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La psychothérapie de l'adolescent
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°50 - Page 18-19 Auteur(s) : Patrick Delaroche
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La psychothérapie de l'adolescent

 La réédition par les PUF de La psychothérapie de l'adolescent, écrite en 1964 et devenue introuvable, devrait être un événement pour les étudiants, les chercheurs et les praticiens qui s'intéressent à l'adolescence. Si Pierre Mâle, en effet, n'est pas le premier psychanalyste à s'être intéressé à l'adolescence (citons Bernfeld, Aichhorn, Anna Freud, Lampl de Groot), il est en revanche le créateur de la psychanalyse de l'adolescence. La lecture de cet ouvrage est à cet égard exemplaire : elle montre l'originalité d'un analyste né avec le siècle qui jette les bases théoriques de cette psychothérapie qui s'adapte à l'adolescence sans jamais renier son idéal freudien. C'est Pierre Mâle en effet qui distingue une crise pubertaire d'une crise adolescente qui la suit. C'est lui qui suggère d'établir d'emblée un transfert positif : c'est cette utilisation constante du transfert qui distingue l'analyse d'adolescent de l'analyse d'adulte, laquelle joue plus sur l'interprétation (p. 94). C'est lui encore qui propose d'utiliser la crise (p. 35). Résumons d'emblée les qualités du psychothérapeute d'adolescent pour Pierre Mâle (p. 123): "Il doit se désinvestir d'une attitude parentale sans pour autant renier sa position d'adulte, dialoguer à la manière de Socrate et non rester silencieux, échanger sur tous les sujets même banaux s'il le faut, être "séducteur" ou "complice" avec des guillemets, c'est-à-dire sans aucune complaisance, adapter son attitude à chaque cas, parler le premier de la sexualité en banalisant des problèmes qui sont pour l'adolescent autant de montagnes". Pour toutes ces raisons, il insiste sur la personne, l'attitude du thérapeute et son intuition.

Dans un florilège de préface ses élèves témoignent de l'importance de son enseignement sous-estimée à mon sens de nos jours. Pierre Bourdier rappelle qu'il a été le premier à proposer la prise en charge des délinquants : il avait relevé la fixation incestueuse à la mère, l'équivalence de l'acte avec le symptôme et distinguait une délinquance réactionnelle d'une délinquance vraie. Bourdier ajoute que pour Mâle, "l'adolescence est une seconde naissance, où ce qui était enfoui va venir affleurer, à portée de son action, véritable moment fécond où pourra s'exercer la possibilité d'un rattrapage des ratés du premier développement" (p. 12). C'est dire que pour l'analyse tout est joué dans l'enfance, comme le rappelle S. Daymas, car Mâle revenait constamment au vécu archaïque. Cela renvoie bien sûr à Winnicott, dont la pensée est proche de celle de Mâle puisque pour l'un comme pour l'autre, il s'agit d'accompagner l'adolescence avec vigilance et respect, loin des dogmatismes comme le souligne Ilse Barande. S'il adapte sa clinique à celle de l'adolescent qui s'adapte lui-même au social, Mâle évoque la carence paternelle issue de l'absence réelle du père, tué ou prisonnier lors des deux guerres mondiales, et critique le libéralisme excessif. Mais il est à l'écoute des parents : il faut soutenir les parents pour qu'ils comprennent ce que nous faisons (Thérèse Tremblais-Dupré).

A travers ce livre passionnant, on revit ce que connaît tout thérapeute d'adolescent : l'extrême importance de la parole de l'analyste contrastant avec les "exigences, rébellions, lâchages, reprises" de l'adolescent. Mâle nous donne un conseil : analyser le conflit ; il est sous-jacent, omniprésent, il faut le vivre avec l'adolescent pour le liquider. C'est cette éthique de l'analyse de l'adolescent qu'il nous (re)transmet dans ce livre avec une foi et un enthousiasme communicatifs. Pas d'exclusive de structure: lisez ce qu'il dit de la communication avec le border-line ou le schizophrène. Grâce à l'adolescence, pourrait-on dire, Mâle nous montre qu'on peut gagner sur l'instinct de la mort. Quant aux psychothérapeutes, relisez la clinique de Mâle : les Américains n'ont vraiment rien apporté de nouveau !