La Revue

Psychoses (vol 1, 2, 3)
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°50 - Page 21 Auteur(s) : Nicolas Gougoulis
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Psychoses

La collection des Monographies n'a plus besoin d'être présentée, tant elle occupe une place importante dans l'édition psychanalytique contemporaine. De plus, tout travail collectif sur les psychoses garde une place à part dans la littérature de la Société Psychanalytique de Paris.

Le lecteur peut aborder ce recueil d'articles de deux manières. A priori on pourrait se dire "rien de nouveau sous le soleil". En effet, depuis le milieu des années 70, après donc le colloque de Montréal, puis celui du treizième à Paris, puis encore le congrès de Neurologie et de Psychiatrie de langue française qui a marqué la fin de la psychiatrie institutionnelle, la production psychanalytique sur les psychoses semble marquer le pas. Et dans ce recueil on ne note pas une innovation théorique importante. Néanmoins il y a une deuxième manière d'aborder ce volume des Monographies. D'abord on remarque qu'il n'y a plus de grands noms parmi les auteurs (comme par exemple les Anglo-saxons Rosenfeld et Segal, l'Américain Searles ou les Français Green, Pasche, Kestemberg, Racamier, Aulagnier). Et pourtant à la lecture on reste avec l'impression agréable d'une grande proximité avec le travail au quotidien avec les patients psychotiques. L'avantage donc de cet ouvrage est justement celui de donner la somme, une sorte de thesaurus, de l'état actuel des connaissances à l'intérieur d'une société analytique. Et le résultat est, de ce point de vue, excellent. Les directeurs ont fait un choix judicieux de séparer en trois volumes cette vue d'ensemble pour permettre au lecteur aussi bien de lire en continu ou de choisir la rubrique qui l'intéresse avant de passer à une autre. Chaque volume est complété par une revue bibliographique qui permet une recherche approfondie.

Le premier volume est consacré aux théorisations et leur histoire. Victor Souffir et Josiane Chambrier retracent le parcours théorisant de Freud qui était le premier, comme ils le rappellent, à avoir sorti la psychose de la description naturaliste et de lui avoir donné une place dans le domaine du conflit psychique. Les auteurs retiennent les trois modèles métapsychologiques successifs sous lesquels Freud a essayé d'appréhender l'organisation psychotique. Le père de la psychanalyse a tenté initialement le modèle de la défense, qui lui servait de théorie d'ensemble. Puis après l'interprétation du cas Schreber il est venu au modèle du narcissisme. L'échec de la cure de l'homme aux loups a permis la troisième modélisation à partir des mécanismes du déni et du clivage. Cléopâtre Athanassiou- Popesco examine ensuite l'apport de Mélanie Klein et de son école. Auteur d'un livre sur Bion elle maîtrise bien son sujet et présente la nouveauté kleinienne qui permet un travail psychanalytique spécifique pour les patients psychotiques grâce au concept de l'identification projective. L'évolution du kleinisme est suivi avec les contributions de Bion, Segal et Rosenfeld sans oublier les recherches sur l'autisme avec Bick et Tustin.

Serge Gauthier et Antoine Harlé présentent l'apport des auteurs français. En effet, la présentation des théorisations de Pasche, Nacht, Racamier, Kestemberg, Green, Rosenberg est très bonne. Chaque auteur est examiné dans la spécificité de son apport et le lecteur est bien orienté dans sa recherche. En revanche la lecture de Lacan est de deuxième main et les épigones ne sont pas mentionnés. A titre d'exemple les articles de Leclaire sur l'homme aux loups, des classiques de la littérature lacanienne, ou les écrits de Perrier, qui peuvent être lus avec grand intérêt ne sont pas mentionnés.

