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Bourreaux et victimes, psychologie de la torture
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°50 - Page 16-18 Auteur(s) : Marie-Frédérique Bacqué
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Bourreaux et victimes
Psychologie de la torture

Un livre à la fois terrible et fort, engagé et provocateur. Un livre qui réveille la nébuleuse de l'Histoire, la sombre, celle qui confond le Bien et le Mal, celle où l'homme-bourreau n'est plus seulement celui qui manie les coups ou les instruments, mais où les connaissances psychologiques permettent à la torture blanche des effets bien plus profonds, bien plus durables. Françoise Sironi a co-fondé le Centre Primo Levi, spécialisé dans le soin des victimes de tortures et de violences collectives, elle dirige maintenant le Centre d'ethnopsychiatrie Georges-Dévereux où elle reçoit des femmes et des hommes brisés dans leurs corps et dans leurs histoire. Ils sont tous là, témoignant dans le livre de leurs peurs, de leur méfiance à l'égard du thérapeute et souvent de leur désespoir...

Nous allons parcourir, dans ce livre passionnant, trois thèmes essentiels :

La destruction de l'individu

Torturer ce n'est pas simplement faire mal... C'est séparer... Séparer de soi, mais, peut-être aussi fondamentalement, séparer du groupe d'appartenance. C'est ici que l'ethnopsychiatrie intervient car il ne s'agit pas seulement de savoir ce qui s'est passé en Turquie, en Grèce, au Rwanda, au Chili, en Uruguay (et j'en passe... la France elle-même figurait récemment dans un rapport d'Amnesty International), il faut aussi admettre les invariants culturels et les micro-cultures de chacun de ces pays.

Approcher la torture, c'est savoir que des médecins, des psychologues et des psychiatres se servent de leurs savoirs pour forger une entreprise de désorganisation de l'individu. Elle passe d'abord par un état de choc douloureux (la capture, les premiers coups) puis, très vite par le système des privations. Privations fondamentales comme celles de la nourriture, de la boisson, du sommeil, mais bien vite on arrive à l'ultime : la déprivation sensorielle. De tous temps, elle a été considérée comme efficace: prison, cachot, oubliette... Elle est aujourd'hui sophistiquée, blanchie sous prétexte scientifique (voir le résultat sur Ulricke Meinhof et Andreas Baader), utilisée sur le même modèle par de nombreux pays, elle émerge dans certains congrès, affublée de vocables pompeux... La nuit et le jour se confondent, le sujet ne sait plus ce qu'il fait, son corps le trahit. Il s'isole. "La torture agit par déculturation". Le bourreau n'a plus qu'à brouiller les pistes : tantôt ignoble, tantôt pitoyable et humain. Il peut alors introduire la seconde phase qui consiste à transgresser les tabous et les interdits culturels. "Tout le monde a des peurs qui remontent à l'enfance. Ces peurs doivent être employées dans le but d'extorquer des renseignements aux sujets non consentants (sic). Voici quelques unes de ces peurs qui sont presque universelles : les mutilations sexuelles, les mutilations physiques, rendre quelqu'un aveugle, l'affaiblissement, l'agonie prolongée..." sussure ce manuel décrivant les techniques de base de l'interrogatoire. Les traumatismes les plus graves sont bien ceux-là: le jeune enfermé avec sa mère nue, les simulations d'exécution des camarades ou des parents, la participation forcée aux tortures des proches... L'ordre binaire peut désormais s'installer : d'un côté le monde des torturés, sales, déshumanisés rampant dans la crasse et dans l'ordure, de l'autre le monde des tortionnaires, bien propres dans leurs uniformes, avec une vie rythmée et des émotions "normales". Cet univers, où le triomphe de l'homme de pouvoir écrase l'être déjà brisé par la défaite, est littéralement intériorisé par le torturé qui modifie parfois irréversiblement sa représentation du monde.

La fabrication des tortionnaires

"On ne naît pas tortionnaire, on le devient ; soit par une violente expérience de déculturation, soit par une initiation spécifique qui utilise les techniques traumatiques." Pour Françoise Sironi, les explications malheureuses de L. Szondit ou d'E. Fromm sont dépassées : les tortionnaires ne sont pas plus des pervers nécrophiles que des sadiques purs (il y en a sûrement parmi eux, mais pas seulement). Au contraire, les écrits d'Hannah Arendt sur la "banalité du mal" semblent justifiés, mais Françoise Sironi les éclaire d'un jour nouveau. A partir de témoignages d'anciens tortionnaires grecs, elle développe le processus qui ressemble, par ses séquences, à toutes les initiations ritualisées imposées dans les groupes humains.

