme a d'elle comme mère et de son enfant sont différenciées, les auteurs ont mis en place une étude sur une population de 30 romaines primipares, enceintes de 6 mois et demi.

L'examen des caractéristiques de la représentation de l'enfant de cet échantillon en fonction des trois styles de représentations maternelles permet aussi de distinguer trois types de représentations de l'enfant correspondant. Lorsque les représentations maternelles sont intégrées, équilibrées, l'enfant, considéré comme une personne, apparaît mieux défini affectivement et cognitivement. Le cas de Maria en est un exemple. Les mères ayant un style non intégré, comme Paola, construisent une représentation de l'enfant autour de la dimension imaginative. L'enfant est peu différencié, tiré des conflits libidinaux et narcissiques maternels. Pour le style désinvesti, c'est la dimension normative et sociale qui domine. L'image de l'enfant est conventionnelle et se conforme aux modèles socioculturels : Luisa souhaite avoir un enfant sociable et bien élevé.

Cette recherche originale démontre par un travail tant qualitatif que quantitatif la pertinence de l'outil utilisé ; ses résultats sont en accord avec les travaux antérieurs. On regrettera cependant la place restreinte donnée aux pères (désignés le plus souvent comme partenaires) au sein des représentations maternelles. Exception faite enfin de la rédaction parfois répétitive des différents chapitres, cet ouvrage a l'avantage de faire pénétrer le lecteur avec intérêt au cour de la démarche des chercheurs, tout en se présentant comme une synthèse efficace des précédentes approches du sujet.