Laurent Danon-Boileau et Bernard Golse examinent le difficile sujet du langage dans la psychose. Partant des positions de Freud, décrites dans les papiers métapsychologiques les auteurs examinent les statuts économique, topique et dynamique dans la psychose pour arriver à la mobilisation du langage dans la cure. Cette partie importante de l'article souffre d'un manque de précision dans les renvois bibliographiques notamment à propos de concepts récents d'A. Green qui sont mentionnés sans que le lecteur trouve les références nécessaires à sa lecture.

Le deuxième volume traite des frontières de la clinique et de la théorie. On y trouve des présentations approfondies de deux auteurs majeurs tels Piera Aulagnier et Evelyne Kestemberg qui ont innové avec les théorisations des psychoses froides et de la potentialité psychotique. Evelyne et Jean-Louis Chauvet connaissent l'oeuvre de Kestemberg et permettent au lecteur de retracer les jalons de cette théorisation précieuse. L'homosexualité primaire et la relation fétichiste à l'objet, maintenant classiques, retrouvent leur fondement clinique dans ce bel article. Sa théorisation constitue un des apports les plus originaux et le travail de Fine la condense de manière claire. Il manque toutefois une perspective historique, un lien avec les premiers travaux des années soixante, lorsqu'Aulagnier suivait encore Lacan. Cette perspective permettrait de mieux saisir le parcours de cette grande théoricienne.

Le lecteur trouvera avec plaisir des exposés théoriques à partir de la clinique à travers des notions clés, comme la fin du traitement. Marie-Lise Roux et Alain Gibeault, fidèles à leur style narratif nous entraînent dans la connaissance de leur théorie le long des cures entamées il y a longtemps avec des patients qu'on a déjà connus, et qui sont pratiquement devenus des familiers de leurs lecteurs. Avec ces auteurs le lecteur a l'impression réconfortante que la théorie avance simultanément avec le progrès des patients. Penot dans son article "subjectiver le délire" montre que le délire est un condensé d'expériences. Fidèle à l'idée de Freud, qui posait que le délire contient une vérité, Bernard Penot s'efforce de démontrer l'articulation de l'organisation psychotique à travers les générations précédentes. François Duparc étudie les cyclothymies, partant de la constatation de la difficulté des analystes face aux maniaco-dépressifs. Article précieux et novateur avec des concepts qui rendent compte de la complexité des relations transférentielles paradoxales de ces patients. Les vignettes cliniques appuient bien sa théorisation. A la fin de ce volume le lecteur trouvera avec plaisir la traduction de la monographie de 1965 d'Edith Jacobson Conflit Psychotique et Réalité, texte devenu aussi classique qu'inaccessible.

Le troisième volume est consacré aux pratiques. Le volume est introduit par l'examen du domaine du contre-transfert. Jacques Touzé marie bien vignettes cliniques avec difficultés spécifiques de psychopathologies différentes. L'équipe de Nadine Amar, Gérard Bayle et Isaac Salem présente sa vaste expérience du psychodrame analytique. Simone Decobert examine la thérapie familiale et Monique Dechaud-Ferbus la relaxation psychanalytique. La cure des patients psychotiques induit des aménagements du cadre et les auteurs présentent ces modifications.

On ne pouvait pas passer sous silence les relations de la psychanalyse et de la psychiatrie en ce qui concerne les psychoses. Trois articles y sont consacrés et le lecteur ne reste pas sur sa faim en lisant les contributions de Jacques Azoulay et Dominique Deyon pour les problèmes des psychoses graves ou de Marc Hayat pour le délicat sujet des cothérapies. La spécificité du travail psychiatrique est abordée de manière intéressante et risque de rouvrir un débat qui reste en suspens depuis 1970. Enfin Vassili Kapsambelis présente ses positions face aux médications neuroleptiques. Cet article permet au prescripteur de s'éloigner de l'empirisme du quotidien et de se sentir sur une position théorique beaucoup plus confortable.

Après cette courte présentation on comprend pourquoi ces trois volumes prendront une place sur nos tables de travail. Il s'agit de la théorisation de l'expérience des spécialistes d'une société qui prouve que l'espoir pour le traitement les patients psychotiques est toujours vivant.