D'abord la rupture avec le monde social et affectif initial, puis la destruction de l'identité antérieure avec abolition des anciens repères, enfin la création de la nouvelle appartenance, secrète, menaçante, inaliénable. Tout ceci dans un contexte d'effroi, de brutalité, d'humiliation, d'ambivalence. La trangression des tabous, ressemble à celle des bizutages ou des pillages qui suivent les conquêtes (d'un pays, d'un statut): le tortionnaire est le maître d'une ville ou d'autres humains sans encourir la loi. La déculturation puis l'acculturation à un nouveau système est aussi la loi des tortionnaires, comme elle l'est chez les victimes. Le tortionnaire n'est cependant jamais isolé comme ces dernières. Au contraire, tout un système, tout un régime le soutiennent, et parfois le cachent (on ne sait jamais, il pourrait comme certains anciens SS, resservir ailleurs...).

Parfois la torture trouve des applications... Que dire par exemple de ces médecins ou de ces psychologues qui suivent en "psychothérapie" des condamnés à mort, qui ne peuvent être exécutés aux États-Unis, que s'ils sont "sains d'esprit et de corps"... Que dire des ces révélations sur les tortures pendant la guerre d'Algérie qui n'apparaissent aux yeux du grand public que trente années plus tard... Les applications de la compréhension de la transformation d'un individu en bourreau sont évidentes, pas seulement dans le domaine de la torture, mais aussi dans la "fabrication" des criminels ou dans les effets de la présence d'un schizophrène dans un groupe familial. On ne peut s'empêcher de penser à des phénomènes analogues sur les lieux de travail, même s'il est impossible de parler de torture, on connaît bien l'utilisation de l'isolement, de l'inutilité et des mille vexations qui conduisent un employé à démissionner...

La possibilité de s'en sortir

Cette partie tant attendue est sans doute la plus originale et la plus créative au sein de l'arsenal de toutes les nouvelles psychothérapies. Tiré de sa thèse de doctorat, Françoise Sironi a retranscrit le suivi de cinquante-trois adultes et vingt-trois enfants. Elle rapporte avec une franchise contre-transférentielle rare, des concepts novateurs s'inspirant des méthodes de travail du Freud des premiers temps, de Ferenczi ou de Groddeck. Elle pratique en fait une véritable "réanimation psychique", puisque la perte de la capacité à penser constitue l'atteinte centrale de ces patients. Le thérapeute est donc sommé de s'engager. En effet, il existe une certaine analogie entre l'injonction du tortionnaire "Parle, on t'écoute" et celle du thérapeute qui propose au sujet de "parler de lui" en lui proposant une écoute bienveillante. La méfiance ne peut que traduire la peur d'être de nouveau soumis au syndrome d'influence du tortionnaire.

De même, une abréaction du traumatisme prendrait la forme d'une répétition dangereuse et laisserait de nouveau à nu le sujet. L'engagement du thérapeute consiste à s'opposer clairement au bourreau en étant son "antidote". Ainsi, pas question de redevenir "le maître du jeu qui pose les questions" pendant que l'autre "passe à table". Dans un autre registre, la victimisation ne peut aider à dépasser le traumatisme. Seule la contrainte à penser le tiers va permettre d'identifier la théorie du tortionnaire aux niveaux conscient et inconscient. Le patient passe ainsi d'une appréhension passive à un véritable intérêt intellectuel pour le processus de la torture. La capacité à penser revient et avec elle l'identité jadis fragmentée. La transparence qu'utilise Françoise Sironi fait penser au Freud pédagogue ou au Ferenczi apprenti. Pourtant, elle se démarque très nettement de la technique psychanalytique actuelle : il ne s'agit pas d'analyser les fantasmes induit par la torture. Ici, les traumatismes ont été délibérément induits par l'homme, le réel est bien là (peu d'écrits concernant des psychothérapies de sujets soumis à des entreprises de déculturation massive sont à notre disposition). Cette clinique intègre les connaissances psychanalytiques, tout en les croisant avec l'anthropologie et avec une bonne connaissance de l'Histoire. Quand à l'engagement personnel du thérapeute, il reste indispensable à la possibilité de développer confiance et crédibilité. De nombreux praticiens restent cependant assez pessimistes quant aux effets produits par les instances politiques nationales ou internationales.

Pour Claude Barrois "aucune réparation ne pourra venir rendre à la victime ce qu'elle a définitivement perdu", les grands procès ont plus de vocations pédagogiques, ou de mise en garde des sociétés actuelles que d'intérêt psychologique pour les victimes. L'alliance entre reconnaissance sociale, élaborations de pratiques exceptionnelles (on pense aux rites funéraires qui ont lieu tous les mercredis au Rwanda pour tous les disparus), réparations matérielles et une prise en compte individuelle, puis famille par famille, et groupe par groupe pourrait seule offrir une possibilité de sortir du marasme et de reprendre goût à une vie sans témoin, sans observateur, sans maître à ne pas penser...