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Quand le corps prend la relève
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°50 - Page 19-20 Auteur(s) : Gérard Le Gouès
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Quand le corps prend la relève

Dans cet ouvrage, l'auteur qui est psychosomaticien à l'IPSO, propose une approche globale de la maladie en conjuguant simultanément la dimension biologique, la dimension psychique et la dimension socioculturelle. Plus précisément en matière de fonctionnement psychique, l'auteur rappelle que l'énergie somatique est métabolique, tandis que l'énergie libidinale est psychique. De sorte qu'une énergie libidinale qui perd sa qualité psychique -en raison d'un processus de somatisation par exemple- suit les lois connues des processus physico-chimiques. On dit que l'organisation de la psyché a régressé à un niveau inférieur d'organisation.

Benjamin Stora ajoute : "Quand l'appareil psychique ne peut plus travailler pour affronter les tensions auxquelles il est soumis, il est défaillant", fonctionnellement ou structurellement défaillant. C'est à ce moment là que le corps prend la relève avec ses propres défenses. Le modèle est clairement donné.

On a compris qu'après avoir rappelé les positions théoriques de Damasio, Alexander, Spitz, et aussi sans le citer Jackson dont l'organo-dynamisme est ici présent en filigrane, l'auteur en vienne à Pierre Marty pour souligner l'importance de la théorie traumatique. En l'occurrence est jugée traumatique l'émotion "générée par l'événement actuel dans la mesure où celle-ci réactive un potentiel émotionnel précédent", souvent ancien. C'est la sommation des deux qui peut déborder les défenses psychiques et abolir la gérance mentale. Le corps est alors momentanément ou durablement seul pour assurer la survie, et à son tour en risque de défaillance, somatique cette fois.

Benjamin Stora illustre sa pensée par une série d'exemples cliniques, dont le premier aujourd'hui célèbre est emprunté à l'histoire de la clinique bostonienne Au cours d'une visite le Pr Lévine examine une malade qu'il connaissait bien. Se tournant vers l'aréopage des médecins qui l'accompagnent il déclare : "elle souffre d'une T.S." Puis, tenu par le temps, il s'en va. La patiente affolée par ce qu'elle vient d'entendre est en proie à une vive émotion. L'émotion déclenche une tachycardie. La tachycardie décompense un système cardio-vasculaire déjà fragile. La patiente meurt. Le jeune interne qui rapporte l'histoire, après avoir lutté, en vain, contre l'oedème aigu du poumon qui devait emporter la malade, rapporte que celle-ci avait entendu T.S. comme situation terminale (terminal situation), quand le Pr Lévine avait simplement voulu dire Tricuspidi stenosis (sténose de la valve tricuspide). Un malentendu de taille en effet, où l'on voit l'interprétation de la malade recouvrir péjorativement l'appréciation diagnostique du médecin, et un jeune interne s'interroger sur la puissance de la parole.

Ceci est exemplaire, car les malades somatiques sont toujours plus ou moins régressés psychiquement, notamment à l'hôpital où le cadre hospitalier active lui-même cette régression. Or un patient régressé est un patient fragile psychiquement, une donnée que les médecins connaissent mal voire pas du tout.

L'intérêt de la psychosomatique consiste à attirer l'attention des médecins sur cette vulnérabilité particulière qui peut être source de souffrance supplémentaire, voire de décompensation d'un système somatique déjà en déséquilibre. Ce que Stora ne dit pas et qu'on aimerait trouver sous sa plume c'est l'idée que l'émotion est délabrante parce qu'elle n'est plus contenue psychiquement, mais qu'elle peut à nouveau rentrer dans son lit comme on le dit d'un fleuve en cru par le jeu d'une bonne prise en charge psychosomatique. Le travail psychosomatique vise à redonner à l'appareil psychique sa capacité de pare-excitation pour éponger les émotions avant qu'elles ne soient délabrantes. Alors le risque de souffrance, voire de décompensation psychique est éloigné d'autant. La patiente du Pr Lévine aurait pu en bénéficier, elle aurait vécu dans la douceur ce qui, pour autant, n'aurait rien changé à l'état de son système cardio-vasculaire sérieusement atteint.

Ce qui est remarquable c'est que le patient qui s'identifie au thérapeute en train de prendre soin de lui, active une double boucle salvatrice. Simultanément, il alimente sa boucle identificatoire au thérapeute, et réactive sa boucle patrimoniale, psychique et culturelle. Benjamin Stora donne une très belle illustration de cette réalité multiple par l'histoire de Nina. Une jeune femme aujourd'hui française, mais autrefois juive d'Afrique du nord, c'est-à-dire un peu arabe, un peu kabyle sur un fond de Saint-Augustin père de l'Eglise et berbère, bref une personnalité à identité plurielle comme on dirait aujourd'hui. Et Stora met en évidence l'interaction des multiples niveaux organisateurs, tous présents dans la psyché de la patiente comme une espèce de luxuriance que pour ma part j'aurais envie de nommer "la culture du Souk". Le celte du Nord que je suis est tout à fait émerveillé par le Souk qui accueille si aisément toutes espèces de différences dans le plus grand désordre. C'est si accueillant que tout le monde peut y trouver une place, même l'étranger. Et je me demande si ce grand désorde n'a pas quelque chose à voir avec la maternel multiple de la petite enfance qui accueille tout comme ça venait sans beaucoup de discrimination, et qui continue d'exister en nous au niveau de notre socle identitaire. J'y pense parce que notre travail d'analyste, par extension de psycho-somaticien se fait essentiellement à niveau régressé du psychisme qui a quelque chose à voir avec cette luxuriance désordonnée, contradictoire, instable, multiple et parfois confusionnante. C'est une richesse et une vulnérabilité, car le sujet est vulnérable dès qu'il se retrouve dans cette position régressée car il a de nouveau besoin d'une psyché à son diapason pour rétablir son homéostasie, et pour reprendre la pente de sa réorganisation. Les médecins hospitaliers qui vivent quotidiennement aux côtés de cette dépendance n'en n'ont pas pour autant une conscience claire, ni encore moins le savoir-faire nécessaire pour la gérer.

C'est au niveau de la gérance des positions régressées que le psychosomaticien a le plus à apporter aux équipes soignantes et à la compréhension de la psyché au voisinage de la souffrance somatique. L'ouvrage de Benjamin Stora a, entre autres mérites, celui de bien pointer cette nécessité-là.